‹ Le pape Léon XIII: sa vie, son avénement, ses écritsChapitre 78 sur 152 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

préoccupé. Il me plairait d'avoir ton opinion sur lui, si tu avais Toccasion de te rencontrer avec lui à Pérouse. Il est doué d'une grande énergie et d'une grande sévérité administrative, et cela avec les dehors les plus doux qu'on puisse imaginer. Sa conduite à Bénévent a révélé une très-grande capacité, mais un caractère cassant' et indomptable.

« Il y a quelques années, à Ostende, pendant que tu prenais les bains de mer, j'ai beaucoup parlé du cardinal Pecci avec le roi Léopold, le prince le plus perspicace d'Europe^ qui l'avait beaucoup étudié et l'avait jugé, lorsqu'il résidait en Belgique , en qualité de nonce ; il avait même contribué à lui faire avoir la pourpre. Il ne se faisait aucune illusion sur ce point : c'est que, malgré la grande élévation d'esprit et l'incorruptibilité du cardinal Pecci, malgré le respect invincible qu'il inspire à notre pouvoir civil , les concessions qu'il pourra faire ne seront jamais qu'apparentes, dépure forme, de celles qu'un homme du monde ne refuse pas ; il serait, le cas échéant, plus soumis aux décrets de la Providence; mais son attachement au Saint-Siège est extrême, ses principes sont absolus; sa fermeté indomptable, je dirais presque féroce, affirme péremptoirement qu'il serait incapable de plier. Il faut en convenir, c'est un de ces prêtres qu'on est forcé d'honorer et d'admirer. Il a un grand sens politique, surpassé, toutefois, par son savoir.»

Dans une autre lettre, datée également de Florence, M. Ratazzi parle de nouveau assez longuement du cardinal Pecci :

1 En français dans le texte.

« Tu ne dois pas regretter, écrit- il à sa femme, de n'avoir pas insisté pour que je t'accompagne. De toute façon, j'aurais dû revenir mardi à Florence pour la Chambre, et j'aurais été certainement un embarras pour toi, ma chère curieuse intellectuelle, si, comme je n'en doute pas, tu as le désir de connaître le cardinal Peccî. Je tiens pour certain, je suis sûr, ma chère, que l'archevêque de Pérouse sera aimable pour toi, petite-Glle d'un prince romain, femme de lettres plutôt que femme politique, entourée d'un groupe d'amis et de nombreuses sympathies que ton éclectisme même t'a conciliées et qui t'ont créé, pour ainsi dire, une personnalité à côté de ta personnah'té, de telle sorte que personne ne s'étonne de voir dans l'intimité de ma maison, depuis que tu y es, Cantu à côté de Bertani, c'est-à-dire l'extrême droite et l'extrême gauche, deux points extrêmes dont je ne me suis pas approché ; et je rencontre ces messieurs près de ce petit démon, qui est ma femme.

« Le cardinal ne l'entend pas ainsi et ne se plie pas à ces petites transactions. Nous lui avons pris son séminaire; il nous a répondu modestement qu'il n'avait besoin que de quelques pièces ; il vit dans son palais, au milieu de ses séminaristes; il les invite à dîner et à passer la soirée auprès de lui. li fait pour Pérouse ce que le cardinal Riario Sforza a cherché à faire pour Naples ; il crée le mouvement scientifique. Mais, en attendant, il n'a jamais autorisé aucun de nos fonctionnaires à dépasser le seuil de sa porte ; et, pour sûr, si par hasard il me rencontrait , je le ferais fuir comme si j'étais le diable. Je crois donc rendre service à ma curieuse, à ma gourmande des forces intellectuelles de l'humanité [iic).

Page 1