‹ Le pape Léon XIIIChapitre 87 sur 248 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

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bunal improvisé sur la place même... A cette horrible nouvelle, plusieurs personnages de distinction, entre autres le cardinal Pecci, alors évêque de Pérouse, accoururent pour témoigner que le prêtre ainsi accusé était un homme très pieux, d'un caractère doux et bienveillant, tout à fait étranger à l'esprit de parti, ne s'occupant que des devoirs de son ministère sacré et connu de toute la ville pour ses vertus. On supplia le général de suspendre l'exécution de la sentence, de faire une enquête sérieuse : il trouverait, de cette manière, le coupable... Le général délia Rocca, obstiné dans sa cruauté, ordonna que l'exécution eût lieu sur-le-champ. Alors Pérouse fut témoin d'un spectacle atroce, digne des cannibales : une bande d'individus ivres et de femmes de mauvaise vie dansèrent des rondes autour du cadavre du prêtre, le chargeant d'imprécations et criant : Mori aux prêtres ! Vive P Italie ! ' »

Ce tragique événement accabla l'archevêque de Pérouse d'une immense tristesse, à laquelle se mêlaient de douloureuses appréhensions pour l'avenir. Qu'attendre en effet d'un gouvernement qui débutait par des scènes d'iniquité et de désordre aussi révoltantes ?

On s'imagine sans peine ce que furent pour le cardinal les années qui suivirent la conquête, et combien de vexations de tous genres il rencontra, de la part d'un gouvernement hostile, tracassier, persécuteur, et qui redoutait l'influence exercée sur le peuple par l'archevêque et par le clergé. Cependant la prudence de Mgr Pecci finit par lui concilier l'estime et le respect des agents du pouvoir nouveau. Cette estime, ce respect, il ne les obtint pas en sacrifiant les droits de la vérité ni la liberté de l'Église. Neuf fois il associa son nom à d'énergiques protestations des Évêques italiens contre la révolution et ses attentats ; neuf fois aussi il adressa,

1. Dans cette citation, empruntée à une correspondance du Courrier de Bruxelles ^ on met en scène le général de Sonnaz mais nous savons de source .certaine que l'exécution du prêtre Santi doit être attribuée au général délia Rocca. C'est pourquoi nous «avons substitué son nom à celui du comte de Sonnaz.

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en son propre nom, de graves remontrances à ceux qui se trouvèrent successivement à la tête du gouvernement à Pérouse.

Quand Léon XIII recommande, à ses frères dans Tépiscopat et aux catholiques en général, la modération dans les formes et le calme du langage même vis-à-vis dès ennemis de l'Église, on ne peut lui reprocher de donner des conseils dont il ne connaît pas les difficultés pratiques. Étant évêque, le Pape actuel eut à traiter avec des gouvernants animés du pire esprit de la secte. Cependant les protestations qu'il dut leur adresser sont toujours conçues dans les termes les plus mesurés quoique les moins ambigus. Nous citerons en exemple le passage suivant de la lettre qu'il adressa le 2 1 février 1863 au marquis Pepoli, préfet de TOmbrie, pour s'opposer à la propagande protestante et au débordement des publications licencieuses :

Monsieur le Marquis,

Votre estimée lettre du 19 courant ne m'enlève pas Tespoir de voir, grâce à votre concours autorisé, écarter le plus tôt possible le péril et le scandale lamentable dont nous menacent les conférences protestantes qu'on veut établir dans cette ville. Pour donner plus de poids à mes réclamations sur ce point, je crois bon de vous soumettre les réflexions suivantes, inspirées par les lois actuellement en vigueur.

L'article i" du statut auquel vous vous référez, amène, si je ne me trompe, à une conclusion qui est loin d'être favorable à la liberté de ces conférences au milieu d'une population complètement catholique comme la nôtre. Si la religion catholique est la seule acceptée et reconnue par l'État, il est bien juste qu'elle soit défendue par l'autorité publique contre les outrages et les menées des révolutionnaires.!^ simple tolérance accordée par la loi aux autres cultes, loin de les placer sur le même rang, semble prendre à tâche de les mettre dans l'impossibilité de nuire impunément à l'intégrité et à la sûreté de l'Église.

Si vous êtes bien informé, Monsieur le Marquis, des faits et gestes des propagateurs du protestantisme réunis ici, vous ne tarderez pas à être convaincu que leur but n'est pas de faire appel à leurs propres coreligionnaires (heureusement il n'y en a point à Pérouse) mais de dresser des embûches à la foi et à la religion de tous ; de tromper, d'induire en erreur ceux qui professent la religion de l'État

Les vives instances que je renouvelle, Monsieur le Marquis, pour obtenir que ces

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conférences soient interdites, me paraissent très raisonnables et très fondées, même en faisant abstraction des raisons d'un ordre plus élevé, des motifs d'ordre religieux; elles sont basées sur l'esprit et les dispositions de la loi actuelle. On peut en dire autant, ce me semble, de mes instances relatives aux images, photographies, imprimés qui outragent la religion et la moralité publique

Permettez- moi. Monsieur le Marquis, de faire encore appel à votre sagesse et à votre religion, pour qu'il me soit donné satisfaction sur deux points d'une si grande importance religieuse. Je n!ai pas assez de paroles pour vous recommander cette double affaire comme elle le mérite.

Recevez à cette occasion l'expression etc.

21 Février 1863.

Le ministre Minghetti ayant eu Timpudence d'inviter, par circulaire du 26 octobre 1861, les évêques à se déclarer favorables au régime piémontaîs, le cardinal Pecci rédigea une adresse de fidélité à Pie IX, que signèrent avec lui tous les évêques de TOmbrie. Ce document est une lumineuse défense du pouvoir temporel. Les évêques reconnaissent, dans la souveraineté des Papes, une disposition spéciale de la Providence, à laquelle il n'est permis à aucune puissance humaine de résister, et qui est destinée à défendre l'indépendance de l'Église, et à garantir à son chef visible la plénitude de la liberté, nécessaire à l'exercice aisé de l'autorité suprême qui lui a été confiée par Dieu sur le monde catholique.

Cette même question du pouvoir temporel faillit faire du cardinal Pecci une victime judiciaire du Kulturkampf italien* Voici dans quelles circonstances. Trois ecclésiastiques dévoyés se déclarèrent ouvertement contre le Pape et contre leur évêque, et firent acte d'adhésion publique au parti et aux principes des prétendus libérateurs, en signant un factum rédigé par l'ex-jésuite Passaglia, où Ton protestait en termes injurieux contre le pouvoir temporel du Pape. Le cardinal crut de son devoir (Je donner un sévère avertissement aux prêtres rebelles, leur faisant voir qu'au témoignage même de leur propre conscience, ils devaient se considérer comme indignes de célébrer la messe jusqu'à ce qu'ils se fussent réconciliés

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avec la sainte Église, et qu'ils eussent réparé le scandale donné. A cette admonition, les coupables répondirent en assignant leur évêque devant les tribunaux civils, comme les ayant suspendus a dwinis pour des motifs politiques. L'accusation, contraire à toutes les lois de r Église, manquait même de fondement au point de vue du soi-disant droit nouveau, car aucune suspense n'avait été infligée par le cardinal. Aussi fut-il acquitté en première instance, et l'accusation ayant été reproduite en appel, elle y fut également- repoussée. C'est ainsi que se termina, à l'honneur de Mgr Pecci, un procès que lui avaient valu son amour pour la justice et l'accomplissement de son devoir d'évêque.

L'instruction de cette affaire fut signalée par un incident qui montre bien de quel esprit était animée la magistrature en ce temps-là. Le juge d'instruction commença par exiger la présence du cardinal à son tribunal. Mgr Pecci se refusa à comparaître. Alors le juge menaça de le faire attraire par la force à sa barre. Réflexion faite, il s'abstint pourtant d'en venir à cette extrémité et il se décida à se rendre lui-même à l'évêché. Le cardinal ainsi mis en demeure de s'expliquer, réserva tous les droits de l'Église en déclarant qu' < il n'entendait aucunement, par ses réponses, accepter la juridiction du tribunal laïc, mais qu'au contraire il se croyait obligé, en conscience, à émettre à ce propos les protestations les plus formelles comme évêque et comme cardinal >.

Le fait que nous venons de rapporter n'est qu'un exemple entre mille des tracasseries qu'eurent à subir l'évêque et le clergé de Pérouse depuis l'invasion piémontaise. L'Ombrie, pays moral et catholique par excellence, fut traitée par les envahisseurs de la façon la plus odieuse. On voulait lui imposer de force « les conquêtes de la civilisation moderne, » la licence de la presse et des mœurs, les laïcisations, les expulsions des ordres religieux, la ruine de la famille chrétienne sous prétexte de mariage civil, la désorganisation du clergé par la protection accordée aux prêtres indignes, par Tinter-

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vention du pouvoir dans les nominations ecclésiastiques et par Timpositionduservice militaire. Les scènes de la persécution républicaine en France ou du Kulturkampf en Allemagne ne peuvent donner qu'une faible idée de ce qui se passa' alors dans les États Pontificaux et surtout en Ombrie, où des commissaires royaux, appuyés par les baïonnettes piémontaises, faisaient régner partout Tarbitraire. La vertu du futur pape s affermit et s'éleva à cette dure école de la persécution.

Dans une lettre à sa famille ' le cardinal Pecci exprime ainsi ses angoisses et ses souffrances : « Ici nous sommes au milieu du feu, et Dieu sait quand cela finira. Dire que dans les vicissitudes que nous avons traversées ma santé n*ait pas souffert, ce serait chose inexacte; néanmoins la grâce du Seigneur m'a toujours assisté et m*a communiqué force et courage dans les moments les plus critiques. » ^

Il nous resterait à parler de l'activité de l'archevêque de Pérouse comme cardinal de la Ste Église Romaine. Cette activité eût été > beaucoup plus féconde, si certaines influences ne s'étaient attachées à écarter autant que possible le cardinal Pecci de la cour de Rome. Une des faiblesses du célèbre cardinal Antonelli, dont la figure, quelque peu mystérieuse et fort discutée, appartient maintenant à l'histoire, était de redouter à l'excès toute influence qui eût pu contrebalancer la sienne. L'archevêque de Pérouse eut à souffrir de cette disposition ombrageuse du premier ministre.Ce n'est qu'après la mort de ce dernier que Pie IX rendit pleine justice au cardinal Pecci en l'appelant au poste émînent de camerlingue.

A cette même époque, diverses fonctions fort honorables furent conférées à notre cardinal, entre autres celles d'archichancelier de r U ni versité romaine.

En 1875, Pie IX l'avait nommé cardinal protecteur du tiers^ordre de St-François. Nul titre ne pouvait être plus cher à un prélat si plein de dévotion envers le Séraphin d'Assise. Aussi témoi-

I. Lettre du 1" décembre 1860, dont nous donnons ci-contre le fac-similé.

gne-t-il une véritable joie en prenant possession de sa nouvelle dignité à Assise même. « J'ai toujours considéré, dit-il, le tiers-ordre fondé par saint François comme une institution divinement inspirée, riche de sagesse chrétienne et de fruits bénis pour la religion et le genre humain. S'employer pour le bien et l'accroissement d'un tel ordre, c'est favoriser une œuvre de la plus grande utilité religieuse, morale et civile, c'est apporter un remède salutaire à tant de maux

qui affligent la société, et faire refleurir sur la terre le règne de la sainte charité et de toutes les vertus. ^

Cependant le long épiscopat du cardinal Pecci approchait de son terme, sans que le zélé pasteur se doutât des grandes choses que la Providence lui réservait d'accomplir dans une position infiniment plus élevée. Après sonjubilé de vingt-cinq ans d'épiscopat, qui fut célébré en 1871 au milieu de l'enthousiasme unanime du peuple de

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