CHAPITRE SIXIÈME
Le 28 mars, Léon XIII tint un premier consistoire, avec toutes les formalités,toute la pompe extérieure que Pie IX avait cru devoir abandonner dans les dernières années de son pontificat. Revêtu de la chape rouge et de la mitre d*or, comme l'exige le cérémonial du consistoire qui suit le couronnement, le Pape adressa au collège des cardinaux un discours dans lequel, exaltant la mémoire de Pie IX et les immenses travaux supportés par lui pour la vérité et la justice, ainsi que Téclat de ses vertus, il constatait que ce grand Pape semblait avoir surpassé tous ses prédécesseurs par Tunanimité et la constance des manifestations d'amour et de res* pect dont il avait été Tobjet, non moins que par la durée de son pontificat. S'abandonnant en même temps aux sentiments d'une touchante humilité, le nouveau Pontife se déclarait intimement persuadé de son indignité en présence d'un tel héritage, et plein d'inquiétude à la vue de la triste situation où se trouvaient la société civile, l'Église et surtout le Siège apostolique, « qui, dépouillé parla force de son principat civil, en est réduit à ne pouvoir absolument jouir de l'usage plein, libre et indépendant de la puissance qui lui est propre 1>. Enfin Léon XIII exprimait la confiance que l'assistance du Sacré- Collège le soutiendrait dans les difficultés de sa mission.
Ainsi donc, dès sa première allocution consistoriale, Léon XIII repoussait hautement les avances de la secte. On prétendait établir entre Pie IX et lui une opposition radicale: il répondait par l'éloge le plus brillant de son prédécesseur. On disait qu'il allait réconcilier le Saint-Siège avec l'Italie une et libérale, il déclarait sans détours que le Pape n'était pas libre et que la force seule l'avait privé de l'autorité temporelle nécessaire au libre usage de son suprême ministère. Les faux conciliateurs, ceux qui espéraient trouver dans Léon XIII un pontife plus complaisant que Pie IX, étaient solennellement avertis qu'ils se trompaient.
Comment expliquer alors que le journal officieux de la diplomatie italienne, \ Italie, ait prétendu trouver, dans le discours pro-
nonce par le doyen du Sacré-Collège en réponse à l'allocution pontificale, Tindice de l'abandon des principes suivis jusque-là par le Saint-Siège dans la question du pouvoir temporel ? C'était, il faut l'avouer, pousser bien loin l'aveuglement ou la mauvaise foi.
L'allocution du 28 mars révélait un pape inébranlablement attaché aux principes. Les trois lettres dont nous allons parler montrèrent, en même temps, que cette fermeté n'excluait pas une condescendance poussée aussi loin que le permettait la dignité du Saint-Siège, dès qu'étaient en jeu le bien de l'Église et l'espoir de lui concilier une paix honorable.
Les dernières années du règne de Pie IX avaient été attristées par les persécutions violentes dont le catholicisme était la victime en Allemagne, en Suisse et en Russie. L'Allemagne avait vu nattre et se développer jusqu'à son paroxysme la lutte entreprise sous le nom de € combat pour la civilisation », Kulturkampf^ contre l'Église catholique, cette mère et cette protectrice de toute civilisation. Une persécution analogue sévissait en Suisse avec la brutalité propre aux petits tyrans. Quant à la Russie, son hostilité séculaire contre le catholicisme venait de se manifester de la façon la plus outrageuse, dans le refus de recevoir les réclamations que Pie I X avait fait remettre au gouvernement par voie diplomatique contre la persécution des catholiques. Une circulaire du cardinal Simeoni, secrétaire d'État de Pie IX, avait dénoncé ce procédé au monde et déclaré que le Saint-Siège se trouvait dans la nécessité d'interrompre toute relation avec le chargé d'affaires officieux de la Russie à Rome. Cette circulaire était datée du 20 octobre 1877.
Léon XIII ignorait-il ces faits, lorsqu'il écrivit les lettres dont nous parlons, ou voulait-il désapprouver la ligne de conduite suivie par son prédécesseur ? Ni l'un ni l'autre. Mais en profond connaisseur des hommes et des choses, il avait compris que le changement de pontificat était une occasion unique de tenter un grand effort en faveur de la paix, et qu'il fallait profiter de la curiosité expectante