CHAPITRE TROISIÈME
une quantité d'hommes riches de science et de vertus, et profondément versés dans les choses sacrées, dont lactivité s'exerce utilement et avec intégrité en aidant les évéques dans leurs labeurs et en remplissant les fonctions sacerdotales. > C'est avec une joie et une gratitude bien compréhensibles que l'auteur de ces lignes enregistre ici ce magnifique témoignage rendu par Léon XIII au clergé de son pays et à l'établissement qu'il dirige.
Il nous reste à parler maintenant de l'action qu'exerça Mgr Pecci sur la direction des affaires politico-religieuses en Belgique.
La situation politique en ce pays était, alors comme maintenant, intimement liée avec les questions religieuses. Le congrès national de 1830 s'était inspiré d'un esprit d'union entre les catholiques et les libéraux,et avait élaboré une œuvre de transaction.de nature à donner des garanties aux intérêts que défendaient ou prétendaient défendre les deux partis. Cet esprit unioniste se maintint pendant les dix premières années de l'histoire parlementaire de la Belgique. Cependant, au congrès national même, une fraction du parti libéral avait fait preuve de tendances hostiles à la liberté du catholicisme. Dans les années qui suivirent, cette fraction du libéralisme continua de s'agiter et gagna du terrain. Les ministères qui se succédèrent durant cette période furent composés de catholiques et de libéraux. Leur situation n'était pas facile. Ils étaient en butte aux attaques des députés de tous les partis. Le libéralisme exclusif surtout montrait clairement qu'il aspirait à un autre idéal qu'à l'union. Presque toute la presse était plus ou moins à sa dévotion. En présence de ce parti peu nombreux mais actif, les catholiques s'endormaient dans l'apparente tranquillité de la politique unioniste. Insuffisamment organisés sur le terrain de la presse et des élections, leur attitude justifiait cette parole prononcée en 1840 par M. Devaux, un des chefs du libéralisme exclusif : < Il ne reste, après le cabinet actuel, que la possibilité d'un ministère libéral... Dans un avenir
quî avance, la prépondérance polîtîque en Belgique appartiendra à l'opinion libérale K »
Cette prédiction commença à se réaliser en 1 840 par la constitution du cabinet Lebeau-Rogier. Renversé en 1841 par l'opposition du sénat auquel le roi Léopold I^r donna raison en renvoyant le ministère, plutôt que d'accorder à ce dernier la dissolution des Chambres, il fut remplacé par le cabinet mixte de M. J.-B. Nothomb. Ce dernier, sincèrement libéral unioniste, était un homme d'état très capable et le seul peut-être qui pût maintenir pendant quelque temps encore la politique d'union, virtuellement condamnée depuis la prépondérance* conquise dans le parti libéral par les libéraux exclusifs. Il parvint en effet, par des prodiges d'habileté, à se maintenir au pouvoir pendant environ quatre ans. Le parti catholique, nombreux, mais mal organisé et peu compact, ne pouvait guère espérer mieux. Il soutint donc le cabinet Nothomb qui fut, au contraire, attaqué fréquemment et avec violence par la presse libérale tout entière.
C'est sous le ministère de M. Nothomb que Mgr Pecci fut nommé nonce en Belgique.
Si l'on étudie l'histoire politique de la Belgique depuis son indépendance et dès avant cette époque, on remarque que les questions d'enseignement y jouent un rôle considérable. Les pouvoirs et les partis hostiles à l'Église ont cherché, avant tout, à ébranler celle-ci sur le terrain de l'enseignement, et c'est aussi sur ce terrain que la résistance du peuple belge aux projets des ennemis de la religion, s'est toujours fait le plus vivement sentir. C'est ainsi que la révolution brabançonne de la fin du siècle dernier fut motivée, en grande partie, par l'oppression de Joseph II en matière d'enseignement ecclésiastique. Ainsi encore les mesures prises par le roi Guillaume contre l'enseignement catholique et libre, furent une des
I. Revue nationale^ citée par Pabbé BdlKM^SoixanU-dix ans d'histoire contemporaifu^etc.
CHAPITRK TROISIÈMK. 105
causes principales de la révolution de 1830. Aussi le congrès national n'eut-il rien plus à cœur que d'assurer, par une disposition constitutionnelle, la liberté d'enseignement contre toute tentative d'oppression. Depuis lors, l'objectif du parti libéral avancé fut d'éluder autant que possible cette disposition si favorable aux catholiques. Lorsqu'en 1879 ce parti prit une attitude ouvertement agressive, il rencontra de nouveau sur son chemin l'opposition indomptable du peuple belge, qui, sans recourir cette fois à la violence, sut défendre ses droits par une résistance légale contre laquelle se brisa lamentablement l'orgueil de la franc-maçonnerie.
Au moment où Mgr Pecci arriva en Belgique, les deux partis venaient de conclure une sorte de transaction en matière d'enseignement. Le parti libéral, moins antireligieux alors qu'aujourd'hui, avait dû consentir à faire régner légalement dans l'école primaire une atmosphère religieuse. Le parti catholique, ennemi né de l'influence de l'État en matière d'enseignement, avait à son tour admis une ingérence plus grande du gouvernement dans tout ce qui concernait l'organisation de l'instruction. Cette sorte d'accord produisit d'heureux résultats pendant de longues années, et assura tout au moins une période de paix sur le terrain oîi la paix est le plus nécessaire: l'éducation de la jeunesse. L'accord, on le sait, ne fut détruit que par le fait du parti libéral qui, dès 1846, avait inscrit l'enseignement laïque et neutre parmi ses revendications les plus importantes. — La loi de 1842 sur l'instruction primaire s'inspirait de l'esprit transactionnel dont nous venons de parler. Elle avait été votée par les deux partis avant l'arrivée de Mgr Pecci ; mais il eut l'occasion de déployer toute son habilité dans les diverses difficultés que soulevèrent l'application de cette loi et la présentation d'un projet de loi sur les jurys d'examen qui attribuait au gouvernement une prépondérance exclusive dans la collation des grades académiques. Ce projet, présenté en 1 843 par le cabinet Nothomb, fut désapprouvé par l'épiscopat belge et par la plupart des catholiques.
lOd LS PAPE LÉON XIII.
Si Ton ne se rendait compte du principe qui était en jeu dans ce débat, lardeur des polémiques soulevées par le projet du gouvernement pourrait sembler peu justifiée. En apparence, il ne s'agissait que d'une disposition législative assez inoffensive. Le cabinet proposait de confier au gouvernement la nomination de tous les membres des jurys d'examens, tandis que la loi provisoire de 1835, qu'il s'agissait de renouveler avec certaines modifications pour un nouveau terme de quatre ans, n'attribuait au gouvernement que la nomination d'un tiers des membres de ces jurys, réservant aux Chambres la nomination des autres membres. En réalité, le projet ministériel livrait au pouvoir central la clef de tout l'enseignement supérieur, en supprimant complètement l'autorité des Chambres, dont la majorité était catholique et se trouvait en présence d'un cabinet libéral quoique modéré et unioniste. C'est là l'explication de l'attitude des deux partis en cette occurrence. Le parti libéral se rallia avec enthousiasme à la proposition Nothomb, le parti catholique et les évêques la combattirent avec non moins d'ardeur et d'unanimité. Aussi le cabinet Nothomb, qui jusque-là avait été l'objet des attaques continuelles des libéraux, fut-il dès lors soutenu par eux contre la majorité catholique, grâce à laquelle il se maintenait aux affaires. L'opposition catholique alla si loin que M. Adolphe Dechamps, seul membre ouvertement catholique du Cabinet, crut devoir donner sa démission '.
I. O' Reilly, dans sa Vu de Léon XI 11^ attribue l'opposition de Pépiscopat et des catholiques à la fondation à Bruxelles d'une <[ université nationale ouverte aux élèves de tous les cultes >. C'est une erreur qui fera sourire tous ceux qui savent que l'Université libre de Bruxelles, œuvre des libéraux incroyants de Belgique, aidés par la ville de Bruxelles, n'est aucunement une création de l'État. L'abbé P. Barbier {Notre Saint Pire le Pape Léon XIII) répète cette erreur et y ajoute des commentaires fantaisistes : < On s'aperçut bientôt, dit-il, que l'Université fondée à Bruxelles avec les deniers de la nation, n'était qu'une pépinière, où l'impiété se préparait des adeptes pour l'avenir. A cette découverte il y eut dans la presse catholique comme un rugissement... L'enseignement universitaire était perdu ; au moins fallait-il sauver l'enseignement secondaire. > Puis l'auteur déclare que Mgr Pecci,par son tact par£ïit,obtint < cent fois plus qu'on n'eût osé l'espérer