‹ Le pape Léon XIII: sa vie, son avénement, ses écritsChapitre 45 sur 152 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

hommes vains qui s'imaginent avoir tout compris parce qu'ils ont une légère teinture de tout, elle se confie volontiers en ceux qui appliquent leur génie à étudier sérieusement et profondément leur nature , parce qu'elle sait qu'ils trouveront Dieu au fond de leurs recherches, Dieu qui se laisse voir dans ses œuvres avec les irrécusables attributs de sa puissance, de sa sagesse et de sa bonté.

Si quelque savant célèbre s'éloigne de Dieu en étudiant la nature, c'est un signe que le cœur de cet égaré était déjà atteint du poison de l'incrédulité, entré chez lui par la porte des passions coupables. Il n'est pas devenu athée parce qu'il a cultivé la science, mais il l'est devenu malgré la science, qui doit aboutir à de plus nobles résultats. En effet, la plupart de ceux qui, dans les sciences naturelles, ont acquis une renommée grande et durable se sont fait de leurs études, de leurs ingénieuses découvertes, un échelon pour monter à Dieu et le glorifier.

Le grand astronome Copernic était profondément religieux. Kepler, autre père de l'astronomie moderne, remerciait Dieu des joies qu'il lui avait fait éprouver dans les extases où le ravissait la contemplation des œuvres de ses mains ^ Galilée, à qui la philosophie expérimen* taie doit une si vigoureuse impulsion, à force d'études en arrive à cette conclusion que l'Écriture sainte et la nature procèdent également de Dieu : celle-ci dictée par le Saint-Esprit, celle-là comme fidèle exécutrice de ses lois ^. Linné s'enthousiasme tellement par l'étude de la

1 Myster. Connogr,

s Galilée, Opère, t. XXIX

nature que 'les paroles sortent de sa bouche sous la forme d'un hymne : « Dieu éternel, s'écrie-t- il, Dieu immense, omniscient, tout-puissant, vous m'avez en quelque sorte apparu dans les œuvres de la création, et j'en suis demeuré saisid'admiration. Dans toutes les œuvres de votre main, même les plus infimes et les plus petites, quelle puissance, quelle sagesse et quelle inénarrable perfection! L'utilité, qui en découle pour nous, témoigne de votre bonté qui les a faites ; leur beauté et leur harmonie prouvent votre sagesse ; leur conservation et leur inépuisable fécondité proclament votre puissance >. » Fontenelle, en qui semblait s'être incarnée Y Encyclopédie de son temps au milieu de la France du dix-huitième siècle, déjà em« poisonnée par le souffle de l'incrédulité, ne pouvait s'empêcher de dire : « L'importance de l'étude de la physique ne vient pas (ant de ce qu'elle satisfait notre curiosité, que de l'idée moins imparfaite qu'elle nous donne de l'auteur de l'univers, et avive dans notre esprit les sentiments d'admiration qui lui sont dus. » Alexandre Volta, l'immortel inventeur de la pile, était sincèrement catholique, et, en des temps peu favorables à la foi, il se glorifiait d'être catholique, sans rougir de l'Évangile. Faraday, l'illustre chimiste, voyait dans la science dont il était l'infatigable pionnier un véhicule pour s'élever jusqu'à Dieu, et les incrédules lui étaient insupportables. On pourrait citer un grand nombre d'autres savants, tous unanimes dans les sentiments religieux ; mais ce serait une entreprise inutile et qui nous mènerait trop loin.

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Voilà ce que produit dans les âmes droites la science vraie et solide d'où Ton tire ensuite tant et de si utiles applications aux arts et à l'industrie, et voilà pourquoi aucun de ceux qui réfléchissent ne se laisse impressionner par des accusations si légèrement formulées et ne voudra pas croire que l'Église tienne en suscipion l'étude de la nature, méprise ou hait les heureux résultats qui en découlent pour le bien-être public. Ce bienêtre assurément ne constitue pas la partie de la civilisation la plus importante en soi, mais il en est un côté dont il faut tenir compte.

Vous le voyez, nos bien-aimés diocésains, il n'y a aucun motif d'entreprendre une guerre contre la sainte Église pour favoriser les intérêts de la civilisation : celleci, au contraire, serait heureuse et sans cesse en progrès si l'on ne cherchait pas à l'arracher des mains de sa tendre et bonne mère pour la livrer à des malfaiteurs qui la gouvernent d'une manière si coupable que tout cœur honnête en est ému et indigné.

Jusqu'ici, en prenant la défense de l'Église contre d'aussi injustes accusations, nous ne sommes pas encore allés au fond du sujet ; il nous reste à parler d'un mérite incontestablement plus éclatant qu'aucun autre et que la mauvaise foi la plus insigne ne pourrait contester. Il ne suffitpas, eneffet, mes bien-aimés diocésains, de favoriser, d'ennoblir et de sanctifier le travail, d'étendre toujours l'empire de l'homme sur les forces de la nature et de la

contraindre à le servir ; il faut, en outre, ne pas perdre de vue qu'il y a un grand nombre de nos frères qui, par le malheur de la naissance ou des événements, ne peuvent gagner leur vie par le travail, quel qu'il soit ; et dès lors quel spectacle douloureux ne serait-ce pas si tous ces malheureux devaient être exclus de ce mouvement qu'on appelle la civilisation, en tant que celle-ci réalise les conditions du perfectionnement de l'homme sous le rapport physique dans la société de ses semblables I On aura beau faire des efforts d'imagination pour rêver un monde d'où soient bannies les misères de la vie, un monde qui sourirait à tous comme un festin perpétuel : la réalité nous apportera toujours ses amers désenchantements, et, au milieu des conviés, se lèvera comme un spectre pour répandre une lueur sinistre, le malheur !

Les maladies qui anéantissent les forces, les imperfections physiques, l'impuissance d'apprendre, les guerres, les désastres commerciaux, voilà autant de sources d'infortunes ! Qu'il est grand le nombre de leurs victimes ! Que de personnes jetées sur le pavé des rues ! quelle multitude d'orphelins ! que d'infortunés qui appellent du secours à grands crisl Vis-à-vis de tous ces êtres le paganisme avait pris son parti avec une singulière désinvolture ; au petit nombre d'hommes libres, remuants et querelleurs, il donnait du pain et des amusements féroces ; les enfants qui étaient trop nombreux pour les besoins ou pour les désirs de la famille, ou qui ne promettaient pas des bras robustes à l'État, on les étouffait aussitôt ou on les mettait à mort de toute autre manière; les vieillards, les infirmes, les impotents

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étaient jetés dans quelque île ou dans quelque vallée pour y périr de privations. Pourquoi les partisans de la civilisation païenne ne se rappellent-ils pas ces faits et ne les rappellent-ils pas aux autres ?

Sous ce rapport, le christianisme et l'Église catholique dans laquelle seule le christianisme se conserve dans toute sa pureté n*ont pas seulement donné une impulsion nouvelle à la civilisation, mais lui ont fait atteindre une telle hauteur que ni la langue ni la plume ne peuvent la suivre. Les préceptes de charité donnés par notre doux Rédempteur furent accueillis avec un saint transport, et ses exemples furent imités avec une incomparable fidélité. Dès les premiers jours, les riches furent plus chaleureusement exhortés à donner le superflu, et ceux qui vivaient du travail de leurs mains, on les engagea à travailler davantage pour avoir de quoi recueillir les infirmes et obtenir les bénédictions réservées à ceux qui aiment mieux faire Taumône que la recevoir K

Ce serait une longue et inutile entreprise de refaire une histoire qui a été déjà faite mille fois, pour démontrer combien, dès les premiers siècles, FÉglise prit soin d'adoucir le sort de tous les malheureux ; d'autre part, cette histoire a été écrite de nos jours, et tout le monde la connaît*. Un illustre apologiste moderne n'hésite pas à affirmer que celui qui se proposerait d'écrire l'histoire de la charité en viendrait, comme à son insu, à écrire l'histoire de l'Église ^

' Actes des Apôtres, xx, 35.

• V. F. DE ghâmpàGNY, la Charité chrétienne dans les premiers siècles de l'Eglise.

* F. HettingerÉ, Apol del Curest, vol. Il, lib. XXII.

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Elic ne se borna pas à ouvrir des asiles, des hôpitaux, des refuges; elle fit encore incomparablement plus : elle fit pénétrer dans l'âme de ses fils la vertu divine du sacrifice ; à cette fin très*noble tendent ses exhortations, les magnificences de son culte et surtout la messe qu'elle nous invite à entendre, la table sainte à laquelle nous sommes conviés. Jusqu'au jour où Ton parla des miettes qu'on laisse tomber de la table du riche pour assouvir la faim de quelque Lazare, couvert de plaies, on eût pu peut-être arriver à cette largesse soit par bonté naturelle d'âme, soit par l'adoucissement des mœurs ou même par la législation civile ; mais nul n'aurait jamais pu exécuter ce qu'on voit accompli sous la direction de la sainte Église catholique, c'est-à-dire le sacrifice de soi-même, de sa liberté, du plaisir, des richesses , de la santé, souvent même de sa vie pour subvenir aux nécessités de tous les malheureux. Voilà ce qu'inspire le christianisme, voilà ce qui ne se voit que dans l'Église catholique.

Il ji'y a pas un coin de terre, un pays si petit qu'il soit où l'on ne voie des personnes qui renoncent à leurs aises, aux commodilés de la vie, à tout ce qui séduit, pour se consacrer joyeusement au pénible ministère de veiller auprès des malades, de recueillir les orphelins et les abandonnés, de visiter sous leur humble toit les indigents et jusque dans leurs cachots ténébreux les scélérats que la société s'est vue contrainte de rejeter de son sein. Même de nos jours, où la foi est éteinte dans les cœurs, où les vérités chrétiennes sont obscurcies aux yeux d'un si grand nombre par de continuelles et vives contradictions, où il ne semble plus y avoir d'aSaire

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plus digne ^ plus importante que de s'enrichir et de dépenser en plaisirs de sybarites ' des richesses amassées par n'importe quel moyen, où, en un mot, tout conspire à détruire Fesprit de sacrifice , vous n'avez , nos bienaimés diocésains, qu'à jeter un regard autour de vous pour vous convaincre que l'œuvre de la charité fleurit, que la grice ne tarit pas, que le souffle vivifiant de Dieu court d'un point à l'autre de l'Église pour susciter la puissance du sacrifice et mettre une prodigieuse activité au service de tous les genres d'infortunes.

Ah I nos très-chers diocésains, lorsqu'après avoir considéré avec une indicible complaisance cette splendide preuve de la divinité de l'Église et de son influence bienfaisante, nous entendons parler de luttes engagées contre elle au nom de la civilisation, il nous est impossible, nous l'avouons, de nous défendre d'une profonde tristesse, et nous ne parvenons pas à éloigner de nous les sinistres pressentiments des fléaux que ne peut tarder d'attirer sur nous cet impie et forcené mépris des bienfaits reçus.

Lutter contre l'Église, ô nos bien-aimés diocésains 1 mais pourquoi ? dans quel but cette lutte? Pour jeter les hommes dans un travail dévorant, considéré comme fin suprême, adopté comme moyende s'élever au-dessus des tètes humiliées de leurs semblables et sur leurs corps foulés aux pieds ? Lutter contre l'Église I mais pourquoi encore? Pour confier les peuples aux mains d'une

philanthropie incertaine et nécessairement débile, en les arrachant du sein de la reh'gion qui inspire et vivifie les prodiges de la charité divine? Lutter contre TÉglise! mais pourquoi cette lutte ? Pour effacer la glorieuse histoire de la civilisation chrétienne et restaurer une civilisation qui n'eut d'éclat et de splendeur que pour mieux découvrir les larges plaies que l'homme avait au cœur.

Mais l'Église catholique, par la bouche de son chef, a déclaré qu'il ne peut y avoir de réconciliation avec la rtvtlisation de tMre temps K Voilà l'accusation dirigée contre nous par le camp ennemi et le motif qui justifie la lutte commencée.

Mais quelle est donc, nos bien-aimés diocésains, cette civilisation moderne que l'Église condamne et avec laquellesonauguste chef, l'infaillible Maître des croyants, dit qu'il ne peut avoir rien de commun? Certes, ce n'est pas la civilisation par laquelle l'homme se perfectionne au triple point de vue que nous avon? indiqué; non, ce n'est pas celle-là, mais une civilisation qui veut se substituer au christianisme et nous ravir avec lui tout le bien dont nous a enrichis son action.

Si ceux qui se servent du Syllabus pour le dresser comme un épouvantail en face du monde avaient réfléchi qu'il ne suffit pas d'être habile, mais qu'il convient surtout d'être honnête, ils ne se seraient pas contentés d'offrir à la haine du monde une proposition détachée d'un long discours, mais ils auraient cherché à en fixer

1 Syll., prop. LXXX.

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