CHAPITRE TROISIÈME
Cette nomination le forçait à abandonner la carrière diplomatique qui l'eût mené au bout d'un certain temps au cardinalat. Un évêché n'est pas, par lui-même, une étape vers cette éminente dignité. L'envoi de Mgr Pecci à Pérouse ne semblait donc pas constituer pour lui un avancement ; mais Grégoire XVI eut soin de donner à cette translation son véritable caractère, en déclarant qu'il la considérait comme une promotion à une nonciature de première classe, c'est-à-dire comme ouvrant à l'évêque de Pérouse, la porte du Sacré Collège. Voici comment Mgr Fornari s'exprime à ce sujet : « J'ai reçu hier soir votre bonne lettre du 5, par laquelle vous me faites part de votre promotion à l'évêché de Pérouse. L'assurance qui vous est donnée que cette translation sera considérée comme le passage à une nonciature de i«^ classe, permet de l'appeler réellement une promotion. Et elle est certes très honorable pour vous, parce qu'elle est due aux instances d'une population respectable, au désir de laquelle le Saint- Père n'a pas voulu se refuser, tout en ne voulant pas non plus que la chose nuisît à votre carrière. »
Il résulte de cette lettre que Mgr Pecci fut demandé comme évéque par la population de Pérouse, dès que ce siège devînt vacant. La chose n'a rien qui doive surprendre : de nombreuses lettres conservées à Carpineto attestent combien TOmbrie avait regretté le délégat qu'elle dut céder à la Belgique. C'était maintenant à la Belgique de perdre Mgr Pecci pour le rendre en qualité d'évêque à la capitale de l'Ombrie, et elle ne devait pas non plus le voir partir sans regrets.
Mgr Pecci avait si bien compris le caractère de la nation, il avait à tel point su s'accommoder à ses mœurs et à sa vie, qu'il s'était acquis les sympathies universelles. D'autre part il avait hautement apprécié les qualités qui distinguent les Belges : leur hospitalité, leur bon sens, leur esprit religieux, leur attachement au Saint-Siège. Dès lors, il n'est pas étonnant qu'entre ce peuple et le représentant du Souverain- Pontife, il se fût formé un courant d'af-
fectîon réciproque. Les témoignages de sympathie et de regrets affluèrent donc à la nonciature. Clergé, noblesse, peuple et gouvernement rivalisèrent dans ces manifestations. Mgr Pecci ayant annoncé à M. de Conway sa prochaine nomination à Tévêché de Pérouse, le secrétaire du roi lui répondit en date du 3 octobre 1845: « Je suis persuadé d avance que tout en se réjouissant de la promotion qui attend Votre Excellence, Sa Majesté verra partir avec peine un prélat pour qui elle professe une haute et bien réelle estime. » Les marques de cette estime ne se firent pas attendre. En premier lieu, le roi conféra au nonce qui allait quitter la Belgique, le grand cordon de son ordre. Puis, il écrivit de sa propre main une lettre destinée à être remise au pape Grégoire XVL Cette lettre, remarquable à tous égards, nous donne sur celui qui devait devenir le pape Léon XI 1 1, le jugement d'un roi qui fut un des plus profonds politiques de son siècle. En voici le texte : «Je dois recommander à la bienveillante protection de Votre Sainteté Tarchevêque Pecci ; il la mérite à tous les points de vue , car j'ai rarement vu un dévouement plus sincère à ses devoirs, des intentions plus pures et des agissements plus droits ; son séjour dans ce pays-ci lui aura été très utile en lui permettant de rendre de bons services à Votre Sainteté. Je La supplie de lui demander un compte exact des impressions qu il emporte sur les affaires de l'Église en Belgique. Il juge toutes ces choses très sainement ; et Votre Sainteté peut lui accorder toute confiance. > Nous avons là l'opinion d'un prince qui, pour être protestant, n'en avait pas moins des idées fort justes sur la situation de rÉglisè en Belgique, et qui était de plus un grand connaisseur d'hommes. Cette lettre caractérise mieux que tout ce que nous pourrions écrire ici, la manière dont Mgr Pecci géra la nonciature de Bruxelles : il n'y a rien à ajouter à un témoignage d'une telle autorité. Elle répond enfin victorieusement aux insinuations que se permit M. Frère-Orban, à l'égard du nonce Pecci, dans des circonstances demeurées célèbres.