‹ Le pape, les catholiques et la question socialeChapitre 4 sur 24 · LA GENÈSE DE L ENCYCLIQUE RERUM NOVARUM · texte numérisé non relu

LA GENÈSE DE L ENCYCLIQUE RERUM NOVARUM

mouvement social catholique : elles le précèdent, l'accompagnent, mais ne le constituent pas.

En définissant ainsi la nature et l'essence du mouvement social catholique, nous avons par avance laissé pressentir et ce qu'on trouvera dans ce livre, et ce qu'on n'y doit point chercher.

L'abbé de Lamennais fut en notre siècle le premier qui, préoccupé de rasseoir la domination de l'Eglise sur la Société, jetait à ses pieds toute une clientèle de souffrants et de misérables, et sollicitait l'Eglise de les protéger par un droit social chrétien. En un temps où les souverains de la Sainte-Alliance poursuivaient à la fois le « libéralisme » et la démocratie, il était difficile à l'abbé de Lamennais de ne point confondre ces deux notions. Dans son rêve d'une communion prochaine et perpétuelle entre l'Eglise et les masses, se glissaient certaines thèses que l'Eglise ne pouvait accepter; il présentait, comme souhaitables en soi,

l'existence et le développement de plusieurs libertés que l'Eglise consent seulement, dans certains cas, à tolérer en fait. Sa vie eut deux périodes : dans la première, il voulait concilier un idéal du moyen âge avec la réalité révolutionnaire ; dans la seconde, il renonça à cet idéal et ne demeura fidèle qu'à cette réalité. L'histoire, pourtant, n'aurait point à enregistrer cette seconde période de la vie de Lamennais, s'il n'avait sollicité Rome de parler, quand la question n'était pas mûre : contrainte de rompre le silence, Rome blâma VAvenù\ A l'égard du mouvement social catholique, Lamennais, avec ses théories dangereuses, est un devancier trop compromettant et trop lointain pour être un précurseur efficace ^

Bûchez, Huet, aux environs de 1848, rêvaient aussi le règne social du christianisme. M. Joly -, qui trace un tableau sarcastique du « socialisme chrétien» durant cette période, aurait dû s'arrêter avec respect devant ces deux penseurs :

Bûchez^, à la fois ultramontain et libéral,

* On devra consulter sur Lamennais, non d'ailleurs sans quelques réserves, le livre extrêmement suggestif de M. le sénateur Spuller (Hachette, 1892), et les deux volumes tout récents de M. Roussel (Rennes, 1893).

2 Henri Joly, Le socialisme chrétien (Paris, Hachette, 1892).

3 Je renvoie particulièrement au livre de Bûchez intitulé : Introduction à l'étude de l'histoire (Paris, Guillaumin, 1842, 2 vol.) ; j'aurai l'occasion d'en citer quelques passages. Je signale

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comme Lamennais, réunissant à quelques audaces voulues beaucoup d'audaces inconscientes, dévoué aux maximes de l'Evangile, rêvant d'un clergé qui dominerait le monde en prenant la tête de la Révolution, et si pieusement chrétien, par l'esprit, qu'il se croyait, à la lettre, parfait catholique; Huet ^ chrétien et révolutionnaire, lui aussi, mais gallican implacable, et voulant confier à des clergés nationaux la direction du mouvement social, au lieu de la proposer, comme Bûchez, à un nouvel Innocent III.

Un personnage singulièrement différent, Le Play-, mérite une place, aussi, parmi ces ancêtres. Il apporta deux idées nouvelles, dont les résultats furent considérables. Il osa, le premier, découvrir la source du mal social. Il est besoin de quelque courage, aujourd'hui, pour hasarder, sans aucunes réserves, une apologie des principes de 1789; il fallait du courage, il y a trente ans, pour apporter quelques réserves à l'apologie dont ils étaient l'objet. Le Play eut

aussi V Atelier, que rédigeaient, de 1840 à 1848, sous l'inspiration de Bûchez, d'honnêtes ouvriers, et qui pourrait être à bien des égards, en dépit d'un anticléricalisme tout à fait superficiel, le modèle du journal chrétien démocratique.

* Voyez en particulier : Le règne social du christianisme, par François Huet (Paris, Didot, 1853).

*■* On. peut consulter, au sujet de Le Play : Claudio Jannet. L'organisation du travail d'après Le Play (extrait de la Réforme sociale).

ce courage : dans un édifice qu'on disait immortel, il donna le premier coup de pioche ^ .

Il eut un second mérite : celui d'indiquer une excellente méthode pour l'étude des questions sociales. C'est toujours avec fruit qu'on étudie ses monographies, et qu'on les imitera.

Seulement, Le Play témoignait une confiance excessive dans son rôve du patro)iage ; dupe de cette confiance, il n'estimait pas nécessaire, et redoutait peut-être, la réalisation absolue de la justice sociale par le moyen d'institutions publiques et par la force de la loi. Ne serait-ce pas aussi la conséquence de son plan? S'il plaçait dans le Décalogue le fondement de la « constitution essentielle de l'humanité », il s'abstenait d'en déterminer les grandes lignes à la lumière des enseignements du Christ, et de chercher dans l'Evangile la charte fondamentale du véritable ordre social.

1 De Alun, dans un de ses discours, « salue comme un maître Le Play, qui, le premier, a démontré par les faits et Texpérience, l'inanité des principes de la Révolution ». (De MuN, Discours: Questions sociales^ p. 367.)

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J'ai signalé tout à l'heure, comme le premier et véritable initiateur du mouvement social catholique, le baron Guillaume-Emmanuel de Ketteler^, curé de Holsten en 1846, député de la diète de Francfort en 1848, évêque de Mayence en 1850.

Les circonstances, ses études, ses relations préparèrent Ketteler à cette mission. Il exerçait son ministère parmi des populations industrielles : il voyait leurs misères de près, au temps où d'autres les niaient sans les voir, ou ne les regardaient point alin de pouvoir les nier. Sans être fort subtil en théologie, ii se souciait

* Gaspard Deguhtiks a récemment, publié, à Bàle (imprimerie du liasler Volksblatt), sous le titre : Œuvres choisies de Ketteler, la traduction française de trois sermons de Ketteler sur la propriété et la question ouvrière : il a mis en tète de cette traduction une intéressante biographie du prélat. Il faut lire, à côté de ces sermons, Topuscule du même Ketteler intitulé: La question ouvrière et le christianisme. De Mun a dit de Ketteler : « Le premier, il a donné aux catholiques leur progrannne économique. » {Discours : Questions sociales, p. 423.)

consciencieusement des applications pratiques de cette science. Il possédait bien saint Thomas, et confrontait les enseignements du vieux docteur avec les mœurs et avec les lois du xix" siècle. Dès 1848, dans un sermon qu'il prêchait à Mayence, il combattait, avec la même vigueur, les doctrines libérales et les doctrines communistes concernant la propriété : au-dessus d'elles et contre elles, il faisait « resplendir » la doctrine chrétienne, expliquée par la Somme.

Enfin Ketteler connaissait des socialistes, Lassalle, Fritsche. Connaître un socialiste et surtout l'écouter, cela nous paraît, aujourd'hui, tout naturel ; il n'en était pas ainsi à l'époque où vivait Ketteler. La demi-expérience de 18 i8, châtiée bientôt par le 2 décembre, avait fait s'évanouir les rêves communistes. Louis Reybaud, en 1853, écrivait, dans le Dictionnaire d économie politique , qu'en France le socialisme était mort; ailleurs, on ne se doutait même pas qu'il fut né. A vrai dire, en face de la bourgeoisie endormie, le socialisme ne faisait que sommeiller. L'Allemand Ketteler ne fut ni complice (lu sommeil des bourgeois, ni dupe du sommeil des socialistes.

Avec une activité que volontiers on appellerait prophétique, il devança les protestations de Lassalle et de Karl Marx contre certaines ini-

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qiiités du régime économique moderne. L'Allemagne est peut-être le seul pays du continent où, de lui-même, le clergé catholique a vigoureusement critiqué ces abus, sans attendre les impérieuses sollicitations du péril socialiste.

Le remède que proposait Ketteler, à l'origine, était l'établissement d'associations coopératives de production : au moment où il exposa cette idée, elle était énoncée, déjà, dans les écrits de Lassalle. Pour créer ces groupements, Lassalle s'adressait à l'Etat ; Ketteler invitait les riches à faire les frais de cette fondation : telle était la différence. Au reste, sous aucune de ces deux formes, le remède ne fut sérieusement appliqué. Ketteler, vers la fin de sa vie, suivit ses nombreux disciples du Parlement, qui mettaient tout leur espoir dans la codification d'un droit ouvrier et dans la protection de la loi 1.

L'histoire du mouvement social catholique, en Allemagne, est intimement liée à l'histoire du Centre allemand. Au premier regard, on n'aperçoit pas toujours , dans l'attitude du Centre de 1871 à 1892, une fort exacte unité. De parti d'opposition, il s'est fait, peu à peu,

* Voyez Lavei.eye, Le socialisme contemporain, p. 140-161; NiTTi, Ilsocialismo catfolico, pp. 96-188; Kannenoieseh, Catholiques allemands, p. 291-319.

parti de gouvernement. Dans ces deux phases de son histoire, il afficha toujours un même programme social, dont Ketteler fut jadis l'inspirateur; les lois protectrices des ouvriers, que possède aujourd'hui l'Allemagne, émanent de rinitiative du Centre, et, généralement, eurent pour rapporteur Tabbé Hitze. Tant que l'Etat allemand regarda Tultramontanisme comme son principal ennemi, I3 Centre put lutter, grâce à son programme social, contre le gouvernement. Lorsque, au contraire, le socialisme devint en Allemagne le premier sujet d'inquiétude , le ministère , naturellement , se rapprocha du Centre, qui seul, grâce à ce môme programme, pouvait combattre le socialisme avec quelques chances de succès. Le Centre, à Theure présente, court d'assez grands périls par l'ertet même de sa brillante fortune : hostile au socialisme par principe, cette hostilité même et les circonstances l'ont fait allié du gouvernement. Le mouvement social catholique avait créé, en Allemagne, un puissant parti politique : on dira })cut-être, quelque jour, que ce parti, une fois parvenu, fut détourné du mouvement social catholique par la politique même. C'est un « parti populaire », que la force des choses transformera peut-être en « parti bourgeois ». Il esquivera ces périls, s'il se rappelle les ensei-

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gnements de Ketteler, qui marquèrent jadis aux catholiques allemands la voie du devoir et du succès ^

Le premier chef du mouvement social catholique en France fut le comte Albert de Mun'-. Officier français pendant la guerre de 1870, de Mun fut fait prisonnier avec son ami La Tour du Pin Ghambly. Ils lurent et méditèrent l'ouvrage d'Emile Keller sur V Encyclique de 1864 et les principes de 1789 : ainsi s'écoula leur captivité. Elle dura peu, du reste. Ils revinrent en France assez tôt pour participer à la répression de la Commune. Ce double spectacle, de la guerre et de l'insurrection, les émut profondément.

* Nous renvoyons, au sujet du Centre allemand, aux deux ouvrages de Tabbé Kaxnengieseh, Catholiques allemands et Le réveil d'un peuple (Paris, Lethielleux, 1892).

2 Les principaux documents au sujet de de Mun sont les suivants: Discours: questions sociales (Paris, Poussielgue, 1888; les discours prononcés depuis cette date ont été publiés dans VAssociation catholique), — Quelques mots d'explication (extrait de VAssociation catholique, Paris, 1891).

Ils éprouvaient, alors, ce besoin d'initiative et d'effort personnel, que développe douloureusement une stérile réclusion. Leur activité cherchait une orientation. C'est par la question sociale qu'elle fut sollicitée. Une occasion les y conduisit, qui leur parut providentielle.

Au boulevard Montparnasse existait, depuis de longues années, un cercle d'ouvriers :

M. Maignen, qui l'avait fondé, recommanda cette œuvre aux deux amis. Ils décidèrent, sur-lechamp, de généraliser l'institution. C'est durant la nuit de Noël 1871 qu'eut lieu cette nativité de YOEiwre des Cercles.

Les fondateurs de VOE livre des Cercles avaient alors plus de dévouement que d'idées \ plus d'activité que de plans, plus d'ambition que de connaissances : c'étaient des apprentis qui demandaient du travail; M. Maignen leur en avait fourni. Seuls, livrés à leurs propres forces, ces apprentis devaient chercher leurs maîtres.

Durant leur captivité récente, ils avaient été les hommes d'un seul livre : le Syllabiis commenté. En quelques jours, ils s'étaient formé, grâce à ce livre, tout un code de droit politique : ils se soumirent à ce code. Parmi toutes les

• « En 1871, nous n'avions pas encore d'idées bien déterminées, excepté celle du ralliement autour du signe de l£^ croix. » (De Mun, Discours : Questions sociales, p. 3o9.)

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incertitudes de croyance et d'action qui les entouraient, cet exclusivisme fut une force'. Cherchez au lendemain de la guerre les différents efforts individuels qui furent dépensés pour le relèvement de la patrie : le premier en date fut la fondation de VOEuvre des Cercles par le lieutenant de Mun et le capitaine de La Tour du Pin.

On ne peut dire que cette œuvre ait réussi ; on ne peut dire, non plus, qu'elle ait échoué. Pour apprécier sainement les résultats, il faut distinguer l'Œuvre elle-même et le Conseil de rCEuvre.

L'Œuvre était destinée à grouper des ouvriers : c'était comme un patronage d'hommes faits.

Ses directeurs n'étaient point des hommes politiques 2 : elle fit l'effet, pourtant, d'un bureau électoral au service de la monarchie. Certains professaient alors que la domination légitime de Dieu devait avoir pour conséquence logique la domination légitime du roi, et espéraient que la domination légitime du roi aurait pour conséquence historique la domination légitime de

* « Quel rapport il y a entre YŒuvre des Cercles et le Syllabus '.' Mais le rapport quil y a entre le produit et le principe, entre l'effet et la cause, entre l'enfant et la mère. » {Association catholique, 1882, i, p. 246.)

2 Le discours de M. de Mun, à Vannes : Dieu et le roi, est postérieur de huit ans à la fondation de l'Œuvre des Cercles.

Dieu. On crut que l'OEuvre des Cercles était au service de ces espérances : victime d'une telle renommée, elle ne devint pas cette œuvre de conquête évangélique que ses chefs avaient rêvée.

Cependant le Conseil de l'OEuvre travaillait : là se réunissaient des catholiques désireux d'étudier le problème social. Leurs études, au témoignage d\m socialiste, eurent « un côté sérieusement économique, par leur pénétrante critique du monde capitaliste ^ ». A partir de 1875, une revue riche en documents, l' Association catholique^ leur servit d'organe 2.

Il nous faut observer, ici , ce qui fait tout à la fois la faiblesse et l'originalité du mouvement social catholique en France. C'est d'ordinaire le spectacle des misères industrielles qui suscite les réformateurs sociaux : Ketteler, Vogelsang, Decurtins en sont la preuve. C'est le spectacle d'une grande misère patriotique, la guerre, et d'une grande misère morale, la Commune, qui conduisit de Mun à étudier la question du tra-

1 Beneihct, Reçue socialiste, 1885, ii, p. 1013. — 11 faut consulter, sur rOEuvre des Cercles : VExposé de l'Œuvre des Cercles catholiques d'ouvriers (Paris, 1874); Questions sociales et ouvrières: Réf/ime du travail (Paris, 1883); VInsfruction sur l'Œuvre (Paris, 1887); et, dans un esprit hostile ; Arvède BauiNE, Jésus ouvrier (Paris, 1879).

- Depuis 1891, Y Œuvre des Cercles et V Associât ion catholique (Mil repris leur indépendance réciproque.

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