‹ Le pape, les catholiques et la question socialeChapitre 15 sur 24 · UBRARY ST. MARY'S COLLEGE · texte numérisé non relu

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pas d'obscurité. Ce lien matériel sera réalisé par l'existence d'un patrimoine corporatif, indivisible, inaliénable, participant à la prospérité de l'entreprise; mais, ne pourra -t-il être conclu qu'avec des hommes ayant fait preuve de capacité professionnelle devant les membres de la corporation? Ce lien coutumier doit évidemment avoir pour conséquence l'adoption générale de certains procédés de travail et d'un certain taux des salaires : mais, si la concurrence extra-corporative rend cette adoption périlleuse ou ruineuse, se proposera-t-on de supprimer légalement cette concurrence, afin que Je lien coutumier conserve toute sa valeur? Quels privilèges politiques, enfin, récompenseront la fonction reconnue dans l'Etat à la corporation ?

Voilà dix ans que s'est tenu le Congrès d'Autun. Toutes ces questions, en France, sont encore à résoudre. On a multiplié les théories du régime corporatif, on paraît avoir renoncé, pour l'instant, à les faire passer dans la pratique. La difficulté la plus importante est celleci : la corporation sera-t-elle ou non obligatoire?

Si elle n'est pas obligatoire, si le métier peut être exercé en dehors de la corporation, celle-ci demeurera sans doute une très efficace organisation de charité ; mais elle perdra presque tous

es avantages économiques que devait procurer ;on rétablissement. Pour que ces avantages se 'éalisent à coup sûr, et pour que l'organisation 'orporative amène le prompt dénouement de la {uestion sociale, il faut que, de gré ou de force, jn fasse rentrer dans ces cadres l'industrie tout entière : les statuts du régime corporatif deviendront lettre morte ou seront d'une application ruineuse, si dans chaque métier, contre la corporation restaurée, une concurrence impitoyable peut librement s'exercer. Il n'y a pour la corporation qu'une alternative : être tout ou n'être rien, devenir en droit maîtresse absolue du marché, ou devenir impuissante en fait.

Contre le rêve de la corporation obligatoire, plusieurs objections surgissent ^

1 Nous ne parlons pas de ceux qui objectent aux idées corporatives certaines anecdotes, amusantes jadis et devenues ennuyeuses, sur les rôtisseurs ou chapeliers parisiens du xviir siècle. D'abord, il ne s'agit pas de rétablir l'ancienne organisation corporative, mais une organisation corporative : ce qui n'est pas la même chose. En second lien, le xviir siècle fut pour les corporations une époque de décadence : c'est l'époque où l'absolutisme des Bourbons détruisait peu à peu l'ancienne France. Il faut remonter au moyen âge pour apprécier les corporations avec équité. « Alors, écrit M. Prins, la corporation exigeait le dévouement de ses membres, non pas au bien public [qui, sauf pour une petite élite de penseurs, reste toujours une abstraction), mais à l'intérêt collectif, connu de tous et visible pour tous. En échange, elle accordait, non pas des bienfaits théoriques, les droits naturels ou l'égalité, mais une protection efficace, \ix\e

« C'est un anachronisme, » dit-on volontiers. Pour le prouver, on emprunte l'autorité de Le Play. Il écrivit dans sa monographie du compagnon menuisier de Vienne : « 11 n'y a plus guère de convenance à maintenir cette impuissante organisation et à contrarier par des restrictions matérielles les sentiments de liberté et l'esprit d'initiative qui forment l'âme de la nouvelle organisation industrielle K » Cet argument est de peu de prix contre les partisans du régime corporatif : s'ils estiment vicieuse la « nouvelle organisation industrielle », pourquoi donc observeraient- ils tant de ménagements à l'égard de r « âme » de cette organisation ? Dans une pareille objection, rien ne les peut toucher.

Il n'en est pas de môme de la suivante : « La corporation obligatoire ne sera ni spontanée ni chrétienne-. »

Admettons même que sa formation sera spontanée : son existence, du moins, sera réglée, commandée, imposée. La corporation obligatoire no représentera plus un groupement de

justice rapide et toujours contrôlée, une participation réelle aux atïaires, la protection aux faibles, la sécurité à tous. » {La démocratie et le régime parlementaire, p. 84.)

* Le Plaw, Ouvriers européens, V, p. 38. — Cf. même auteur, Réforme sociale, chap. xt.vi, n" 1.

- Ces deux remarques sont longuement développées dans les Christ lich sociale Blàtter (octobre 1886).

volontés libres, mais un groupement contraint et exclusif ; elle « revêtira un caractère d'institution publique ^ », dit le R. P. de Pascal. De par la loi elle aura seule le droit d'exister ; l'Etat lui vendra cher, peut-être, les bienfaits de cette loi ; il ne l'abandonnera pas aisément à ellemême et se dressera au-dessus d'elle, comme une autorité d'appel. Centralisant toute l'activité industrielle, privilégiées par un Etat centralisé, ces corporations courront un grand péril ; elles risqueront de devenir des rouages bureaucratiques.

Au point de vue religieux, on oppose aux partisans du régime corporatif l'alternative suivante : ou bien la corporation, groupement obligatoire, réunira nécessairement tous les ouvriers et patrons exerçant un môme métier, elle sera la « corporation laïque » ; ou bien la corporation, groupement facultatif, sera solidement maintenue par une communauté de foi religieuse entre tous les associés, elle sera la « corporation chrétienne ».

A certaines heures, surtout dans les premières années de son activité, M. de Mun s'attachait de préférence à cette seconde notion de la corporation. « La corporation catholique, disait-il

1 Controverse\\^Hl, pp. :]7ls:n6.

à Chartres en 1878, n'est pas un syndicat ni un tribunal d'arbitrage, mais un foyer d'activité chrétienne ^ » M. Harmel, de son côté, définit la corporation une « société religieuse et économique formée librement par des chefs de familles industrielles (patrons et ouvriers d'un môme corps d'état ou de professions analogues), et dont tous les membres sont groupés dans diverses associations de piété ^ ». Et M. Charles Périn considère les corporations établies dans les Etats romains par Pie IX en 1852, comme le modèle parfait d'association ouvrière qui convient à notre époque ^. Mais la famille ouvrière du Val-des-Bois, dont M. Harmel est le père, n'est qu'une institution isolée ; les corporations établies par Pie IX furent surtout des confréries pieuses. La corporation chrétienne ne peut être que distincte du métier, ou tout au plus une annexe du métier ; la corporation conçue comme le « ministère » du métier ne peut être que laïque. Depuis que les catholiques français ont nettement aperçu cette antinomie, ils demeurent toujours épris de l'idéal corporatif, mais

< De Mln, Discours : Questions sociales, p. 301. — Cf. iiiêine ouvrage, pp. 119-124.

2 Harmel, Manuel d'une corporation chrétienne, p. 193.

3 Périn, La Richesse, III, pp. 19U-192. Le )notu proprio de Pie IX établissant ces corporations porte la date du li mai 1852 et est entièrement publié dans Harmel, Manuel d'une corpora^ lion chréiienne, pp. 400 et suiv.

POLH KA1IU-: KÉ(iiNER LA JLSTlCE SOCIALE 14b

semblent moins impatients d'en faire une réalité.

Ces dispositions actuelles des catholiques français apparaissent clairement dans le dernier écrit de M. de Mun, intitulé : Quelques mots d'explication. Il déclare que « l'obligation risquerait de tourner la corporation en instrument d'Etat. . . La solution qui jusqu'ici paraît la plus satisfaisante est celle qui demanderait à la loi de reconnaître certains privilèges, comme la personnalité morale aux corporations'. » Il fut un temps où M. de Mun attendait tout des corporations. Nous verrons plus loin qu'aujourd'hui, sans rompre d'ailleurs le mariage d'inclination qu'il avait conclu avec elles, il estime plus opportun, plus immédiatement pratique, un mariage de raison avec l'Etat.

A l'heure présente, en F'rance, le régime corporatif rencontre de patients théoriciens, mais peu de champions actifs. Ces théoriciens accroissent d'autant plus leurs ambitions et l'audace de leurs plans qu'ils les reculent davantage dans l'avenir. Pour l'instant, ce sont des architectes inoccupés ; quand le travail commencera, ils reconstruiront la société tout entière.

' 1)k Ml .n, ihiclijiit's iiinis <ri'.ij)/i((il/on. 1». -lU.

lu

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L'édifice coi'poralif n'est qu'une pièce de Tédilice social : en bâtissant celui-là, on rebâtira celui-ci. « La société actuelle n'est plus un organisme, c'est un mécanisme, » disait récemment le R. P. de Pascal à Montpellier K De ce mécanisme, on veut refaire un organisme : le régime corporatif secondera cette évolution -. M. de Mun déclarait en 1882 : « Il n'est pas difficile d'apercevoir comment la corporation existant légalement, avec ses règles publiquement reconnues, pourrait être dans l'avenir, sur le terrain politique, la base d'une représentation des intérêts, sincère, loyale et véritable ^. « En de nombreux articles de V Association catholique^ M. de La Tour du Pin Chambly a développé un plan de « réorganisation sociale et politique par le rétablissement du régime représentatif sur la base du régime corporatif». Son espoir est que « le régime corporatif arrêtera la décadence politique par le rétablissement ])oiir chacun de la possession d'état ^ ».

' Association catholique, 1892, 1, p. 28. — Cf. un article du même dans la Controverse, 1887, pp. 371-376.

2 Cette idée date de Metïehxich, dont le comte I^lome rappelle la phrase suivante: « La France ne trouvera que dans la corporation le ciment nécessaire à sa reconstruction sociale. » {Association catholique, 1889, 1, p. 28.)

3 « On voit, dans les assemblées, des représentants du peuple, dit ailleurs de Mix. Mais quel est le corps professicmnel qui leur donne des pouvoirs? » {Discoitrs: Questions sociales, p. 503.)

* Association catholique, 1883, 11, p. lo9.

POLK PAIRE RÉGxNER LA JUSTICE SOCIALE 147

Dans ces dernières années, on a plusieurs fois essayé l'application de ces théories. Diverses provinces françaises ont servi de champs d'expérience. Aux Etats libres du Dauphiné, réunis à la fin de 1891 par des initiatives individuelles, les seuls membres actifs étaient des délégués ou représentants autorisés des associations professionnelles ^ .

Décentralisation provinciale dans l'Etat, centralisation corporative dans chaque province : les deux réformes seraient unies, et l'une, la réforme politique, se fonderait sur l'autre, la réforme sociale.

Tandis que la corporation facultative et libre ne serait dans notre société qu'un accident, une institution de détail, la corporation obligatoire deviendrait, au contraire, le fondement et l'essence d'une société nouvelle. Du rétablissement (le la corporation facultative, on ne peut même pas espérer une réforme; du rétablissement de la corporation obligatoire, on peut attendre une révolution.

^ Associât ion catholique^ 1891, IJ, p. 612.

La portée politique de cette rénovation du passé nous est d'ailleurs attestée parles théories et les efforts des catholiques autrichiens.

Le comte Belcredi, le prince de Liechtenstein, le comte Blome ne prétendent pas travailler à une simple réforme industrielle. A rassemblée de Ratisbonne en 1886', à celle de Vienne en 1889, les catholiques d'Autriche déclarèrent ({ue « l'organisation corporative est le seul remède contre la décomposition de la société ». Parla, ils affirmaient leur ambition. Les métiers sont un élément de la société, mais les souffrances des métiers s'étendent à la société tout entière. Leur organisation est vicieuse, mais ce vice môme affecte l'ensemble de l'organisation sociale. Le changement ne peut être fragmentaire, il doit être universel.

Une première phase sera la création de cor-

' Ou trouvera dans \e Ja/irbifc/t dcr f'reien Verehiif/i/uf/ Kal/io/. Social Polltiker {\e 1887, p. 187, le texte de cette décision de rassemblée de Ratisbonne.

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poratioiis obligatoires, en dehors desquelles nul ne pourra exercer un métier. La loi autrichienne du 15 mars 1883 ^ a rétabli le régime corporatif dans la petite industrie : le prince de Liechtensteiu et ses amis veulent étendre et compléter cette loi. Ils souhaitent rétablissement d'une double épreuve de capacité, donnant accès au compagnonnage, puis à la maîtrise, et précédant nécessairement Texercice d'un métier -.

Tout travailleur sera comme enclos dans une organisation, qui Tencadrera; il y trouvera une gène, une entrave, compensées par une protection et par des garanties sérieuses ; la société ne sera plus un assemblage d'individus, mais une collection de groupements.

A cette société future, l'organisation politique présente aura cessé de s'adapter. Lorsqu'un régime individualiste condamne tousleshommes à un isolement réciproque, le suffrage universel fournit à la société ainsi constituée la plus

' Le texte complet de cette lungue loi est publié dans y Associai ion catholique, 1883, II, p. 236 et suiv. — Voy. dans l;i m^'uie revue (1883, 1"" semestre) trois articles de Kaempfk sur le rétablissement du régime corporatif en Autriche. — En 1891, le gouvernement a déposé un projet de loi sur l'organisation de la rp'ande induslrie en Autriche.

- (Uaudio Jannet itisiste complaisamment sur ces exigences, dans son opuscule : L'orç/anisation du Ivavail, d'après Lk Play, cl le mouvemenl social conlcmporain (extrait de la Hcf'oniie sociale). — Cf.. même auteur. Le socialisme d'État et la Réforme sociale, p. (11 .

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parfaite représentation dont elle était susceptible. Tout individu, par là même qu'il est majeur, reçoit ce droit précieux, d'exercer une influence sur la société ; il n'achète ce droit par aucun service ; il peut le conserver en demeurant un membre stérile du corps social, et ne le perd que lorsqu'il est devenu un membre indigne ou nuisible ; il suffit, pour voter, de s'être donné la peine de naître ; chacun, en votant, ne représente que soi-même et désigne un mandataire qui d'habitude le représente imparfaitement. Voilà la conception politique qui résulte, fatalement, du régime individualiste.

Mais supposez un autre régime, et cette conception s'écroule tout entière i. On peut n'accorder une valeur u politique » à l'individu (pi'autant qu'il remplit une fonction sociale ; on peut estimer qu'exercer quelque influence sur les affaires de son pays est moins un droit qu'ime récompense, et que le vote, enfin, ne doit pas représenter un ramas d'égoïsmes individuels, mais qu'il doit être la consultation, précise et spéciale, des divers représentants des grands intérêts sociaux.

Ainsi jugent, en Autriche, les chefs du mou-

' On s'explique aisément cette phrase de Sciiaeffle:« Pour le siK'ialisuie réalisé, 1* suflVafie universel n'est pas absolument nécessaire. » [Qt/in/essence du socialisme, 5.)

vement social catholique. Un écrit du prince de Liechtenstein, publié en 1875, fut la première expression publique de ces idées ^ et le baron de Vogelsang, dans la suite, les a fréquemment développées -. De même qu'au point de vue social, en proclamant l'égalité abstraite des droits, on aboutit à Tasservissement du pauvre, de même, au point de vue politique, en proclamant l'égalité abstraite des suffrages individuels, on obtient ce résultat inattendu que les intérêts représentés dans les parlements sont les intérêts des capitalistes. Minorité dans les peuples, les capitalistes forment majorité dans les conseils des Etats : par des faits, Vogelsang prétend l'établir. La conclusion pratique à laquelle il arrive est celle-ci : « Il est nécessaireque la représentation des intérêts de l'agriculture, de l'industrie et des métiers devienne une réalité aussi prochaine qu'efficace, afin de pouvoir opposer une barrière à la tyrannie du capitalisme 3. » Le 10 décembre 1888, on célébrait à Vienne

i l'eher Interessenvevl velumi im Staate mit hesonderer VevzlehinKj auf Oesfen'eich. von Alois Prinz Liec.htknstki.n (Vieillie, 1875).

2 Voyez, en particulier, l'article de Vogelsang qu'a Iradiiil V Association catholique, 1887, II, pp. 261 et suiv.

'^ Association catholique, 1887, 11, p. 261 et suiv. Il est intéressant de remarquer qu'en 1892, dans le grand-duché de Bade, le gouvernement a dé|)osé un projet de loi établissant (les chamlires de métiers, et qu'en Prusse vont être établies des chambres d'af/ricultare,

i:j2 pueaiiers moyens

le jubilé du baron Vogelsan^. Les divers orateurs catholiques qui parlèrent à cette fête y développèrent ce que Claudio Jannet appelle « le romantisme économique des féodaux autrichiens ^ ». Le comte Blome, en particulier, fit entrevoir, en un tableau franc et net, son rêve de la société future. « On ne dirait plus, comme aujourd'hui, dans la Chambre des députés :

monsieur le Représentant de la ville de Vienne, on dirait : monsieur le Représentant de la Chambre de la petite industrie viennoise, monsieur le Représentant de la Bourse de Vienne. On saurait à qui l'on a affaire. Je n'hésite pas, non plus, à dire que mon vœu serait que, de même que chaque citoyen doit avoir son forum domicilii^ il devrait également avoir son forum, officii^ ce qui, en d'autres termes, signifie que, pour être citoyen complet pour pouvoir exercer ses droits politiques, il serait nécessaire d'appartenir à une corporation -. »

Ainsi les parlements ne représenteraient plus les individus, ils représenteraient les utilités sociales ; et le suffrage universel des intérêts se superposerait ou se substituerait au suffrage universel des personnes •^.

' Jannet, Le socialisme d'État et la réforme sociale, p. 140.

2 Association catholique, 1889, I, p. 32.

3 il ('(»nvient de roiiiarqiier (pi'oii pont èlro ]Kirtisan do la

POUH FAIRE RÉGNER LA .IfSTICE SOCIALE \W.\

Vogelsang et ses disciples considèrent que, s'il n'existe des groupes sociaux, le vote dégénère en une collection de volontés arbitraires, et que la société n'est plus qu'une anarchie apparemment ordonnée. Au reste, les classes sociales telles qu'ils les conçoivent ne sont pas des castes dans lesquelles la naissance donne accès. A la base de ces classes, pour les fonder et pour les justifier, il n'y a pas des droits, il y a des devoirs. Telle fonction sociale motive la formation de telle classe sociale et en légitime les privilèges. A chaque besoin de la société doit correspondre une classe sociale ; et, réciproquement, toute classe sociale qui ne correspond pas à un besoin de la société est une excroissance parasite. L'établissement en Autriche de corporations obligatoires est, en définitive, le prélude d'une réforme politique ayant pour but la représentation des intérêts ', et dont le principe serait

représentation des intérêts sans être ennemi du sutïrage universel : la coexistence' de deux Chambres, surtout, permet l'existence de deux corps électoraux composés tout ditleremnient. Goumy (La France du centenaire), souhaitait que, dans le Sénat français, les intérêts fussent représentés. Cette conception politique séduit, à l'heure actuelle, beaucoup de bons esprits : M. de Lavki.f.ye [Le f/nuterne)nent dans la démocratie), M. Charles Bexoist {Revue Bleue, septembre 1892) ; M. Hector Denis, recteur de l'Université de Bruxelles ; surtout M. Adolphe Phins, professeur à Liège, auteur d'un livre sur la Démocratie et le ré(/ime parlementaire (Bruxelles, 1884). ' Il existe, je le sais, une façon de déveli>pper ces idées, et

le suivant : On ne devient citoyen que moyennant possession d'état.

une façon de les appliquer, qui semblerait une revanche de la caste aristocratique. Mais rien n'est plus démocratique, en soi, que la représentation des intérêts ; je renvoie ceux qui en douteraient au récent discours de M. Hei.lepitte, président de la Ufji/e démocvatique belge [publié dans V Association catholique, 1892, II, pp. 571-579), et surtout au livre de M. Prins. .l'emprunte à ce dernier ouvrage, œuvre d'un Belge appartenant au « parti libéral », quelques citations caractéristiques : « (^e n'est pas la juxtaposition des individus, c'est la coordination des organismes, qui donne au corps social le sentiment interne de la vie » (p. 15). « Autant il serait insensé de soutenir qu'il faut revenir au régime des castes, autant il serait insensé de croire qu'une société peut être conçue d'une façon purement atomique, et la profonde erreur de la Révolution a été de perdre de vue cpie le député qui représente tout le monde ne représente plus personne » (p. 161). « Des députés élus par le soi-disant sufl'rage populaire ne représentent distinctement ni le droit, ni la science, ni l'armée, ni la bourgeoisie, ni les classes ouvrières, ni le capital, ni la propriété, ni le travail, ni les intérêts agricoles, économiques ou sociaux; ils ne représentent que des courants, et les courants sont variables ; aussi le caractère essentiel d'une telle représentation, c'est l'instabilité » (p. 189). « Une Chambre (loit être la coordination des éléments essentiels d'une civilisation donnée » (p. 199). C'est ainsi qu'on rencontre sous la plume d'un démocrate avéré des critiques analogues à celles (le Vogelsang,

En Allemagne, aussi, le problème corporatif est agile. Dans ce dernier pays, la solution pratique parait moins éloignée qu'elle ne semble l'être en France, moins prochaine qu'on ne l'espère en Autriche. Dès 1877, dans la motion Galen, appuyée par le Centre, était affirmée la nécessité de faire revivre les corporations. Cette demande fut reprise, en 1882, dans Finterpellation Hertling; et, la même année, le rétablissement de l'organisation corporative fut autorise par une loi dans tout l'empire allemand. Cette .ci n'était qu'une loi de tolérance à l'égard delà corporation libre ; elle ne modifiait pas le régime social ; elle permettait Tessai d'un remède. Mais quelle est la valeur de cet essai, comment même pout-i) être loyalement tenté, lorsqu'il reste incomplet, mutilé, fragmentaire, soumis au défi de la concurrence et contrarié par le libiM^ jeu des lois économiques? « Un jour viendra, écrit l'abbé Hitze dans sa brochure: Secours au métier, où l'on parlera de la corporation libre

comme on parle aujourd'hui du Contrat social de Rousseau, en s'en moquant K » Mais, pour l'instant, il n'existe, en Allemagne, qu'une seule forme de corporation : la corporation libre.

Tous les catholiques en sentent l'insuffisance; mais les Christtic/ie-sociat Blàttor^ qui représentent l'opinion d'un grand nombre d'entre eux, craignent la corporation privilégiée, repoussent la corporation obligatoire. Des privilèges, pourtant, furent réclamés en faveur de la corporation, en 1886, par le Congrès catholique de Breslau, où Windthorst et Huene étaient présents 2. L'abbé Hitze,le r'" mars 1888, a fait voter par le Reichstag, à une voix de majorité, le rétablissement de l'examen de capacité professionnelle ^.

Il renonce absolument à souhaiter la « spontanéité » du groupement corporatif: « Nous ne devons plus compter, écrit-il, sur une réorganisation instinctive, venue d'en bas, comme celle du moyen âge, mais seulement sur Faction de l'Etat appelant les intéressés à s'associer

' (M\é A-Aw^V Association catholique, 1885, II, p. 675.

2 Association catholique, 1886.

3 Sur les récentes lois allemandes relatives au régime corporatif, voyez NiTTi, Il socialismo cafhoiico, p. 143-145.

* IIiTZE, Quintessence de la question sociale, cité dans Y Association catholique^ 1885, II, p. 442. « Organisation des Étals, dil-il aussi, telle est la soliilioii de la Cfuestion sociale ». Les

l'OUK FAIRE RÉGKEK J.A JUSTICE SOCIALE 157

Windthorst s'alarmait d'un tel programme : il se demandait en quoi des corporations, fondées par l'Etat protestant, pourraient servir les idées sociales catholiques. « Les protestants seront les maîtres, disait-il à Munster ; et nous, catholiques, nous serons les compagnons K »

On a pu voir qu'en Allemagne et en France certaines alarmes, d'une nature religieuse, empêchent un grand nombre de catholiques de souhaiter le rétablissement de la corporation obligatoire. Les groupements qui présentent un caractère extra-confessionnel leur paraissent assez nombreux déjà ; ceux qui présentent un caractère anticonfessionnel leur paraissent trop nombreux. Si la corporation restaurée doit appartenir à la première catégorie, le péril sera sérieux; si elle doit appartenir à la seconde, le

idées de l'abbé Hft/k s(»iit très proches de celles des catholi(|iies autrichiens.

' Cité par Jannkt, Le socialisme d'Élal el la réf'onne sociale, pp. lo3-lo.j.

158 PREMIERS x\IOYENS

mal sera terrible. Toute société constitue une force : la corporation future peut devenir, comme la corporation passée, un centre d'inlluence chrétienne ; elle peut, comme certaines sociétés de compagnonnage, être pour le catholicisme une ennemie. « Gare ! » s'écrient les uns; et, parmi eux, M. Claudio Jannet objecte à M. de Mun que les corporations rêvées par M. Mazaroz seraient soumises à des inlluences antichrétiennes. — « Risquons », répliquent les autres; et M'^'" de Ketteler leur expose les motifs de risquer : « L'air conserve ses propriétés quoique l'impie le respire, et le pain que nous mangeons n'en est pas moins la nourriture que Dieu nous donne, quoique pétri par un boulanger incrédule. Il en est de même des sociétés ; l'esprit d'association repose sur l'ordre divin et est essentiellement chrétien, quoique les hommes qui le favorisent n'y reconnaissent pas le doigt de Dieu et en fassent souvent un mauvais usagée »

Cette dernière politique est celle des évoques anglais et américains. Il importe, en terminant, d'en faire la remarque générale, bien que leurs efforts n'aient jamais eu pour objet l'organisation corporative. Vivant en des pays oii les

* Kkttelek, La queslion ouvrière et le christianisme (cité par le P. de Pascal, Association cat/iolique, 1887, 11).

luttes confessionnelles sont loyales et où la neutralité n'est pas un masque, les prélats anglo-saxons ne sont pas induits à professer et à pratiquer la rigoureuse maxime : Qui n'est pas pour moi est contre moi. Ils répètent et appliquent la formule inverse : Qui n'est pas contre moi est pour moi ; ils ont ce bonheur, que l'événement, chez eux, vérifie la formule. Si l'établissement d'un régime corporatif leur paraissait urgent, nulle terreur religieuse ne les en dissuaderait. Ils feraient pour les corporations comme ils firent pour les Chevaliers du Travail, dont un tiers n'appartenait pas à l'Eglise : ils se les attacheraient en les protégeant. Une politique de large tolérance, une charité nullement exclusive, assurent aux prélats d'Amérique \o droit de faire observer, par des groupements hétéroclites de confessions diverses, les enseignements moraux et sociaux du catholicisme.

C'est ainsi que, suivant les pays, le dévelop- [)ement de l'association, auquel les catholiques Iravaillent, présente des formes variées et des

160 l'KEMlERS MOYENS

aspects divers: en Angleterre et en Améri(|iie. vastes syndicats ouvriers libres ; en Autriche, corporations rigoureusement réglées et obligatoii'es ; en France, syndicats mixtes de pati'ons et d'ouvriers chrétiens.

Quelle que soit la variété de ces institutions, elles répondent toutes à une urgente nécessité, qu'on retrouve sous toutes les latitudes ; je veux dire : le besoin d'une organisation professionnelle. « L'organisation obligatoire des professions, écrivait-on récemment, s'impose en droit comme en fait, au point de vue des exigences de la justice comme des nécessités du présent'. » Dans chaque territoire existe « un ensemble de gens qui consacrent régulièrement leur activité à une même production- » : cet ensemble s'appelle la profession. Il y a là une « entité réelle », à laquelle manque l'expression légale. M. Henri Lorin, pour combler cette lacune, propose le système suivant : « Tout travailleur serait rattaché à une organisation publi(|ue et participerait par voie de referendtnn à sa réglementation -^ ))Ce pland'organisme professicmnel, ainsi formulé, nous paraît marquer une réaction très signilicative, et contre certains

* Henri Eorin, Associai ion cnlfiolif/i/c, IS'J:i. Il, ji. 12.

2 Jbid., pp. 12, V3.

3 Ibid., p. 22.

rêves qui reculeraient trop loin dans l'avenir l'institution désirée , et contre certains archaïsmes, dont les amateurs reculent trop loin dans le passé.

Les ouvriers ont cessé d'étudier l'organisation professionnelle; guidés par les socialistes, ils commencent à la réaliser K On comprend que certains catholiques, qui n'ont pas le goût de la défaite, veuillent eux-mêmes substituer, à la période de la conception, celle de l'action.

En Belgique, la période de l'action a commencé. On a répudié les projets vagues; on conçoit nettement la nécessité d'une organisation professionnelle. M. l'abbé Pottier, M. Michel Le vie et leurs amis travaillent à fonder, « sur une base chrétienne » , des syndicats exclusivement ouvriers. Cela effraye les conservateurs belges : « Vous arme/ l'ouvrier pour la lutte, objectent-ils à Tabbé Pottier ; vous préparez donc la lutte. » En parlant de la sorte, ils oublient, tout simplement, que le capitaliste et le travailleur ont des intérêts différents : l'exacte

* Voyez l'article de M. Lokin, Association catholique, 1892, II, pp. 21-22. Dans une toute récente brochure, intitulée : La I conciliation induslrielle et le rôle des meneurs, M. l'ingénieur WEn.ER, étudiant l'origine et le rôle des rneneurs, fait très bien comprendre que l'activité de ces personnages répond à un besoin du monde ouvrier: cette représentation rudimentairc et brute remplace provisoirement, pour eux, la représentation régulière et organisée.

mesure dans laquelle chacun de ces intérêts doit recevoir satisfaction n'est fixée, à Fheure actuelle, par aucune règle ; ce contlit naturel est prolongé, perpétué, rendu plus aigu, par cette absence de règle. Deux ennemis sont en présence : le patron craignant ses ouvriers, parce que parfois, aux périodes de grèves, ils ont des revanches terribles; l'ouvrier craignant le patron, parce que, dans les périodes de travail, il doit subir toutes les exigences ou recevoir congé. Ce que le patron ajoute au salaire de l'ouvrier, il l'enlève à ses propres bénéfices. Quelle que soit la générosité de l'un, la résignation de l'autre, ce sont des rivaux. La masse des travailleurs et la masse des capitalistes apparaissent comme deux forces, l'une à l'autre hostiles.

Les catholiques doivent souhaiter que ces hostilités aient un terme. Entre les belligérants, des négociations sont nécessaires : il manque les négociateurs. Terrible est une guerre, lorsqu'il n'existe nul moyen de préparer la paix ; h conllit actuellement engagé entre le capital cl U travail paraît éternel, parce que les deux ad ver saires n'ont jamais eu la possibilité de s'expliquer

C'est précisément ce terrain de rencontre, C' moyen d'entente, cette possibilité d'accord, ce indispensable instrument de paix, que M. l'abb Pottier veut créer en Belgique. Beaucoup d

catholiques lui vantaient, et lui vantent encore, les syndicats mixtes ; mais, avant d'associer ensemble ouvriers et patrons, il importerait de les réconcilier; et le syndicat mixte ne plaît beaucoup ni aux uns ni aux autres. L'abbé Pottier veut grouper les travailleurs dans des syndicats purement ouvriers : les délégués de ces syndicats s'entendront avec les délégués des patrons pour régler toutes les questions relatives au travail. On discutera : le patron saura ce que demande Fouvrier, précisément ; l'ouvrier connaîtra ce qu'il peut obtenir, exactement. Et cet échange de communications sera l'acheminement vers la paix. Cette organisation sera durable : elle fonctionnera, toujours active, pour étudier, au fur et à mesure qu'ils surgiront, les difierends, nécessairement fréquents, entre patrons et ouvriers. Après avoir transformé la lutte anarchiquc en lutte organisée, et, par Telle t môme de l'organisation, terminé cette lutte, les nombreux syndicats ouvriers dont M. l'abbé Pottier veut couvrir la Belgique préviendront, dans l'avenir, l'explosion de nouvelles hostilités ' . Les peuples réalisèrent un grand progrès lorsque les ditférends qui les séparaient, loin d'entraîner fatalement la guerre, commencèrent

1 Voyez à ce sujet le discours de M. Michel Levie au récent (Congrès de Bruxelles {Association catholique, 1892, II, p. 569).

d'être réglés par des pourparlers diplomatiques. C'est un progrès du même ordre que l'abbé Pottier et ses amis veulent obtenir, au point de vue social : à la période de guerres éclatant fatalement et s'éternisaut fatalement, ils veulent substituer celle des pourparlers, qui arrêtent ou préviennent les guerres.

L'encyclique Reruni Novaruni mai'que la nécessité des associations professionnelles. Elle est assez nette pour encourager, partout, ceux qui les souhaitent, et plus spécialement encore ceux qui les créent; elle est assez large pour les laisser juges, datis chaque pays, de la forme d'association qui doit être préférée. Elle admet, elle proclame que les circonstances de temps et de lieu suggèrent ou imposent des modes de groupement divers.

« C'est avec plaisir, écrit le pape, que nous voyons partout se former des sociétés de ce genre, soit composées des seuls ouvriers, soit mixtes, réunissant à la fois des ouvriers et des patrons. »

POUR FAIRE RÉGNER LA JUSTICE SOCIALE iOîJ

Ainsi le pape LéonXÏII n'est point un ennemi des syndicats exclusivement ouvriers. Pesez encore les fortes paroles que voici : « Les ouvriers chrétiens n'ont plus qu'à choisir entre ces deux partis : ou de donner leur nom à des sociétés dont la religion a tout à craindre, ou de s'organiser eux-mêmes et de joindre leurs forces pour pouvoir secouer hardiment un joug si injuste et si intolérable. Qu'il faille opter pour ce dernier parti, y a-t-il des hommes vraiment à cœur d'arracher le souverain bien de l'humanité à un péril éminent, qui puissent avoir là-dessus le moindre doute? »

Si tous les catholiques s'abstenaient d'un semblable doute, condamné par le Souverain Pontife, M. l'abbé Pottier, dont nous parlions tout à l'heure, n'aurait point à lutter contre les conservateurs belges avant de vaincre les syndicats socialistes. Aux yeux du pape Léon XIII, l'association ouvrière doit être un instrument d'émancipation.

Jadis encore, certains économistes catholiques affirmaient que la fondation de confréries ouvrières était le seul rêve de la papauté. M. Charles Périn alléguait le motuproprio de Pie IX, relatif aux corporations de la ville de Rome; et M. Claudio Jannet alléguait ces paroles de Léon XIIl, prononcées en 1882, devant une dé-

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