CHAPITRE XIX
des légumes, du fromage de son pays, caccio fore oa eaccio cavalîo, fabriqué avec du lait de chèvre, et ne boit ordinairement que du vin de Velletri.
Le jour même de son élection à la papauté, il renvoya le rôti qu'on lui présentait et demanda à la place un second potage. Les familiers de la cour pontificale dirent à cette occasion que le signor X..., cuisinier du Vatican, n'achèterait plus autant de vignes.
« Je n'ai jamais aussi mal mangé qu'à sa table, racontait un notable Pérugien : il vous offrait à déjeuner une côtelette coriace de mouton et un médiocre luccio (brochet du Tibre] suivis d'une tasse de café noir, le tout entrecoupé de rares verres d'un petit blanc des bords du lac de Trasimène.
« Il est vrai que, pendant ce temps-là, le digne homme buvait de l'eau et mangeait les restes de son bouilli de la veille accommodés en salade.
« Mais personne ne se plaignait de la frugalité de sa table : au contraire, on était heureux de s'y asseoir.
« Tout Pérouse, d'ailleurs, savait où passaient les deux tiers des revenus du prélat; les pauvres surtout ne l'ignoraient pas. »
Entre quatre et cinq heures de l'après-midi a lieu la promenade du Pape. Voici à ce sajet quelques détails intéressants empruntés à un chroniqueur qui a pu pénétrer dans les jardins du Vatican et se trouver sur le passage de Sa Sainteté :
a Le temps, dit-il, n'était pas précisément beau : la pliiie printanière avait un peu battu les plants de buis, les bosquets de camellias, les panaches des palmiers, les parterres de gazon et les aUées finement sablées qui
23a LE PAPE LÉON XIII.
s*étendent, se groupent, s*élancent, se posent, ^'alignent, montent et descendent en plusieurs étages et dans toutes les directions, entre Tensemble du palais et l'enceinte fortifiée du Vatican.
« Mais les émanations humides et la lumière tamisée par les nuages gris ajoutaient des charmes à ce merveilleux jardin; les oiseaux secouaient leurs ailes, en gazouillant sur les branches d'une superbe sesquosa gigantea, âgée de vingt-neuf ans. Il y avait une harmonie séduisante entre Tatmosphère trempée et les eaux q^ui coulent avec une abondance toute romaine dans les fontaines que Paul V, le grand pape Borghèse, y a pro* diguées.
<jc Mon guide, dans cet aimable et princier jardin pontifical, était le jardinier Salvatorî... «Sa Sainteté, me « dit-il, va venir d'ici à un quart d'heure; comme on « n'admet personne qui n'appartienne à la cour, vous a pourrez vous embusquer ici. »
« Et il me plaça tout près dans une grotte.
«.A cinq heures de l'après-midi, la grille du jardin s'ouvrait sur le passage du Pape.
« Léon XIII s'avançait à grands pas : sa maigre, impo-» santé et sympathique figure se drape très-bien dans le simple et majestueux costume pontifical ; sa démarche vive et assurée est celle d'un marcheur, d'un chasseur même ; on y voit le fils des ^pres montagnes de Carpineto.
c Le Pape devançait de beaucoup sa suite : on eût dit qu'il aspirait à se reposer dans la solitude après la longue journée de ses fonctions pontificales.
« Les six suisses, les cardinaux de service et les gardes
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nobles qui le suivaieat perdaient toujours du terrain : seulement, les deux gendarmes qui marchaient au loin, presque en embuscade, derrière les arbres, ne le perdaient pas de vue.
<x Au grand désaf^oîntement de Salvatori, qui avait préparé des sièges rustiques, le Pape n'en profita pas; il s'arrêta un Instant au grillage de la. volière, souriant aux faisans dorés, aut pigeons à la queue en éventail, avec la large bienveillance d'un saint François d'Assise ; puis il reprit sa promenade ou plutôt sa course, s'enfonçant dans les fourrés des taillis qui occupent un large espace du jardin.
a Sa Sainteté, me disait Salvatori, fait tous les jours une vive promenade qui dure une heure et demie, jusqu'à VAve Maria^,,
« L'heure de me retirer était venue ; mais avant de partir, Salvatori voulut bien me faire remarquer un curieux travail de son art : au milieu d'un grand carré soigneusement sablé, étaient reproduites, par un dessin déjeune buis coupé ras et bien serré, les armoiries du. Pape, avec la légende : Léo XIII Pont, Max, ;. le cyprès, l'étoile et: les lis des Pecci sont assez exactement dessinés'. »
Léon Xni ne parut pas faire grande attention à l'œuvre de Salvatori, mais il ne faudrait pas en conclure, comme le fit peut-être mentalement le vieux jardinier, que Sa Sainteté n'aime pas les arts. Elle vient d'ordonner la réunion en ordre chronologique et suivant les écoles auxquelles elles appartiennent, de toutes les tapisseries
> M. Marcjtti.
qui se trouvent au Vatican. Cette collection formera un véritable musée d'une importance exceptionnelle.