CHAPITRE DEUXIÈME
mains des carabiniers pontificaux après un combat en règle. Ils furent amenés à Bénévent aux acclamations de la population, heureuse d'être délivrée de ces scélérats, et y reçurent le juste châtiment de leurs crimes.
Toutefois, purger le pays des brigands d'ordre inférieur n'était pas la partie la plus difficile de la tâche du délégat. Il était autretremeDt ardu de réduire et de punir les chefs plus ou moins cachés
et les organisateurs secrets du brigandage, c'est-à-dire les riches et nobles propriétaires, qui s'étaient fait un revenu du pillage et de la déprédation exercée à leur profit par les bandits; et c'est en cela surtout que brilla l'énergique impartialité du courageux gouverneur. On eût vainement essayé de lui objecter des titres, des protections élevées ou la puissance d'une richesse insolente : dès que le droit et la justice étaient en jeu, Pecci se montrait inflexible.
Un jour, un seigneur de la province vint trouver le délégat et lui reprocher, avec de violents éclats de colère, la violation de privilèges qu'il prétendait lui être dus en sa qualité de marquis, et dont faisaient bon marché les employés de la douane pontificale. Mgr Pecci, sans rien perdre de son affabilité, représenta à son interlocuteur qu'il ne pouvait le dispenser de se soumettre à des lois faîtes pour tous. Croyant sans doute en imposer au prélat, le marquis déclara insolemment qu'il allait partir pour Rome et qu'il en reviendrait avec la destitution du délégat. « Fort bien, Monsieur le marquis, repartit Mgr Pecci, mais rappelez-vous qu'avant d'aller porter vos plaintes au Vatican, vous devez passer par le Château Saint-Ange! >
Cette réponse contenait un jeu de mots exprimant une menace.
Pour aller au Vatican, on passe devant le Château Saint-Ange, qui est une prison célèbre. Le délégat montrait qu'il était au courant des crimes du marquis et qu'il saurait les faire punir. L'aristocratique chef de brigands perdit contenance et se retira atterré. Peu de temps après, son château fut pris d'assaut, et tous les bandits auxquels il servait de repaire tombèrent entre les mains des troupes pontificales.
Cette anecdote fait comprendre la portée du témoignage que Mgr Pecci se rendait à lui-même en écrivant le 28 octobre 1838 à sa famille. « Les affaires de la province sont en règle et l'opinion de la majorité, je veux dire celle du peuple, m'est favorable. Le devoir est le guide de mes actions, avec la règle constante de ne prendre d'engagement vis-à-vis de personne, et d'être sur mes gardes quant aux
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cabales et aux détours. Cette tactique ne platt guère aux nobles et aux partisans du système opposé, mais elle m'a valu le titre d'ami de la justice et elle satisfait le public et ma propre conscience. > Belles paroles où apparaît Tâme du magistrat intègre aux prises avec la corruption et inaccessible à ses amorces !
Don Filippo Salina confirme de son côté les succès de son chef en écrivant àCarpîneto le 5 septembre 1838 : < Je puis assurer que le gouvernement de la province s'est réorganisé et amélioré : les vols diminuent, les attentats et les actes arbitraires ont presque entièrement disparu : tout cela ne se peut obtenir sans travail, vigilance et énergie. » Et dans une autre lettre il ajoutait : « Monseigneur dirige les affaires de la province avec la plus grande exactitude, il s'attire l'affection de tous et tous s'efforcent de lui plaire. >
Mgr Pecci n'eut pas seulement à lutter contre le brigandage organisé qui sévissait dans le duché de Bénévent; un incident, minime en apparence, le mit sur les traces d'autres adversaires plus dangereux peut-être.
Deux/^(7^»z se prirent un jour de querelle, et l'un d'eux donna à l'autre un coup de couteau, accident journalier dans les fastes de la police italienne, et qui n'aurait pas été de nature à mettre en mouvement le délégat lui-même, si quelques circonstances n'avaient fait soupçonner que la victime était le chef d'une société secrète ayant pour but € d'attenter au bien d'autrui, mais en affectant un air de libéralisme ». Attentare aile altrui sostanze spiegando perb Farta di liberalismo : ce sont les paroles dont se sert Mgr Pecci dans son rapport au cardinal Secrétaire d'État Lambruschini.
Le premier mouvement du délégat, qui comprenait la nécessité de mesures énergiques dans cette province habituée depuis longtemps au désordre, eût été d'arrêter tous ceux qui étaient impliqués dans cette affaire et de les faire juger à Rome. Le Secrétaire d'État, avant d'ordonner cette mesure, demanda un supplément d'informations. Après une nouvelle enquête, le délégat adressa au
cardinal un second rapport, fort curieux au point de vue de Torganisatîon des sectes révolutionnaires dans le sud de Tltalie à cette époque.
Tout bien considéré, Mgr Pecci se croit en droit de maintenir ses conclusions tant au sujet de l'existence d'une association clandestine à Bénévent, qu'en ce qui concerne le chef de la secte, compromis dans la rixe dont il a été parlé. Mais les preuves légales lui font défaut, et il n'y a rien à attendre sur ce point du témoignage des honnêtes gens : « la plupart ne savent rien ; ceux qui pourraient savoir ne diront rien : ils n'ignorent pas que, dans le passé, des dépositions, entourées de tout le secret possible, ont été retrouvées textuellement chez ceux-là même contre qui elles avaient été faites, et ont attiré à leurs auteurs de cruelles vengeances ]). Quant aux sectaires eux-mêmes, ils échappent à toute surveillance. ^ Dans le royaume de Naples, où une police très sévère ne leur laisse ni paix ni trêve, leur tactique consiste à ne se réunir en aucun endroit déterminé, d'après ce que m'assurent les autorités du pays, à se passer les nouvelles de bouche en bouche, à ne recevoir d'instructions que d'un très petit nombre de personnes, leurs chefs véritables demeurant toujours à couvert, à ne rien mettre par écrit. Ils éludent ainsi la vigilance la plus attentive, et je tiens pour certain, continue le délégat, que le même système est suivi à Bénévent, car tout ce qui arrive ou peut arriver ici est en relation avec les événements du royaume de Naples. » Diverses considérations portent le délégat à croire que les sectaires en question se rattachent étroitement aux anciens carbonari ; il joint à son rapport un exemplaire des statuts fort compliqués de ces célèbres conspirateurs ; et il termine par cette conclusion : « Je suis persuadé qu'un procès n'établirait pas grand* chose pour ce qui est délit commun, et rien du tout pour ce que le fait a pu avoir de politique. »
C'est ainsi que les adroits sectaires arrivaient à passer entre les mailles de la loi et c'est ainsi que, peu à peu, ils firent l'Italie : lialiafarà da se !