CHAPITRE Vil
beaucoup plus son intérêt que celui d'autrui; du reste, il est toujours restreint dans sa sphère ; sauf des cas fort rares, il a horreur du sacrifice. On aimait ses amis en raison de leurs qualités intrinsèques, de leurs talents, de leur sagesse , de leur savoir ou de leurs qualités extérieures, de leur richesse, de leur bonne humeur ou de leurs charmes; mais il y avait un abîme entre les diverses classes de la société, qui interdisait tout commerce d'affection, et, généralement, on nourrissait contre qui n'appartenait pas à la cité ou à la tribu , une haine secrète et le désir barbare de le réduire en servitude.
Vous savez, mes très-chers fils, comment la morale chrétienne a changé cette théorie des rapports mutuels. L'amour s'est retrempé dans une fournaise plus ardente ; les hômiçes, allant au-devant les uns des autres, n'ont plus apporté avec eux-mêmes des sentiments de cruauté et commencèrent à s'aimer mutuellement, selon le modèle que Dieu leur a donné'. Or, Dieu, tel qu'il s'est révélé à nous, s'occupe avec amour de toutes les créatures indistinctement, même de celles qui n'ont pas la raison, depuis les plus nobles jusqu'aux plus petites; il les conserve et les régit par de très-sages lois. Quant aux créatures raisonnables, il les aime si tendrement qu'il n'a pu s'empêcher de donner, pour la rédemption de toutes, son Filsbien-aimé^. Il n'aime pas seulement ceux qui le reconnaissent, l'adorent et lui rendent l'hommage de l'obéissance, mais encore ceux qui s'obstinent dans la révolte contre lui et mettent ses droits sous leurs pîedà'.
* Jean, xiii, 34.
• Jean, III, 16.
' Luc, VI, 27-29.
110 LE PAPE LÉON XlII.
Et de cet amour que Dieu nourrit dans son sdn, il n'attend rien pour lui-même, étant le mattre absolu, le Créateur de toutes choses ^ Bien plus, non content d'être aussi généreux dans son amour, il y ajoute d'immenses sacrifices pour nous racheter au prix de la souffrance et du sang versé, pour nous purifier du péché, pour faire de nous un peuple agréable à ses yeux et actif pour le bien'.
Tel est, nos très-chers fils, d'après la morale prêchée par TËpouse de Jésus-Christ, la base qui est donnée aux relations des hommes. Je laisse à votre esprit le soin de juger si les mœurs publiques n'ont pas retiré de cette base de merveilleux avantages, des améliorations toujours nouvelles et de plus en plus admirables, si elles n'en recueillent pas des fruits très-doux, issus chaque jour, avec une suavité incomparable , de cette tige divine. Ce que le monde a gagné et gagne encore à cette école d'ineffable amour, nous le savons : c'est le respect de l'homme, même pauvre, même de petite et misérable condition; c'est le facile et sincère pardon après les plus sanglants outrages, ce sont les vengeances réprimées ou rendues impossibles sans qu'elles soient sévèrement jugées par notre propre conscience et par celle d'autrui; c'est l'équité amenée à mitiger les rigueurs du droit ; ce sont les fatigues et les privations supportées joyeusement afin de pourvoir à ce que la condition du pauvre^ de l'honnête travailleur, de l'orphelin, du vieillard, soit adoucie; voilà des faits palpables qui sautent aux yeux (le touSj et la moindre réflexion suffit à en découvrir
> Psaumes, XV, 2.
' Tit, II, 11.