CHAPITRE PREMIER
tirée de Carpino, charme ; elle est d'autant plus vraisemblable que cet arbre se rencontre encore aujourd'hui très fréquemment dans les montagnes avoisînantes. Carpineto n'a guère d'histoire, ou plutôt son histoire se confond avec celle des familles princières qui se disputèrent la domination des divers bourgs de la campagne romaine. On cite néanmoins une bataille qui eut lieu à Carpineto, en 1379, entre les troupes du pape Urbain VI et celles de l'antipape Clément VIL Carpineto fut pris d'assaut, cent hommes du parti de l'antipape furent tués, autant faits prisonniers,et cent vingt chevaux restèrent aux mains des soldats d'Urbain VI.
Les rumeurs guerrières ont cessé depuis des siècles. Les paisibles montagnes de Carpineto Sont habitées par un peuple pacifique d'agriculteurs et de pasteurs. Peu fortuné, mais bon, frugal, fort, religieux, moral, il porte vaillamment et même noblement sa misère. Ces descendants des maîtres du monde ont conservé quelque chose de la grandeur antique. Les pieds chaussés de sandales rattachées à la jambe par des bandelettes croisées, drapés dans de vieux manteaux troués comme dans des toges, parlant un langage qui parfois se rapproche plus du latin que de l'italien, ils font songer aux anciens habitants du Latium dont le sang coule encore indubitablement dans leurs veines. Pauvre peuple, pressuré par un fisc d'une rapacité inouïe, et subissant ces exactions avec une tranquillité stoïque qu'on ne comprendrait pas dans nos pays du Nord !
Pour se rendre à Carpineto, on prend le chemin de fer de Rome à Naples et on descend à la station de Segni, distante au moins d'une heure de la ville de ce nom. A cette humble gare en pleins champs vous attend un véhicule primitif, espèce de char-à-bancs ' attelé de deux petits chevaux du pays, qui en moins de trois heures vous traîneront jusqu'à Carpineto. On s'engage sur une bonne route macadamisée, et on laisse à gauche la grandiose plaine que termine la chaîne des monts albins, sabins et berniques, à l'extrémité de laquelle on aperçoit l'antique ville d'Anagni. On longe de très près
une autre succession de monts élevés, que couronne la cité de Segni, plus ancienne encore qu' Anagni. Ses murs cyclopéens, hardiment dressés sur d énormes soubassements de pierre presque brute, font rêver aux temps obscurs des premières origines italiques, dont ils sont les immobiles et inconscients témoins.
La route monte toujours et traverse le village de Monte- Lanico, oîi l'on est étonné de trouver sur la place publique une très élégante fontaine en pierre ornée de gracieuses figures d*enfants. A partir de ce village, le pays prend un caractère de plus en plus agreste et sauvage; la vallée se resserre entre les flancs de la montagne, tantôt dénudée, tantôt recouverte de bois, tantôt cultivée ou plantée d'oliviers et de vignes. La route monte inexorablement et s encaisse davantage. Bientôt nous apercevons un bois touffu auquel s'adosse une jolie maison de campagne. C'est un casino appartenant à la famille Pecci. Pendant ses vacances d'étudiant, Joachim se plaisait à aller s'y remettre en mémoire les vers d'Horace et de Virgile, au pied d'un gros châtaignier qu'on montre encore au visiteur.
Enfin nous voici aux portes du bourg. La vallée s'est changée en une gorge étroite, dont on ne voit pas le fond. Au-dessus, Carpineto s'étale pittoresquement sur le flanc du Mont Capreo, tandis qu'à droite se dresse, tout blanc et tout neuf, le couvent des Augustiniens rebâti de fond en comble en style gothique par Léon XI IL Le sommet lointain de la Semprevisa, la toujours vue, montagne haute de 1,536 mètres, d'où l'on voit,^ dit-on, les deux mers, l'Adriatique et la Méditerranée, domine tout le paysage.
Les maisons du bourg se groupent autour de deux mamelons : le plus élevé et le plus proche du Mont Capreo porte le palais Pecci et l'église de Saint-Léon, temple de style grec, correct mais un peu froid, édifié par Léon XIII ; l'autre, un vieux donjon en ruines, d'aspect fier encore malgré son délabrement. Entre ces deux sommets et tout autour d'eux, s'entassent et s'agrafent une foule de