‹ Le pape Léon XIIIChapitre 16 sur 248 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ces quelques lignes donnent une idée des sentiments de la famille Peccî à regard de son chef et permettent d'apprécier Tesprit d'union, d'amour et de respect, en un mot, l'esprit profondément chrétien qui régnait dans cette famille.

Cet excellent esprit était dû pour une grande part à la comtesse Anne Peccî, véritable type de la matrone romaine et chrétienne. Anne Prosperi, comtesse Pecci, était dans toute la force du terme une femme forte. Son portrait, conservé à Carpineto, nous la représente dans une attitude à la fois digne et avenante, qui rehausse la régularité de ses traits et la grâce de toute sa personne. Douce et ferme tout ensemble, elle sut inspirer à ses enfants les vertus qu'elle pratiquait elle-même. Sans cesse occupée de leur éducation dans ces premières années de l'enfance, si importantes pour toute la suite de la vie, elle fit passer dans leur cœur les grands sentiments de piété et de charité dont le sien était rempli. Ils purent voir fréquemment leur mère visiter et consoler les pauvres de Carpineto ; pendant les années de disette qui affligèrent la contrée à cette époque, ils purent la voir nourrir jusque quarante et cinquante affamés par jour; ils purent admirer sa confiance inébranlable en Dieu, sa dévotion à Marie et aux Saints, et ainsi, avec l'amour de leur mère, se développa en eux l'amour du Dieu qu'ils voyaient tant aimé de leur mère, et l'amour de la religion qui faisait son bonheur et sa force.

La piété de la comtesse Pecci n'avait d'ailleurs rien d'exalté ni de mesquin. Elle ne l'empêchait nullement de s'occuper avec assiduité des affaires domestiques, ni de soigner les intérêts temporels des siens. C'est ainsi qu'elle introduisit à Carpineto l'élève des vers à soie, et pratiqua sur une grande échelle cette industrie rémunératrice, qui prit dans la suite de si vastes proportions en Italie.

Anne Pecci mourut à Rome le 5 août 1824, et fut enterrée dans l'église deïle Stimmate, où une touchante inscription retrace en ces termes les vertus qui la distinguèrent :

I,K PAPE LÉON Xin.

« Ci-gtt Anne Prosperi, mère des pauvres, très affectionnée à •s enfants, née à Cori, femme d'une sainteté antique, tempérante t généreuse. Après avoir rempli exemplairement tous les devoirs

"une mère de famille, elle mourut pleurée par les gens de bien, ux Nones d'août MDCCCXXIV. Elle vécut dans une douce ntimité avec les siens, 5 1 ans, 7 mois et 1 1 jours. Ludovic Pecci t ses enfants affligés élevèrent ce monument à cette femme

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unique, incomparable. Salut, âme très pure, soyez en paix ^ > Le colonel Ludovic Pecci eut d*Anne Prosperi sept enfants : Charles, né en 1793 et décédé en 1879; Anne-Marie, née en 1798 et décédée en 1870; Catherine, née en 1800 et décédée en 1867; Jean- Baptiste, né en 1802 et décédé en 1881 ; Joseph, né en 1807, qui mourut cardinal en 1890; Joachim-Vincent- Raphaël- Louis, né comme nous l'avons dit le 2 mars 18 10, et dont nous allons essayer de retracer la vie ; enfin Ferdinand, né en 1816, mort en 1830, élève du Séminaire Romain : prématurément enlevé par la scarlatine, il fut vivement regretté de tous à cause de ses belles qualités et de ses rares talents.

Joachim fut baptisé deux jours après sa naissance, dans Toratoire privé de ses parents, avec permission spéciale de Tévêque d'Anagni, qui avait été invité à venir en personne accomplir la cérémonie. Le prélat, en accordant de grand cœur lautorisation de baptiser le nouveau-né dans la chapelle du palais plutôt qu à l'église paroissiale, s'excusa de ne pouvoir se rendre au désir de son diocésain à cause du mauvais temps. L'enfant reçut au baptême comme premier prénom celui de Tévêque, Mgr Joachim Tosi. Toutefois sa mère, fort dévote au grand thaumaturge, saint Vincent Ferrier, lui donnait habituellement le nom de Vincent, et cet usage se continua longtemps dans la famille même après la mort d'Anne Pecci.

On peut aisément s'imaginer te que furent les premières années de Joachim Pecci dans le milieu paisible et religieux que nous avons décrit. Aucune émotion malsaine, aucune de ces excitations perverses

I. Anna Alex. F. Prosperia, egenorum altrix, filiorum amantissima, domo Cora, foemina veteris sanctitatis, frugi munifîca H. S. £. Quae omni matris familiae munere nitide et in exemplum perfuncta, decessit cum luctu bonorum non. Augusti an. MDCCCXXIV. Vixit dulcissime cum suis an. LI, mens. VII, dies. XI. Ludovicus Peccius coniux cum liberis moerentibus mulieri rarissimae, incomparabili M. P. Ave anima candidissima, Te in pace.

auxquelles est exposée la jeunesse dans nos villes modernes, ne vint ternir la candeur de Tenfant. Carpineto pouvait peut-être laisser à désirer sous le rapport du luxe extérieur, mais quelle retraite incomparable pour la formation d'une jeune âme naturellement portée à la piété et à la réflexion !

Anne Pecci, qui épiait les manifestations de Tâme de son fils, se rendit promptement compte des excellentes dispositions qu elle recelait, et son amour clairvoyant n'épargna rien pour écarter d'une fleur aussi délicate tout ce qui aurait pu en ternir l'éclat ^

Les aptitudes que montraient pour l'étude Jose'ph et Joachim décidèrent leurs parents à s'occuper tout particulièrement de leur

I. M. Boyer d'Agen (ouv. cité p.25) dépeint avec infiniment d'esprit et de charme ce qu'auraient pu être Tenfance et la jeunesse de Joachim Pecci, mais en Pabsence des documents qu'il n'avait pas à sa disposition, il n'a dit que fort imparfaitement ce que furent en réalisé cette enfance et cette jeunesse. Il suppose gratuitement, entre autres choses, que Joachim et sa mère lisaient ensemble le Génie du Christianisme de Chateaubriand. Il rapporte également diverses anecdotes dont nous ignorons la source mais qui, nous en avons acquis la certitude, manquent absolument de fondement. Voici une de ces anecdotes.

< Ce Gioacchino, à l'œil brillant, à l'âme réfléchie, au sens droit, au caractère presque toujours décidé, qu'aimait-il mieux que tout ? Où réussirait-il mieux que d'autres .? Le comte Pecci, qui observait attentivement les premiers instincts de son fils, ne tarda pas à deviner leur naturelle inclination. Un jour qu'ils se promenaient tous les deux sur les hauteurs de Carpineto, comme le père marquait du doigt vers le lointain de l'admirable Campanie le point où devait se trouver Aquino et, un peu plus bas, Mont-Cassin :

— Aquino, interrompit l'enfant, où le docteur saint Thomas est né ?... Et Mo^t-Cassin, où il apprit à lire et à écrire ?... Babbo, y allons-nous aussi apprendre à lire et à écrire, comme lui ?

En interrogeant son petit Gioacchino, le comte Pecci se rendit compte que l'enfant savait l'histoire de Thomas d'Aquin, aussi bien que lui celle de Bonaparte : — mieux peut-être.

— Et moi, qui voulais en faire un général 1 dit le comte, très sérieusement décontenancé.

— Eh bien! que n'en feriez-vous un pape.** lui répondit en souriant la comtesse. >

Plus loin, l'auteur met le dia1ogue*suivant dans la bouche des parents de Joachim qu'il appelle Jacques i

< La comtesse ayant entendu son mari dire, sans plus d'aigreur que d'enthousiasme :

— Je pense bien que Joseph ne fera guère qu'un Jésuite ; mais je ne pourrai jamais me faire à l'idée que Jacques nous reviendra curé de son village !

— Mettez que Jacques sera pape et Joseph cardinal, lui répondit-elle, et tenez-vous tranquille sur l'avenir de nos enfants. >

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