I. L'abbé Joseph Pecci, frère du Cardinal
Lettre de Joachim Pecci, sur une tentative de révolution à Rome
en 1831.
La lettre suivante^ — où se trouve racontée de la façon la plus vivante et la plus indignée^ certaine êchauffourêe révolutionnaire dont Rome fut le théâtre en i8ji, — donne un complet démenti à P insinuation relatée page 43^ et qui tendrait à représenter Joachim Pecci comme favorable aux agitateurs italiens,
Rome, le 19 février 1831.
Mon cher frère,
Maintenant que Torage est passé, il n'est pas inutile de vous en donner des nouvelles.
Fendant les jours qui viennent de s'écouler une horrible tempête a soufflé, et peu s'en est fallu que Rome ne fît naufrage. Il faut donc rendre grâces à la protection céleste, qui garde visiblement la Ville Sainte contre les ennemis du trône et de la religion ; et aussi à la prévoyance, à la vigilance, à l'énergie inaccoutumée du gouvernement, qui, en cette occurrence, éventa les projets des égarés, les prévint et sut étouffer à temps la conspiration. Déjà la crainte disparait, et Rome a retrouvé sa tranquillité intérieure.
Comme des tumultes partiels sont le plus souvent l'œuvre de ceux qui méditent un plan général de révolte, il était facile de prévoir qu'aux émeutes des provinces succéderait quelque mouvement de rébellion dans la capitale. Soit qu'ils aient agi séparément, soit qu'ils se soient mis d'accord (ce que je croirais plus volontiers), des scélérats s'étaient imaginé pouvoir séduire et égarer le peuple de Rome, et, ainsi qu'il est arrivé en d'autres endroits, y renverser le pouvoir Pontifical.
On avait choisi, pour cet horrible attentat, les derniers jours du carnaval, et voici comment devait éclater la révolte. A la date fixée, tandis que quelques chars remplis de masques armés de fusils et de pistolets parcourraient le Corso, deux masques devaient se poster à côté de chacun des soldats qui, au temps du carnaval, sont échelonnés de distance en distance le long du Corso. Le moment convenu, c'était la seconde décharge des mortiers qui est tirée pour faire écarter les voitures. A ce signal, les chars devaient vomir sur le Corso une bande de furieux armés qui, se répandant dans les rues, auraient par la force des armes contraint le peuple à les suivre et à faire avec eux cause commune. En même temps, les masques postés le long du a
Corso poignardaient et désarmaient les soldats. Le torrent de l'émeute s'étant grossi de la sorte à l'approche de la nuit, imaginez-vous quel bouleversement, quel désordre et quelle anarchie auraient régné ; c'était pour le moins le pillage et le sac des propriétés privées, et principalement des couvents et des monastères. Cette nuit criminelle lui aurait gagné nombre de prosélytes ; les bons citoyens, effrayés et découragés, se seraient bien plus préoccupés de sauver leur personne et leurs biens que de la tranquillité de la ville j et ainsi, le lendemain, les rênes du gouvernement seraient
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probablement tombées des mains du Pape. Comme parmi les rebelles il n'y avait personne qui eût quelque crédit aux yeux de Topinion, on devait s'emparer du prince Altieri et l'obliger à souscrire à sa nomination de Gouverneur de Rome.
Inconscient jusqu'alors de ce qui se tramait et de la révolte qui allait peut-être éclater d'un moment à l'autre, le gouvernement publia, le samedi, k la 21"^^ heure '., précisément au moment oii je vous écrivais ma dernière lettre, et alors que plusieurs étaient déjà masqués, un édit ordonnant la suspension du carnaval et des spectacles au théâtre. Cette mesure ne découragea pas les égarés, ils escomptaient la mauvaise humeur du peuple, mécontent de la suppression du carnaval. Mais comprenant la justice de la mesure, le peuple ne s'en plaignit pas. Par hasard, il y avait à Rome une bonne quantité de troupes, revenues des provinces révoltées. Immédiatement on garnit les places de soldats ; place Colonna, il y avait environ 300 hommes de ligne; place des Saints-Apôtres, toute la garde civique; place de Venise, les dragons à cheval; place d'Espagne, toute la gendarmerie, également à cheval ; tous avaient les fusils chargés et 5 cartouches. Entretemps les rues étaient sillonnées de nombreuses patrouilles, ce qui faisait espérer que la tranquillité ne serait pas troublée. Malgré tout cet appareil, une bande de révoltés (je ne sais s'ils étaient plus insensés ou plus audacieux), se rendirent en armes à la place Colonna, et vers une heure de nuit ' osèrent attaquer la troupe. Quelques patrouilles de la place répondirent par deux décharges. Il n'y eut pas (^ morts, mais seulement des blessés tant du côté des soldats que du côté du peuple. On arrêta immédiatement deux Corses, deux Allemands et un jeune peintre Romain, fils du médecin Lupi ; tous se trouvaient armés. Un caporal, qui malgré une sérieuse et dangereuse résistance, arrêta Lupi, fut sur l'heure créé sergent. Au bruit de la fusillade, tout le peuple qui couvrait la place Colonna prit précipitamment la fuite, et en moins de temps que je n'en mets pour le dire, la place était vide. Sur les murs et la porte du palais Piombino on voit les traces des coups de feu. Par un déplorable hasard, une balle frappa le portier du palais Piombino, et peu s'en fallut qu'il ne restât mort sur le coup. Au même palais, une autre balle alla frapper la fenêtre de la salle dans laquelle on faisait le contrat de mariage du duc de Fiano avec la fille du prince. La nuit se passa ainsi dans une grande agitation. La journée du dimanche fut tranquille. Le lundi et le mardi, les craintes redevinrent très vives, et augmentèrent à la suite d'une note du cardinal Bernetti, publiée par le journal de Rome et celui de Florence ; cette note disait que, ces jours derniers, on avait trouvé dans les rues de Rome des cocardes tricolores avec des paroles de mépris et d'insulte ; on en aurait même trouvé jusque dans le palais du gouvernement.
Maintenant cependant, au début du carême, toute inquiétude semble avoir disparu, bien que dans les conversations et dans les courses en ville, il faille encore user de beaucoup de précautions et de grande prudence. Le gouvernement continue à rechercher
I. 3 heures avant le coucher du soleil — 2. i heure et demie après le coucher du soleiL
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les coupables, et chaque jour on opère de nombreuses arrestations. Damiano D***, bien qu'il n'ait pas été emprisonné, fut cependant visité pas les gendarmes, et l'on aurait trouvé chez lui beaucoup d'objets destinés aux révoltés ; on a parlé encore d'un certain Buonfiglioli : je ne sais si c'est celui que vous connaissez. Comme la plus grande partie de ces gens sont ou de la Romagne ou d'outre monts, ce sont surtout eux que le gouvernement a à l'œil, et un très grand nombre ont été chassés de Rome.
Les ordres pour le prompt armement et l'organisation de la garde-civique sont secondés avec un grand zèle par le peuple. Aujourd'hui a paru un édit du cardinal Bernetti permettant à toute la population, sans exception aucune, de s'inscrire dans les corps de la garde civique ; on en a nommé les colonels; ce sont : Chîgi, Sciarra, Buonacorsi, Pianciani et Torlonia. Sans aucun doute, il y aura un nombre de volon< taires très suffisant pour maintenir la tranquillité intérieure et pour protéger Rome contre tout coup de main. Les transtéverins entr' autres, et les habitants dei monti^ dont les sentiments sont assez connus, montrent un grand enthousiasme, et un bel attachement au gouvernement du Pape. Quelques étrangers qui, pendant ces jours de danger, passaient par le quartier dei monti (je ne sais s'ils le fabaient dans un but mauvais ou par hasard), furent reçus à coups de sifflets et à coups de pierres. On raconte aussi que samedi matin, pendant que le Pape passait par le Transtévère au milieu de très chaleureuses acclamations, des transtéverins l'arrêtèrent et lui crièrent dans leur langage pittoresque ' : < Saint- Père, n'ayez pas peur de. ces moustachus' de ces jacobins... nous y sommes nous !... Saint- Père, n'ayez pas peur,... un accidente \ >
Comme on le voit^ nôtre étudiant était loin de rêver pour Rome autre chose que le paternel gouvenument des Papes, ^ il semble lui reprocher une chose^ ^ est de n^ avoir pas toujours êtè assez énergique contre les révolutionnaires,
I. Sanio Padre^ non avete paura desti baffittHet de sti giacobini... ci semo nui: Santo Padre^ non avett paura... un accidenie. — s. Les révolutionnaires affectaient de porter barbe et moustaches. — 3. Exclamation familière aux Transtéverins.
L'incident Pitra.
Au chapitre XVII de cet ouvrage, nous avons parlé de ce que l'on a appelé l'incident Pitra, avec la discrétion et la délicatesse que demandait le respect dû à une grande mémoire. Depuis lors une publication fâcheuse est venue raviver le souvenir de cet incident, que le souci même de la gloire du cardinal eût dû faire ensevelir dans l'oubli. L'abbé Battandier, dans son ouvrage intitulé: Le cardinal Jean-Baptiste Pitra^ torque de Porto ' etc., ne l'a pas entendu de la sorte.
Prétendant justifier l'attitude du cardinal dans le malheureux incident que nous venons de rappeler, il a au contraire accru aux yeux de l'histoire la responsabilité de son héros, et mis en scène d'une façon aussi injuste qu'irrévérencieuse la personne sacrée du Souverain-Pontife. C'est le cas de répéter levers connu :
Causa patrocinio non hona peior erit.
Les vertus et la science du cardinal Pitra restent l'objet d'une admiration justifiée et le placent à bon droit parmi les fils les plus illustres de l'Ordre de Saint-Benoît. A quoi bon, dès lors, réveiller bruyamment le souvenir d'un fait regrettable, et jeter ainsi une ombre sur une figure par ailleurs si lumineuse ? Puisque M. Battandier, pour des raisons qui apparaîtront ci-après, n'a pas cru devoir s'arrêter devant ce scrupule, force nous est de rétablir la vérité des faits et de placer sous son vrai jour un incident rjui désormais appartient à l'histoire.
Avant tout rapportons, d'après M. Battandier lui-même ^, les faits qui valurent au cardinal Pitra la désapprobation autorisée que nous avons signalée au chapitre XVIL
€ En décembre 1884, le cardinal Pitra était appelé par Sa Sainteté à faire partie <i d'une commission extraordinaire de cinq cardinaux, qui devait délibérer sur la (i direction à donner à la politique pontificale > ... D'après les bruits courants, < il « ne s'agissait de rien moins que de donner à la presse catholique une allure 4: libérale. > M. Battandier déclare que le cardinal Pitra fut vivement affecté de ce dessein manifesté officiellement par le folio infortnativo. Il n'a pas l'air de se douter. le moins du monde que c'est le Souverain-Pontife qu'il outrage, en lui attribuant la pensée de mettre à l'étude la question de libéraliser la presse catholique, et qu'en insinuant que telle était l'impression du cardinal Pitra, il détruit par la base toute son apologie en faveur de ce dernier.
M. Battandier raconte ensuite, à sa manière, la fondation ùm Journal de Rome^ les divisions qui éclatèrent entre l'administration et la rédaction, la fondation du libéral Moniteur de Rome en opposition à l'orthodoxe Journal de Ronie, i. Le cardinal, continue l'auteur, s'afïïigeait de cette lutte, mais il y voyait en même € temps une confirmation de la justesse de ses vues et du plan général qui tendait à
^ opprimer la bonne presse pour assurer le triomphe des idées libérales de
<( Lacordaire et de Mgr Dupanloup. ^ — M. Battandier accentue, comme on le voit.