CHAPITRE PREMIER
DEUX MOYENS DE FAIRE SUPPORTER l'iNJUSTICE SOCIALE : LA CONQUÊTE ÉVANGÉLIQUE, LA CHARITÉ
I. « Le christianisme est le remède » : significations diverses de cette maxime. — II. Impossibilité d'une conquête évangélique du peuple, si on lui parle seulement de résignation, et jamais de justice. — III. La charité n'est pas un remède suffisant au mal social. Il importe de réhabiliter la charité, aujourd'hui détestée par les masses ouvrières, en la pratiquant comme un surcroît de la justice, non comme un palliatif de l'injustice. — IV. Grande nouveauté de l'encyclique Rerum Novarum ; elle met au premier plan l'idée de justice et proclame les droits de l'ouvrier.
Abordez un catholique qui possède la richesse pu l'aisance, et dénoncez-lui le mal social \
racontez-lui, surtout, les menaces ou les révoltes de la classe ouvrière. Votre interlocuteur vous dira : « Le christianisme est le remède. » Invariablement, tous les catholiques vous adresseront cette réponse.
Dans la pensée des uns, elle signifiera : « Nous n'avons rien à faire ^ Dieu seul peut nous sauver. Si les ouvriers pratiquaient le christianisme, ils sauraient le prix de la résignation, ils mépriseraient le bonheur d'ici-bas et ne se révolteraient pas inutilement contre les misères sociales, conséquence de la faute originelle. »
Dans la pensée des autres, elle signifiera :
(( Le christianisme, seul remède efficace, a besoin de prédicateurs. Il faut le prêcher par nos œuvres autant que par nos paroles. Nous le recommandons au peuple comme un soulagement et comme une guérison : faisons la preuve de nos recommandations. Si les riches pratiquaient le christianisme, l'ouvrier ne succomberait pas sous tant de misères : faisons-nous, d'abord, entendre du riche, afin de nous faire, ensuite, écouter du pauvre. »
Ainsi la même maxime, suivant les bouches
> « Tout le monde parle de la question sociale, a dit \Vim>t- HORST au Congrès de Breslau, puis on va fumer un cigare et boire un verre de vin, mais personne ne veut y travailler. >^ (Cité par De Mfn, Discours, Questions sociales, p, ol6.)
i; INJUSTICE SOCIALE {{^
qui la commentent et suivant les volontés qui l'appliquent, paraît être le langage de Tégoïsme ou bien le langage du dévouement, un prétexte à l'inaction ou bien une raison pour Faction.
Fréquemment on entend dire , surtout en France : « Que ce pays redevienne chrétien, l'équilibre social renaîtra. Multiplions les œuvres de conversion, les institutions de propagande; opérons ime nouvelle conquête évanyéliqiie des barbares de l'intérieur ^. L'Eglise seule enseigne les vertus efficaces ; elle seule, garantissant une autre vie à l'ouvrier, le forme à supporter celleci. »
Ainsi parlent beaucoup de catholiques. Théo-
' Cette originale expression est de M. Glandio Jannet [Correspondnnt, 1886, III, p. 1145). Dans son livre sur Le socialisme d'État et la réforme sociale, p. 493, il dit nettement : « La question sociale est non pas une question d organisation économique, mais une question religieuse. »
riquement, ils regrettent les injustices sociales. En fait, ils les tolèrent.
Dans ces propos qu'ils tiennent, je cherche où est l'erreur, et ne la trouve point. Ce qu'ils disent est vrai, mais d'une vérité' incomplète ; et la formule en est étroite.
On dirait, à les entendre, que les seuls ouvriers doivent être l'objet de cette conquête évangélique ; avant de recommander aux petits la résignation, l'Église pourtant commande aux grands la justice. On dirait aussi que la souffrance qui pèse sur l'ouvrier est de droit divin, comme le bien-être dont le riche bénéficie. On se défie de ces préoccupations apostoliques, car il leur manque d'être vraiment chrétiennes ; ceux qui les professent regrettent que la crainte de Dieu disparaisse, parce qu'elle leur semblait prêter un solide fondement à la crainte de toutes les supériorités terrestres ; cependant la première de ces craintes se confond avec le respect de la justice suprême, et j'ai peur que parfois la seconde ne se confonde avec le respect superstitieux d'un certain nombre d'injustices.
Au reste, cette conquête évangélique, dont ils attendent tant de merveilles moyennant si peu de sacrifices, ne peut être faite en un jour. La question sociale demande une solution plus prompte. On regarde les économistes ; avec leuf
permission gracieuse, on verse quelques pleurs sur les malheurs sociaux ; puis on regarde l'autel, on déclare que le remède est là, — et là seulement. Mais les pleurs tarissent, le mal s'accentue, le remède ne vient pas... et l'autel chancelle. Singuliers chrétiens, qui croient avoir assez fait en attendant un nouveau règne du Christ parmi les hommes ! Le premier règne du Christ eut jadis des précurseurs ; des soupirs nonchalants suffisent-ils à préparer le règne futur?
« Connaissez Dieu, faites-le régner ; et vous serez heureux. » Ils tiennent ce langage aux ouvriers : lestement, ils se déchargent ainsi de toute responsabilité dans le mal social, ils envoient les pauvres à Dieu comme ils les enverraient au diable : l'adresse seule est différente.
Cette foi platonique, moyennant laquelle ils se dispensent d'agir et condamnent les autres à souffrir, est naturellement inféconde : elle porte témoignage tantôt contre leur sincérité, plus souvent contre leur intelligence.
Mais les vrais enfants du Christ leur donnent ainsi la réplique :
« Vous offrez au peuple le christianisme en lui promettant que cette foi lui procurera le bonheur ou lui rendra le malheur tolérable : le
peuple ne vous comprend pas. Vous lui dites que le christianisme résoudra la question sociale : il ne vous croit pas. Vous professez que le christianisme est la source de tous les dévouements : il attend que vous vous soyez dévoués. Car c'est à nous, chrétiens, qu'il appartient de vaincre le scepticisme des masses ; montrons-leur que cette parcelle de christianisme, qui survit encore dans le monde, et dont nous sommes les dépositaires, peut fournir quelque remède, incomplet sans doute, mais partiellement efficace. Témoignons au peuple que nous nous occupons de ses besoins matériels ; ensuite seulement nous aurons le droit de l'entretenir de ses besoins moraux.
Préparons, autant qu'il est en notre pouvoir, des solutions fragmentaires de la question sociale ; et derrière nous, lentement, cette foule de travailleurs, que le paganisme avait reconquise, s'acheminera vers le christianisme, solution complète et décisive. Le peuple veut se révolter, parce qu'il souffre. Vous lui répondez de se convertir. Mais un archevêque américain vous dit : « Jusqu'au moment où la condition matérielle « des ouvriers sera améliorée, il est futile de « leur parler de vie surnaturelle et de devoirs. « Ce dont ceux qui soulfrent ont conscience, « c'est de leurs griefs ; et ils considéreront « comme des amis ceux qui leur viendront en
« ciide^ » Apportez-leur des soulagements matériels avant de leur proposer des remèdes spirituels-: un jour vous les rendrez chrétiens; jusqu'ici, par votre maladroit égoïsme, vous les avez éloignés du christianisme. Vous avez prêché la résignation avant de faire cesser les souffrances iniques, et la soumission avant de supprimer les abus. Mauvaises furent vos paroles, et mauvaises furent vos œuvres : il fallait faire l'inverse de ce que vous avez fait. Un célèbre catholique autrichien, le baron de Vogelsang, vous dit, ajuste titre ^, que vous vous moquez de
' M»'' Ikei.ani), Sermon traduit dans le XX' siècle, p. 18. — (;f. Questions actuelles, XIV, p. 18'i : discours du inôiue archevêque, prononcé en 1892 devant les prêtres de Paris : « Que l'ouvrier et le marchand sachent bien que, si nous voulons leur assurer le bonheur du ciel, nous prétendons aussi leur donner le bonheur sur la terre. Un écrivain anglais de la Revue des revues disait naguère : « Léon XllI comprend son temps. 11 « sait qu'il est inutile de promettre uniquement des récom- « penses dans le ciel, à moins qu'on ne puisse tout de suite « escompter ces promesses et en donner des preuves dans le « temps, » Le peuple vous croira plus, si vous connnencez par là. » — Etencore, Association catholique, 1892, 11, p. 54, discours du même, au Cercle catholique du Luxembourg : « Un écrivain anglais a très bien dit : « Ne prêchez pas l'Evangile à un « estomac vide, il n'écoutera pas. » Et c'est vrai comme règle générale. 11 faut donc dire : Ne prêchez pas trop souvent la vertu, à moins que le milieu dans lequel ces pauvres hommes vivent soit tel que la vertu soit facile. »
'^ Je renvoie, à ce sujet, à de belles pages de l'abbé Klein, Nouvelles tendances, pp. 116 et suiv.
3 Monatsschrift fur christliche Sozialreforni. juin 1882 : cité dans VAssoc. cathol., 1882, II, p. 266.
la détresse du peuple en renvoyant aux calendes grecques la solution de la question sociale, jusqu'à ce qu'elle ait pu émaner exclusivement de la volonté de l'Eglise. »
Ainsi parlent les catholiques qui se préoccupent de la question sociale, les seuls, par conséquent, qui méritent de nous préoccuper ici. Ils estiment, sans doute, qu'elle ne peut être résolue, définitivement, que par la restauration des mœurs chrétiennes. Cette restauration parait éloignée : cela ne les dispense pas de la préparer. La question sociale est urgente : cela les oblige à chercher, immédiatement, des moyens provisoires pour atténuer la crise. Dans la recherche de ces moyens, ils s'inspireront des principes chrétiens ; ils proposeront au monde laïque des applications partielles de ces principes, en attendant que ces principes redeviennent la loi suprême du monde laïque. La guérison complète doit être ajournée : ils chercheront des soulagements, des expédients ; s'intéressant au peuple, ils l'intéresseront à leurs propres idées, et l'achemineront ainsi vers l'acceptation du remède souverain, Jésus-Christ.
Nous avons entendu deux catégories de catholiques : la question qui les divise se ramène, en définitive, à ces termes : « Les misères dont souffrent les pauvres sont-elles un résultat inévitable de l'inégalité naturelle des fortunes? Ou bien sont-elles un résultat évitable du mauvais usage que les riches font de leurs richesses ? Tiennent-elles à l'irréparable injustice des choses, ou bien à l'injustice des hommes, qui peut et doit être corrigée ? »
Si l'on adopte le premier avis, on ne voit d'autres remèdes à la question sociale que deux vertus facultatives : la bienfaisance chrétienne chez le maître, la résignation chrétienne chez l'ouvrier.
Si l'on adopte le second avis, on réclame avant tout la justice chrétienne, et l'on s'occupe de l'établir.
La bienfaisance ne s'impose pas, la justice s'impose. La question sociale intéresse l'ensemble des ouvriers et l'ensemble des patrons : pour la
résoudre, peut-on faire exclusivement appel à une vertu de luxe ? Or telle est la bienfaisance ; elle émane de l'initiative personnelle ; et la prétention d'imposer à tous les riches une semblable initiative contredit la notion même de la bienfaisance. Je puis, par l'aumône, atténuer la souffrance de ceux que j'emploie et compléter leur trop mesquin salaire en achevant de leur donner ce dont ils ont besoin pour vivre. Je ne puis imposer à mes voisins, qui emploient aussi le ])auvre, ces charités réparatrices.
Si le pauvre (|ui travaille ne reçoit point assez pour se nourrir et pour nourrir sa famille, cela est injuste : l'injustice n'appelle pas la charité, elle appelle la justice. Or un certain nombre de chrétiens estiment que le mal social est issu de ce mal moral, et que des injustices à l'égard des pauvres se commettent et se maintiennent, en tous pays. Je prends l'exemple de l'Angleterre, et j'emprunte à M"' Bagshawe, évoque de Nottingham, l'expression de cette idée ^ Dans un résumé de ses mandements, qu'il intitule luimême : Pitié et justice eiivers les pauvres, \oici
1 En 1883, le Conseil des études de l'OEuvre des Cercles émettait l'avis suivant : « On ne peut s'en remettre au seul principe de la charité clirétienne pour régler les rapports des maîtres et des ouvriers. Il est indispensable d'établir ces rapports sur la base plus stricte de la justice. » {Rér/ime du travail, p. 42.)
l'injustice sociale 123
ce qu'on lit : « 11 est incontestable que la plupart des usages reçus et admis dans les affaires, et les coutumes actuellement en honneur pour faire fortune, renferment bien des choses aussi contraires à la justice qu'à la charité i. » Il parle des « injustices multiples auxquelles l'amour effréné de l'argent a conduit l'homme 2 ». Il dit que les « pauvres sont lésés dans leurs intérêts, volés et odieusement opprimés ^. »
Ce qui existe est contre le droit : faut-il y opposer un remède arbitraire, capricieux, gracieux, une vertu de superflu, ou bien faut-il y opposer la proclamation du droit, et la contrainte au nom du droit?
Certains faiseurs d'aumônes, des plus généreux, s'imaginent, sans toujours se l'avouer, que la charité peut dispenser de la justice. En faisant une libéralité, on aime à sentir, et trop souvent on laisse sentir, qu'on fait ce qu'on pourrait ne pas faire, qu'on accorde ce qu'on pourrait ne pas accorder : la charité est gratuite et libre, c'est un bienveillant surcroit. Le riche
* Association calholigue, 1885, II, p. 3.
2 Association catholique, 1885, II, p. 9. — M^'" Rendu, évêque d'Annecy, écrivait au roi de Sardaigne, en 1845 : « Les développements de l'industrie ont produit des abus tellement odieux que, de l'aveu de tous, il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de rien trouver de semblable dans les siècles de barbarie.» {Assoc. cathol., 1881, 11, p. 329.)
^ Association cafholique, 1885, 11, p. 9.
qui donne est-il déchargé de tout devoir? le pauvre qui reçoit est-il dépouillé de tous droits, et n'est-il plus qu'un « obligé », c'est-à-dire un captif ?
« Nous donnons à l'ouvrier des médecins, des remèdes à moitié prix, des asiles de vieillesse : que demande-t-il donc autre chose? » 11 demande plus et moins : vous lui donnez tout ce qu'il lui faut pour mourir gratuitement; il demande, tout bonnement, ce qui lui est dû ; et ce qui lui est dû, c'est ce dont il a besoin pour vivre d'une façon humaine. A la charité, qu'on peut lui refuser, il préfère la justice, qu'on lui doit ; à l'aumône, qui comporte des remerciements, il préfère le salaire suffisant, qui comporte des accusés de réception. Qui donc oserait juger trop chatouilleuse la dignité de l'ouvrier ? Une paye qui le laisse mourir de faim ne doit pas être complétée par un don, mais par un surcroît de paye.
M^' Bagshawe, que je citais tout à l'heure, écrit encore : « Si les classes dirigeantes voulaient seulement rendre aux pauvres ce qu'elles leur doivent en stricte justice, les sommes ainsi payées seraient infiniment plus considérables que tous leurs dons et leurs charités réunis *. »
1 As.sociation catholique, 1885, 11, p. 4.
Nous assistons actuellement, si j'ose dire, à un discrédit de la divine vertu de charité : la faute en est à beaucoup de charitables, qui considèrent l'aumône tantôt comme un instrument de domination, tantôt comme un équivalent moins coûteux de la justice ^.
« La solution de la question sociale n'est pas une affaire de bienfaisance ou de charité... Le travailleur ne veut pas vivre d'aumône... Il demande de pouvoir gagner sa vie par son travail-. » Ainsi parlait à Saint-Pierre de Vienne, le 22 décembre 1890, le jésuite Kolb. En cette formule incisive, et que certains pourront trouver choquante, il énonçait le principe même d'où dérive le mouvement social catholique^.
La conférence de Saint- Vincent-de-Paul ^, non
' Les adversaires d'une réglementation législative du travail objectent que les contraintes légales décourageront la spontanéité bienfaisante des patrons : ils rappellent, i)ar exemple, que les compagnies minières de Westphalie, à la suite de la loi sur les accidents de travail, cessèrent de donner gratis aux mineurs le charbon dont ils avaient besoin. (Voy. Claudio Jaxnet, L'organi,satio7i du travail d'après Le Play, et De Moly, La réglementation du travail et les catholiques.) — Ces compagnies, on le voit, pratiquaient la charité pour se dispenser de l'équité.
* XX" siècle.
3 Cf. HiTZE, Die soziale Frage, p. 314: « Le quatrième Etat réclame son droit et non plus l'aumône : Taumône doit être une exception. » L'abbé Hitze insiste fréquemment sur cette idée (voy. Nitti, // socialismo catfoiico, pp. 146-147).
* C'est seulement avec cette réserve qu'on peut approuver |e inot de M. Claudio Jannet, l.e socialisme d'Etat ^t la réforme
plus que l'admirable Office des institutions charitables^ créé par M. Lefébure, ne résout pas la question sociale : tout au plus permetelle aux pauvres d'en attendre la solution. Il convient que beaucoup de catholiques entrent dans les mansardes pour y porter des bons hebdomadaires ; il convient aussi que quelques-uns travaillent pour que le besoin des bons hebdomadaires devienne chaque semaine moins urgent. N'exagérons pas la portée de la charité; il n'en faut point attendre des réparations ou des avantages qu'elle est impuissante à fournir. Je prends ici le mot charité au sens qu'il reçoit actuellement dans notre langue : nous désignons d'habitude, sous ce vocable, une sorte de générosité bienfaisante. Mais la véritable charité, celle que Léon XIII appelle totius Evangelii compendiaria lex^ ne peut ni se substituer à la justice, ni lui être opposée : elle la comprend au contraire, elle en implique et en facilite l'observation. De C amour (caritas)^ comment la justice ne découlerait-elle pas? Lorsque Léon XllI, au terme de l'Encyclique, dit qu' <( il faut principalement attendre le salut d'une grande effusion de charité », il donne au mot caritas cette large et
sociale, p. ix : « Ozanam fonde les conférences de Saint- Vincent-de-Paul, qui ont servi de point de départ à tout le mouvement social catholique dont nous voyons répano'.iissenient. »
splendide signification ; il ne rappelle pas, en cet endroit, le précepte de l'aumône, il rappelle la loi d'amour. A ceux qu'on aime, on accorde, spontanément, la justice. C'est donc seulement au prix d'un contre-sens sur le mot caritas^ qu'on pourrait trouver quelque contradiction entre le dernier paragraphe de l'Encyclique et l'ensemble du document, entre ce même paragraphe et les réllexions que l'Encyclique nous suggère.
L'encyclique Rerum Novanim proclame l'efficacité de la résignation et l'efficacité de l'aumône ; par là, elle se rapproche de tous les sermons. Elle se distingue de beaucoup d'entre eux en mettant au premier plan l'idée de justice ^ Il faut, en effet, ressusciter cette idée : un ordre social où règne la charité sans la justice n'est
* Déjà, dans sa lettre à Guillaume il au sujet de la conférence de Berlin, Léon XllI exprimait le vœu que «ce difficile et important problème (le problème social) fût résolu selon tontes les règles de la justice ». [Association catholique, 1890, 1, p. 440.)
que la parodie d'un ordre social chrétien. Dès le début de l'encyclique, le pape Léon XÏÏI signale en termes véhéments les maux incalculables dont souffrent les pauvres. Il ne les représente pas comme des misères fatales, annoncées à l'avance par ce texte évangélique : « Il y aura toujours des pauvres parmi vous. » Il les représente, au contraire, comme des injustices. Il ne demande pas aux chrétiens de tempérer ou de pallier ces injustices; il exige qu'elles soient supprimées. Cette encyclique n'est pas une simple invitation à l'aumône ; elle établit les fondements et dessine les lignes primordiales d'un (( droit ouvrier », fondé sur les principes chrétiens.
(( Les conclusions de Léon XIII, écrivit Man ning dans la Dublin Review^ condamnent, à juste titre, l'état de bien des industries, dont les victimes, jusqu'à présent, ont dû souffrir en silence. Maintenant elles sont invitées à faire connaître leurs revendications, fondées sur leurs souffrances ^ » Ce commentaire est d'une souveraine hardiesse : on ne saurait dire, pourtant, qu'il exagère l'importance de l'Encyclique. L'Eglise n'invite plus l'oppresseur à tenir compte
1 Manning, La question ouvrière et sociale (trad. Boyei^ d'Agen), p. 88-89,
l'injistice soctale 129
de la mendicité de l'opprimé; elle invite l'opprimé à protester ^
Fidèles à ces enseignements de l'Encyclique, les catholiques sociaux réclament avant tout la justice : Fiat jiistitia ! Gentilshommes ou bourgeois, beaucoup d'entre eux sont riches. Or leur morale, dit spirituellement M. Charles Benoist, a pour règle essentielle : « Je m'ôte de là pour t'y mettre. » « Qu'ils saluent et qu'ils souhaitent la justice, ajoute-t-il, qu'ils veuillent qu'elle se fasse par eux, fût-ce sur eux-mêmes et contre eux-mêmes, c'est un phénomène capital dans l'histoire des idées et des faits de notre époque -. »
< Cf. Ireland, Discours aux prêtres de Paris {Questions actuelles, XIV, p. 186) : « Il faut que les prêtres disent à l'ouvrier : Vous avez le droit de manger. Nous demandons comme un droit et non comme un don gratuit que vous puissiez vivre. »
2 Revue de Famille, 1893, I, p. 430 et 446.