CHAPITRE CINQUIÈME
dans ce jour unique de son élection ? Voilà ce que Ton se demandait dans la foule. Donnerait-il la bénédiction dans l'intérieur de réglise, ou bien apparattrait-il à la galerie du portique ? La question n'était pas sans importance : si cette dernière hypothèse se fût réalisée, il n'aurait pas manqué de gens pour y voir le symptôme d'un
rapprochement de Léon XIII avec le nouvel ordre de choses. Les mieux avisés, et c'était le plus grand nombre, se portèrent donc dans l'intérieur de la basilique. Celui qui écrit ces lignes était là, et le spectacle qu'il lui fut donné de voir alors ne sortira jamais de sa mémoire.
Au-dessus de la porte principale de Saînt-Pierre, à mi-chemin en quelque sorte entre le ciel et la terre, s'ouvre une vaste baie entourée d'ornements sobres et donnant sur un balcon de grand style. C est dans ce cadre admirable qu'allait apparaître Léon XIII ; c'est de là qu'il allait répandre sur le monde sa première bénédiction papale ; c'est vers cette espèce de porte du ciel que se fixaient tous les regards.
Soudain un mouvement de houle se produit dans l'assistance. Un maître de cérémonie, portant la croix pontificale, s'avance dans la baie. Une riche draperie rouge est jetée sur la balustrade : le Pape va venir.
Le balcon reste vide encore un instant. Enfin voici le Pape! Il est là, dans ses blancs vêtements, seul, dominant la foule, la taille droite, la figure fine et pâle, plus semblable à un envoyé du ciel qu'à un homme. Derrière lui, apparaissent vaguement les cardinaux et les prélats, groupés dans la salle adjacente.
A la vue du Pape, la foule laisse éclater son enthousiasme, mais Léon XIII, par un geste de la main, s'efforce de faire régner le silence, et bientôt on entend sa voix claire et forte prononcer le verset : Adjutorium nostruni in nomine Domini.
Tout le monde est à genoux et des lèvres du Pontife, les paroles de la bénédiction descendent sur une forêt de têtes inclinées. A
peine la voix du Pape a-t-elle cessé de retentir que la foule, incapable de contenir plus longtemps son émotion, se lève comme un seul homme. D'ardentes acclamations montent et se répercutent sous les voûtes de la basilique. La scène est indescriptible. Tous les yeux sont fixés vers Léon XIII, toutes les mains se tendent vers lui : on agite les mouchoirs, on pleure, un frisson de joie et d'amour fait frémir à Tunisson toute cette multitude qui acclame en Léon XIII son Pasteur, son Père et son Roi.
Cependant le nouveau Pontife s était retiré au milieu de l'explosion de sentiments que nous venons de décrire. La basilique se vida lentement et les flots du peuple, se dispersant dans toutes les directions, portèrent à chaque foyer l'émouvant récit de cette inoubliable scène.
Pendant que Rome était sous l'impression de ces grands événements, le télégraphe y associait l'univers entier. L'heureuse nouvelle de cette élection fut accueillie avec faveur par les peuples et par les gouvernements. On eût dit que les ennemis de l'Église eux-mêmes faisaient trêve un instant à leur esprit habituel de dénigrement, pour reconnaître les vertus du nouveau Pape, ses qualités morales et son intelligence des besoins du temps. Mais à part des félicitations diplomatiques officielles, on ne constata, de la part de ceux qui tenaient en main la puissance publique, aucune démonstration significative de bienveillance envers l'Église et son Chef, aucune intention de reconnaître efficacement l'autorité et la dignité du Vicaire de Jésus-Christ. Seul, le Sénat espagnol €stnspirant^ — comme il le déclara solennellement, — des sentiments religieux qui ranimaient », présenta au pape Léon XIII ses respectueuses félicitations.
Est-il besoin de le dire, l'Église universelle sortie avec une rapidité providentielle des douleurs du veuvage, laissa éclater sa joie par des transports d'allégresse. Dans toutes les églises de Rome, dans tous les diocèses, on chanta le Te Deum; et les évêques, en
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faisant connaître à leurs peuples le nom de Léon XI 1 1, leur confiaient les espérances que faisaient naître les qualités et les vertus du digne successeur de Pie IX.
Le nouveau Pape avait fixé au dimanche 3 mars la cérémonie de son couronnement solennel. En attendant, il ne jugea pas à propos de se dérober au pieux empressement des fidèles qui désiraient lui offrir le témoignage de leur vénération. Malgré la fatigue et les émotions des jours précédents, malgré les sollicitudes et les soucis qui dès l'abord étaient venus lassaillir, il consacra de nombreuses heures aux audiences. Le 23 février, recevant les délégués des Universités catholiques françaises, il prononça sa première allocution publique. Après avoir déploré les malheurs et les divisions qui affaiblissaient la Fille ainée de T Église, il loua tout le bien accompli par les catholiques français malgré cette situation douloureuse, et exprima Tespoir que de nombreuses pages s'ajouteraient encore au livre des Gesta Deiper Francos. Puis, manifestant dès alors ce qui allait être la grande sollicitude de son pontificat, il parla en termes magnifiques du bien que les Universités feront en France par l'union d'une science profonde avec une doctrine pure, et en produisant une race de chrétiens capables de défendre et de faire honorer leur foi. Il cita à ses auditeurs l'exemple des catholiques belges et leur succès dans la fondation de l'Université de Louvain.
L'audience accordée à une nombreuse députation d'ecclésiastiques et de laïcs de Pérouse, revêtit un caractère plus intime et plus touchant. Comment dépeindre leur émotion, lorsqu'ils revirent la figure aimée de leur pasteur entourée de tout l'éclat du pontificat, et lorsqu'ils purent se convaincre que la grandeur de sa dignité n'avait pas changé les sentiments de Léon XIII à l'égard de ses enfants de rOmbrîe. Notons à ce propos que Léon XIII voulut, pendant deux ans encore, conserver personnellement le gouvernement du diocèse de Pérouse, son ancien coadjuteur, Mgr Laurenzi, n'ayant que le titre d'administrateur apostolique.
La première bénédiction à Saint- Pierre et les audiences muiti* pliées, ne pouvaient suffire à contenter un peuple désireux de voir son Pontife. Léon XIII songea à lui donner satisfaction, sans sortir de la réserve qu'exigeait sa situation vis-à-vis du gouvernement de fait établi à Rome. Il décida donc qu'au jour de son couronnement» après la célébration de l'office pontifical à la chapelle Sixtine, il se rendrait processionnellement dans la vaste salle qui surmonte le portique de Saint-Pierre, pour y être couronné en présence de la foule réunie dans la basilique. De cette façon, il ne se départait pas des règles suivies par son prédécesseur, lequel, depuis la prise de Rome, n'avait jamais voulu sortir du Vatican, et il donnait en même temps au peuple la consolation d'assister à l'acte si important de son couronnement.
On s'occupait activement des préparatifs de la solennité, lorsque le i^*^ mars, trois jours avant la cérémonie, un ordre du Saint- Père suspendit les travaux. En même temps, les cardinaux recevaient l'avis que le couronnement aurait lieu dans la chapelle Sixtine et à l'intérieur du Vatican.
Quelle était la cause de ce changement soudain ? On avait beau feindre de croire, et faire répéter dans 'les journaux, que le nouveau Pape allait réconcilier l'Église avec l'Italie une et libérale, la Providence disposa les choses de façon à ce que l'iniquité se mentit encore une fois à elle-même, et que, dès le jour du couronnement de Léon XIII, éclatât manifestement à tous les yeux, par le fait des autorités italiennes, l'incompatibilité radicale qui existe entre la liberté de la Papauté et l'occupation de Rome par l'Italie. Le gouvernement commit en effet l'énorme faute politique de faire savoir au Vatican qu'il ne pourrait répondre de l'ordre, si la cérémonie du couronnement avait lieu à Saint- Pierre : c'était avouer ou sa faiblesse ou son mauvais vouloir '•
I. M. R. de Cesare, écrivain libéral, auteur d'un livre écrit dans un fort mauvais esprit sur le Conclave de Lion XII F^ nie le fait auquel nous faisons allusion, mais sans apporter
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C'est donc dans Tintérieur du Vatican que se fit la cérémonie. Le rite traditionnel fut observé dans toute sa saisissante grandeur, en présence du corps diplomatique accrédité auprès du Saint-Siège et d'un grand nombre de fidèles romains et étrangers ^
Un autel et un trône avaient été dressés sur une vaste estrade au fond delà salle ducale. Vers 9 heures 3^ du matin, le cortège pontifical sortit d'une salle voisine servant de sacristie, pour se rendre à l'autel.
D'abord s'avancent les maîtres de cérémonies, suivis de là croix pontificale entourée de six cierges allumés ; la tiare vient ensuite, tout éclatante d'or et de pierreries ; puis l'auguste et vénérable collège des cardinaux, coiffés de la simple mitre blanche et revêtus de la dalmatique, de la chasuble ou de la chape d'argent brodé d'or, suivant qu'ils appartiennent à l'ordre des diacres, des prêtres ou des évéques ; chaque cardinal est accompagné de son caudataire en soutane violette. Derrière eux, défilent une soixantaine d'évêques et d'abbés mitres, parmi lesquels on remarque à leurs riches ornements plusieurs Orientaux. Lorsque cette longue procession a fini de se dérouler, le Saint-Père apparaît entouré de sa cour, prélats, princes assistants au trône pontifical, dignitaires des divers ordres de chevalerie, qu'escortent la garde suisse et la garde noble.
Après une courte prière au pied de l'autel, Léon XIII monte sur son trône, et pendant que les chantres de la chapelle Sixtine exécutent une de leurs graves mélodies, les cardinaux d'abord, les évêques ensuite viennent, deux à deux, s'agenouiller au pied du trône et baiser l'anneau pontifical.
A la suite de cette cérémonie, le Saint- Père entonne d'une voix forte et sonore le chant de tierce, qu'il termine par l'oraison de saint Pierre. Aidé de deux cardinaux et de nombreux prélats, il
aucune preuve de sa négation. Les journaux catholiques les mieux informés rapportèrent à cette époque le fait tel qu'il est narré ci-dessus.
I. Ces détails sont empruntés à Touvrage de Mgr de Waal : Unseres keiligen Vaters Papst Léo Xril Leben, (Leo-Buch.)
revêt ensuite les ornements pontificaux et, la mitre en tête, il se
dirige vers la sortie du chœur où l'attend la sedia gestatoria. Le cortège, qui s'est reformé, se met en marche. Du haut de la sedia.
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que six valets habillés de rouge supportent sur leurs épaules, tandis que les immenses Jiaôellt en queues de paon s'élèvent de chaque côté, Léon XIII domine et bénit Tass.emblée.
Arrivé à la chapelle Pauline, le Pape descend de la sedia pour adorer le Saint-Sacrement exposé au milieu d'innombrables lumières. Puis il remonte sur son trône portatif, au-dessus duquel se dresse cette fois un baldaquin. Pendant que le Pontife s avance, dans tout l'éclat de sa gloire, au-dessus des foules prosternées, deux maîtres de cérémonie s'approchent de luî.^L'un tient une sorte de bâton terminé en trident, l'autre un cierge allumé. A leur aspect, les porteurs s'arrêtent. Alors un flocon d'étoupe est fixé sur le trident, on l'allume à la flamme du cierge, et le maître de cérémonie élevant l'étoupe enflammée sous les yeux du Pape, lui crie à haute voix : « Pater Sancte, sic transit gloria mundi : Saint- Père, c'est ainsi que passe la gloire du monde. » Deux fois encore cette cérémonie si chrétiennement significative est répétée. Elle a lieu pour la dernière fois quand le Pape entre à la chapelle Sixtine, où se trouvent réunis le corps diplomatique, la haute noblesse romaine et une foule de personnages de distinction.
Après la messe célébrée par le Pape avec la pompe du rituel pontifical, on procéda à la cérémonie du couronnement proprement dit.
Le premier des cardinaux-diacres plaça sur la tête du Pontife la tiare, insigne de sa suprême dignité, en prononçant ces paroles solennelles: « Recevez la tiare ornée de trois couronnes, et n'oubliez pas que vous êtes le Père des princes et des rois, le Chef du monde et le Vicaire de notre Sauveur Jésus-Christ auquel soit gloire et honneur dans tous les siècles des siècles. > Le Pape se tourna vers l'assistance et, après avoir invoqué par trois oraisons successives le secours du Ciel, répandit la triple. bénédiction apostolique sur la foule agenouillée.
La cérémonie était terminée; Léon XI 1 1, remonté sur la sediagesta-
toria, traversa de nouveau la chapelle Sixtine et la salle ducale et disparut aux yeux des fidèles assemblés.
S'étant dépouillé des ornements pontificaux, il reçut alors les hommages du Sacré-Collège qui, par la bouche du cardinal di Pietro, protesta de ses sentiments d*aflFection et d'obéissance pour le nouveau Pontife. Léon XIII répondit par des paroles empreintes d'humilité et de confiance en Dieu ; il dit combien l'auguste rite qui venait de s'accomplir lui avait vivement fait sentir la grandeur de la chaire qu'il occupait, et s'appliqua les paroles de David : « Quis ego sum. Domine Deus.quia adduxistime usque hue: Qui suis-je, Seigneur mon Dieu, pour que vous m'ayez amené à cet honneur ? »
Le soir de ce grand jour, une illumination aussi générale que spontanée proclama, de la façon la plus éclatante, que la ville de Rome demeure malgré tout attachée à son Pontife et à son Père. Les journaux hostiles durent en convenir, et un des plus mauvais d'entre eux le constatait en ces termes, où la haine se mêle au désappointement : 4; L'illumination des maisons appartenant aux cléricaux a dépassé toute attente. Le parti clérical s'est montré incontestablement plus nombreux qu'on ne le croyait. >
Une pareille démonstration devait nécessairement porter la rage au cœur de ceux qui se prétendaient les libérateurs de Rome. Ils l'exhalèrent d'une façon digne d'eux. Une troupe de gens sans aveu, conduits et payés par des meneurs, se portèrent, munis de pierres et d'autres projectiles, aux endroits où l'illumination était la plus brillante, notamment au Corso devant le palais Theodoli. Ces valeureux amis des lumières^ comme ils aiment à s'appeler, voulurent sans doute se montrer tels en brisant les carreaux et en éteignant les feux allumés en l'honneur du Pape. C'est ce qu'ils firent au milieu d'un concert de cris et de malédictions, pendant que la police, les bras croisés, souriait aux émeutiers. Quand ceux-ci eurent accompli, ou peu s'en faut, leur œuvre de destruction, une compagnie d'infanterie survint et les dispersa en un clin d'œil, preuve évi-