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CHAPITRE II

PREMIERS MOYENS POUR FAIRE REGNER LA .lUSTlCE

SOCIALE : l'association

LA quels moyens recourir pour faire régner la justice sociale. L'association, l'Etat. — IL L'association. Pourquoi les associations pieuses ou charitables, d'une part, et les syndicats ouvriers, d'autre part, ne rentrent point dans notre sujet. — IIL Les idées corporatives. Raisons de la fortune diverse qu'elles ont rencontrée, en Autriche et en P'rance. — IV. L'idée corporative en France. Inutilité de la corporation non obligatoire. Objections faites à la corporation obligatoire: elle ne sera pas spontanée, elle ne sera pas chrétienne. Difficulté de ce problème. La réalisation de l'idée corporative paraît ajournée. Comment cette réalisation entraînera une réforme politique et s(»ciale complète. — V. L'idée corporative en Autriche. Ses progrès dans le domaine législatif. Théories politiques des catholiques autrichiens : représentation des intérêts, rétablissement de la possession d'état. La restauration de la corporation obligatoire marque la première phase de ces réformes. — VL L'idée corporative en Allemagne. Divisions entre les catholiques allemands : Ilitze et Wirulthorst. — VU. Comment les alarmes religieuses, qui dissuadent beaucoup de catholiques européens de réclamer la corporation obligatoire ou de travailler au développement de certaines associations, ne se retrouvent pas chez les cathcdiques américains. — VUl. Tous ces modes d'associations répondent à une nécessité commune : celle de Vorganisation professionnelle. Activité récente des catholiques belges en faveur de l'organisation professionnelle. — IX. Doctrine du pape Léon XIU sur la fonction économique et sociale de l'association ouvrière.

La société actuelle présente, et l'économie politique tolère ou maintient pieusement, certains faits sociaux contraires à l'idéal chrétien de la justice *. L'existence de ces faits peut être atténuée ou corrigée par la charité : mais l'Église demande quelque chose de plus que leur atténuation ou leur correction ; elle demande

1 « On ne nie plus, écrit Kuefstein, l'existence trop manifeste des maux ; mais on pense que tous ces déplorables phénomènes sont inséparables de la transition à un nouveau régime économique, et que les choses se rétabliront d'ellesmêmes par le libre fonctionnement des forces économiques. Pour nous, catholiques, nous n'avons guère à nous inquiéter de cette opinion ; car, môme si dans le cours des temps les choses se réalisaient conformément à cette opinion (ce qui, d'après les expériences faites et eu égard aux faiblesses humaines, ne saurait se réaliser), il nous serait interdit, pour des raisons de morale et de charité chrétienne, d'assister en spectateurs impassibles quand nous voyons immoler des séries tout entières de nos frères dans le Christ; car, même dans des époques de transition économique, l'homme reste notre frère dans le Christ, et nous n'avons ni le droit de lui refuser ce cfui lui est dû, ni le droit de l'abandonner. Les théories d'un Malthus, d'un Marcus, et autres de ce genre, ne pourront jamais être acceptées par des catholiques. » (Kukfstkin, Ut réglementation de la durée du travail, pp. 16-17.)

leur disparition. On a souvent célébré les multiples moyens qu'elle emploie pour faire régner la charité : je ne m'attarderai pas à les redire, ils sont étrangers à mon sujet. Je dois chercher exclusivement à quelles forces TEglise catholique prétend recourir pour restaurer la justice sociale quand cette justice fait défaut, pour la conserver lorsqu'elle existe.

Ces forces sont au nombre de deux : FAssociation et l'Etat.

Si l'ouvrier est victime d'injustices, la cause en est celle-ci : dans la lutte contre le patron, justifiée par l'égalité de droits existant entre l'un et l'autre, l'ouvrier est condamné à l'échec par une terrible inégalité d'armement. L'Association et l'Etat essaieront de terminer cette lutte, et, si la tentative est vaine, suppléeront à la faiblesse des armes de l'ouvrier.

Je n'insisterai pas sur les associations ouvrières de Kolping * ou sur les cercles catho-

' Voy. dans le livre de Rannengiksrh : Catholiques allemands, p. I."i2-1G7, le chapitre consacré à Kolping. Les statuts gêné-

liques de M. de Mun ^ confréries religieuses, sociétés de patronage, de secours ou d'édification, institutions pieuses ou charitables. Elles soulagent la misère et corrigent les maux ; elles ne les préviennent ni ne les répriment. Elles atténuent et tempèrent les mauvais effets de notre organisation sociale; elles ne prétendent rien modifier dans cette organisation même.

Elles suppléent au règne de la justice, et n'en hâtent pas l'avènement; elles rachètent l'injustice plutôt qu'elles n'y mettent fm.

Mais déjà nous avons vu, et nous observerons de plus en plus en avançant dans cette étude, que la véritable caritas implique d'abord la justice pour la dépasser ensuite ; notre charité, d'ordinaire, n'est que le palliatif ou l'antidote de l'injustice. Avant tout, il faut que Téquité règne. Or, trop souvent, les rapports du capital et du travail nous montrent une force extrême à coté d'une faiblesse extrême : ce régime social exclut l'équité. Est-il possible d'y remédier, et, si l'on peut ainsi dire, de rendre ses droits à la justice, par un développement quelconque de l'association?

raux des Gesellenvereine attestent l'exacte portée de ces fondations de KoLPiNG : on les trouvera dans la notice de Dox Jaussens : Adolphe Kolping, l'apôtre des artisans (Lille, Uesclée, 1891), pp. 190-207.

* Voy. ci-dessus, p. 17, n. 1

l'OCK FAIRE RÉGNER LA JUSTICE SOCIALE 13'ô

Cette question, présentement, est à Tordre du jour : une des réponses qu'elle a reçues, en France, fut la loi de 1884 sur les syndicats ouvriers K Les catholiques de l'école de M. de Mun se félicitèrent du vote de cette loi : ils y virent une réaction légitime, et trop longtemps attendue, contre la loi révolutionnaire de 1791, qui défendait aux travailleurs de s'associer sous peine de mort \ Mais cette institution môme des syndicats est une arme donnée aux ouvriers pour la lutte ^; elle parait impliquer qu'entre patrons et ouvriers le conflit doit être éternel ^.

* Il faut en rapprocher, en Suisse, la création du Secrétariat ouvrier. En 1887, cent quatre-vingt-dix-sept délégués ouvriers, réunis à Aarau et représentant cent mille ouvriers suisses, adoptèrejit un projet de fédération ouvrière {Association catholique, 1887. 1, pp. 641-642 : le catholique Dfxuktins prit part aux délibérations. L'institution du Secrétariat ouvrier on fut le résultat. Voyez encore Association catholique, 1890, I. pp. 614 et suiv.

2 « 11 ne doit pas être permis aux citoyens de certaines professions, écrivait Chapelier, de s'assembler pour leurs prétendus intérêts ; il n'y a plus de corporations dans l'Etat ; il n'y a plus que l'intérêt particulier de chaque individu et l'intérêt général. » M. LEnoY-HEAULiEr déclare, après M. Taine, que la suppression des corporations fut la faute capitale de la Révolution. (Lekoy-Bealliel, La Papauté, le Socialisme et la Démocratie, p. 185.)

^ Voy. Fuxck-Brentano, La politique, p. 285.

* En juin 1883, la i^é/orme, journal de M. Waldeck-Roisseal', soutient ainsi l'institution des syndicats: « La justice veut que, dans la lutte pour la vie, le travailleur ait des instruments égaux des instruments des capitalistes. » Les sentiments assez complexes du comte de Mun à l'égard de cette

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Or l'Eglise catholique souhaite un régime de travail, dans lequel ce conflit n'existe pas : à l'ouvrier désarmé, elle préfère l'ouvrier armé; mais à l'ouvrier armé, elle préfère l'ouvrier qui n'a pas besoin d'armes. Mieux vaut une organisation de guerre que l'absence complète d'organisation ; mais le rêve de l'Église est une organisation de paix. Sous les noms divers de corporations, syndicats mixtes, organisation professionnelle, les catholiques essaient de réaliser ce rêve.

C'est en Autriche et en France, surtout, que les idées corporatives ont gagné du terrain. En Autriche, elles ont conquis le Parlement; en France, elles n'ont encore rallié qu'une partie de l'opinion catholique. En Allemagne, on les accepte avec réserves. En Angleterre et en Amé-

institution des syndicats ouvriers sont exprimés dune intéressante façon dans nn de ses discours parlementaires de 188.'{ (i>K Mrx. Dlficouis politif/i/p.s'. II. pp. iO et suiv.).

rique, grâce au développement prodigieux de ces grandes associations ouvrières qu'on appelle les Trade s- Unions, les Chevaliers du Travail, le Labour Party, les catholiques ont jugé inutile (le préciser ces idées corporatives et de travailler à leur succès.

L'accueil différent qu'elles rencontrèrent en France et en Autriche, où elles ont été développées avec le plus de netteté, s'explique par des circonstances historiques. La corporation est une institution du passé. En Autriche, elle n'avait été supprimée qu'en 1858 ; en France, la Constituante l'avait abolie. La suppression des corporations, en Autriche, fut une victoire du (( parti libéral », remportée par le caprice d'un parlement, et qu'un parlement postérieur peut détruire ; ce fut, en France, une « conquête de la Révolution ». L'établissement de nouvelles corporations — car il ne s'est jamais agi, quoi ([u'on en ait pu dire, de la restauration des anciennes — recevrait par là même une signification contre-révolutionnaire. Dans une telle proposition, l'Autrichien ne voyait qu'une loi à raturer ; l'esprit public est ainsi fait, en France, qu'il y voyait une page d'histoire à déchirer. Rétablir des corporations, aux yeux de beaucoup de Français, serait aller à Ganossa. En nous attachant, depuis un siècle, à l'inexorable maintien

de certaines lois intangibles, nous nous imposons une gêne : cela du moins nous donne 1 illusion de la stabilité gouvernementale. En Autriche, la restauration du régime corporatif passa pour un revirement ; en France, elle ferait Teffet d'une apostasie K Par une amusante compensation, le Français n'a jamais été plus dogmatique en politique que depuis qu'il est sceptique en religion; et voilà pourquoi la Chambre française ne discutera jamais de sang-froid et de sens rassis l'établissement d'un régime corporatif. Est-il à souhaiter qu'on l'institue? Je n'en décide pas ici. Je constate seulement qu'il serait fort difficile de le proposer avec succès. Cette différence de l'esprit public, en France et en Autriche, explique ce fait, que les partisans autrichiens des corporations se montrèrent singulièrement plus nets, plus formels, plus opiniâtres que les Français dévoués aux mêmes idées.

1 En 18o0. on déclara devant la Législative, qne les <.< associations coopératives sont le premier degré de l'attaque dirigée c^•ntre tordre social ». Pour guérir un tel état d'esprit, un pareil fétichisme de 1' « ordre social », il faut, on en conviendra, un certain temps.

Comment les catholiques français conçoiventils le régime corporatif? En août 1882, un Congrès réuni à Autun se proposa de « consacrer Tunion de tous les catholiques sur le terrain de l'organisation du travail, ayant pour base le régime corporatif^ ». Il crut même y avoir réussi. Il définissait ce régime comme ilsuil: « Un lien moral consenti librement entre le patron et ses employés ; un lien matériel de propriété commune et inaliénable entre les mêmes ; un lien coutumier entre les ateliers de la même profession ainsi institués ; une fonction commune dans l Etat à la corporation qui réunirait ces trois caractères 2. »

Voilà ce que demandent, en France, les partisans du régime corporatif. Cette déclaration nous instruit sur la nature de leurs ambitions ; elle nous éclaire beaucoup moins sur les limites de ces ambitions.

Ce lien moral est le patronage de Le Play ; ici

' Associalion ciilliolique, 1882, II, p. 325.*

- Cité par de Mln, Discours : Questions sociales, p, 387.

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