‹ Le pape, les catholiques et la question socialeChapitre 6 sur 24 · LA GENÈSE DE L ENCYCLIQUE RERUM NOVAKUM · texte numérisé non relu

LA GENÈSE DE L ENCYCLIQUE RERUM NOVAKUM

converti, fut salué, de son vivant, comme Tinitiateur, comme le chef inconteste' : en 1888, on fêta son jubilé avec une vénération enthousiaste ^ Il mit au service de ses idées un ancien journal, le Vaterland. et une revue nouvelle, la Monatschrift fur christliche Sozialreform . Deuxautres Allemands, Maxen et Rudolf Meyer^, le premier catholique, le second ])rotestant, l'un et l'autre exilés politiques, secondèrent, à certains égards, l'apostolat de Vogelsang.

En Autriche comme partout ailleurs, ce sont les misères du travailleur qui tout d'abord retinrent l'attention de ces révolutionnaires évangéliques. Mais, tandis qu'en France et en Suisse la question ouvrière est toujours demeurée au premier pian, les catholiques autrichiens, sans la négliger, ont rapidement entrevu et développé toutes les conséquences de leurs idées sociales. A leurs yeux, le régime du travail est mauvais, parce que le régime social actuel est tout entier mauvais : les misères du

> Les discours prononcés à cette occasion, et qui permettent de se rendre l)ien compte de la nature et de la portée du mouvement social catholique en Autriche, sont publiés dans IM.ssociation catholique, 1889, i, pp. 20 et suiv. — Voyez aussi NiTTi. // socialismo catlolico, pp. 188-223.

2 Rudolf Mkyrr est l'auteur de l'ouvrage bien connu : Der Emancipât ionskampf des vievlen Slandes, classique pour l'histoire du mouvement ouvrier. 11 a publié en français le premier volume d'un travail sur la question agraire ^Paris, Retaux, 1886).

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paysan, le fléau de l'usure, l'exploitation juive en Galicie ou en Moravie sont d'autres épisodes d'une seule et même maladie, profonde, universelle. Il faut donc extirper cette maladie. — Mais elle est comme inhérente à notre société actuelle ; elle en est presque l'essence ! — C'est une raison de plus, ripostent les chrétiens « socialistes » d'Autriche, pour apporter un remède radical.

S'étonnera-t-on que, grâce à la bravoure d'un tel programme, ils aient acquis, assez vite, un renom de révolutionnaires ? Ils remontaient jusqu'aux principes des doctrines et des faits * ; ils jugeaient nécessaire de renverser de fond en comble, immédiatement, l'édilice « libéral », pour constituer la société nouvelle. De prime abord, par cette intransigeance, ils semblei'aient rappeler nos politiciens de la Constituante.

L'analogie est superficielle, et encore une différence profonde : les architectes sociaux de la Révolution française n'avaient sous les yeux aucun modèle concret ; les architectes sociaux de la catholique Autriche-Hongrie, au contraire, invoquent sans cesse la tradition et reprochent à la Révolution de l'avoir brisée -.

ï Certains écrits de Vogei.sang, publiés dans sa Monatschrift fur christliche Sozlalreform, sont de précieuses études théoriques d'économie sociale chrétienne.

2 Voyez à ce sujet une brochure du prince Aloys de Liecii-

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On a dit que l'ordre social rêvé par eux, et qui requiert la « résurrection des classes », était un retour au moyen âge, et l'on a cru médire de ces catholiques autrichiens en les appelant féodaux K Ils ne sont pas hommes, je crois, à s'inquiéter beaucoup de cette médisance.

Si vous m'appelez partisan ôeYa?îcien régime, vous me portez vraiment préjudice ; car, dans l'ancien régime, tout est mauvais, et les maximes absolutistes, qui fournissent à l'arbitraire une légitimation anticipée, et les abus de l'absolutisme: le principe, ici, est générateur de l'abus. Il en est autrement à Fégard de la féodalité. Ce qu'on appelle, vulgairement, les abus féodaux, ce sont les usurpations de la force brutale, lesr excès de pouvoir, violences, iniquités de toutes sortes, que commirent certains seigneurs. Que si nous cherchons, en revanche, les principes du régime féodal, nous pouvons les énoncer à peu près ainsi : C'est par l'accomplissement continu d'un certain devoir social que se doit acheter l'exercice continu du droit individuel ; on n'est seigneur qu'afm de servir ceux ([ui ne le sont

TENSTEiN publiée à Vienne dès 1875: Ueber Interessenverlretung im Staafe ; il y revient sans cesse sur cette idée : continuer la tradition historique,

1 L'expression est de M. Cl.uidiu Jan.nkt, Le Socifdisuie et la Réforme sociale, p. 140.

pas ^ ; la protection du faible est la condition de la puissance et la rançon de la grandeur ; la propriété, enfin, est moins une richesse qu'une fonction -. Je n'ai pas besoin de démontrer que les principes de la féodalité sont la condamnation des abus féodaux, et que ces abus sont la violation de ces principes.

Or le baron de Vogelsang, aujourd'hui disparu, les comtes Kuefstein, Blome et Belcredi, le prince de Liechtenstein, professent ces principes ; et c'est en ce sens qu'ils sont féodaux. Ils ne veulent pas restaurer la société du moyen âge, mais réaliser l'idéal social du moyen âge. Au moment où la « banqueroute de la Révolution'^ » détruit notre idéal social, nous aurions mauvaise grâce à railler leurs efforts. Après cent ans d'épreuve, on s'aperçoit que le régime moderne est partout chancelant, partout à la merci d'une crise ; après mille ans de mépris ou d'oubli, on peut se demander s'il ne faut pas cher-

1 « Avec le christianisme, a dit Lamennais, le titre de serviteur devient la définition même du pouvoir. » [Affaires de Home, p. 0.)

2 II faut toujours se rappeler le mot profond de Disraeli : « Le principe fondamental du régime féodal, que la possession du sol entraîne raccomplissement de devoirs, est l'essence d'un bon gouvernement. »(.4,ç.fociV///o?i catholique, 1891, 1, p. 12:L)

'-'' L'expression est de M. Emile Montéoit.

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cher, dans les conceptions du haut moyen âge, la nouveauté du lendemain ^

On se tromperait, du reste, si Ton croyait que la contemplation de Tidéal passé éloigne ces aristocrates de la réalité présente: ils sont, en général, hommes fort pratiques. Vogelsang était un enquêteur de premier ordre : il parcourait en personne les faubourgs de Vienne, pour étudier la situation ouvrière; il lisait les statistiques existantes, dressait lui-même des statistiques nouvelles. Kuefstein, un des premiers, se préoccupa de grouper les études et les efforts des « socialistes chrétiens » des divers pays. Belcredi, Zallinger obtinrent le vote de lois industrielles, qui réalisaient certaines de leurs idées. Étudiant avec un zèle minutieux l'existence de plusieurs catégories de travailleurs, le curé Eichhom fit redresser bien des petits abus. Enfin Liechtenstein ne craignit pas d'accoupler, avec cette aristocratie historique qu'il accompagnait dans les luttes parlementaires, les hommes nouveaux, démocrates antisémites, qui se qualifiaient de chrétiens unis.

1 « Le mouvement vers le pôle socialiste est si irrésistible que bien des regards se reportent, au grand scandale de plusieurs et à la surprise de tous, sur lépoque de l'histoire qui s'est le plus rapprochée de ce pôle, sur le moyen cîge. » (VogOk, Heures d'histoire, p. 309.)

ESQUISSE dt; mouvement socu\l catholique

En Suisse, le mouvement social catholique se développa plus tardivement. Une originale personnalité lui a enfin donné l'impulsion : je veux parler du D' Gaspard Decurtins, « érudit, éloquent, énergique, doué d'une incomparable puissance de travail et d'une incomparable puissance de volonté * ».

A dix-sept ans, Decurtins sentit en lui-même quelques doutes sur la légitimité de la propriété. Un tel scepticisme est rare, surtout chez les riches: celui qui l'éprouve, et qui l'avoue, n'est point un homme banal. Il voulut sortir de ce doute provisoire. Il lut, concurremment, les Pères et les socialistes, et conclut à une doctrine sociale, qui était celle de la Somme. Il sortit de

1 (Charles Iîenoist, Reinie de Famille, 1893, I, p. 434. Il faut consulter, au sujet du I)'" Dkcuhtins, les deux articles de M. PicTET, parus dans la Bibliothèque universelle de Lausanne, eu mai et juin 1892. — Yoy. aussi Georges Renard, Nouvelle lierue, déceuibro ISSS,

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ces lectures catholique fervent, ennemi non moins fervent du libéralisme économique.

Jeune encore, il entra dans la mêlée politique. Effrayant certains ultramontains j3ar ses aspirations démocratiques et beaucoup de démocrates par ses convictions ultramontaines, il dissipa répouvante de l'un et de l'autre groupe en les rapprochant l'un de l'autre : et, scellant leur union par sa propre personnalité, il fut, si j'ose dire, un membre catholique du parti ouvrier.

Membre du parti ouvrier : Decurtins, certes, ne repousserait pas cette qualification, que justifie la nature spéciale de son activité. Cherchez, un instant, quel est l'auditoire naturel du comte de Mun : c'est un cercle de jeunes gens étrangers à la classe populaire, auxquels de Mun recommandera les intérêts de cette classe. Les plus beaux discours du comte de Mun ne sont pas ceux où il enseigne le peuple, mais ceux qui concluent :<( Allez au peuple! » — Le peuple, au contraire, voilà l'auditoire favori du D' Gaspard Decurtins. Il est fait pour parler aux masses, comme de Mun pour parler en leur faveur. Il escalade, s'il le faut, la tribune parlementaire, mais préfère les tribunes populaires. Il domine, de son abrupte et chaude éloquence, ces iniuK^nses conciles annuels où le monde ouvrier suisse envoie ses représentants ; il a fait

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créer le secrétariat ouvrier, sorte de syndicat gigantesque des fédérations de travailleurs suisses.

Dans les réunions ouvrières, en France, les catholiques sont venus trop tard: lorsqu'ils s'y aventurent, la réunion prend immédiatement l'aspect d'un champ clos ; l'orateur catholique, quoiqu'il dise, est toujours réputé l'avocat exclusif des intérêts religieux, un bourgeois envoyé par un curé; et les orateurs socialistes contre lesquels il s'escrime sont toujours réputés les seuls avocats des vrais intérêts ouvriers.

Gaspard Decurtins a conquis une autre situation parmi les travailleurs suisses. Ich bin itltramonlan dinr/i iind diirch^ leur dit-il avec aplomb ; et, malgré cela, au lieu d'être noté comme l'adversaire de leurs chefs, il est salué comme un de ces chefs.

Il devient, en même tem])s, le chef des catholiques suisses. Et ce mélange mérite de nous frapper.

En 1872, le Chesnelong suisse s'appelait M. Segesser ; il disait textuellement : « Aucun Etat n'a encore eu l'idée de chercher la solution du problème social dans la législation ; et aucun ne tentera de le faire, car ce serait remettre en question les principes sur lesquels toute la vie sociale du monde civilisé repose aujourd'hui ^ »

' Cilr |»,ir IMc.TKT. llihliolheque iiiiircrsclle. 1S1)2. p. :i97.

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Veuillez lire, sous cette dernière phrase: les immortels principes ; et veuillez observer, aussi, que les lois ouvrières de l'Angleterre et de TAmérique étaient inconnues de M. Segesser.

Decurtins a travaillé si bien et si vite que la Suisse, à l'heure présente, est peut-être le pays de l'Europe oii la législation ouvrière s'est le plus audacieusement développée*. Il engagea môme la Suisse à prendre l'initiative de cette conférence internationale, que l'empereur (Guillaume transféra à Berlin -.

Sa personnalité, d'abord isolée, a cessé d'être une exception. En France, le « parti conservateur », que ses origines orléanistes ou bonapartistes attachent aux })rincipes antichrétiens du « régime moderne », ménagea M. de Mun, tant que celui-ci fut royaliste, et ne ménage plus ses idées sociales, depuis qu'il est républicain. Decurtins, en Suisse, eut une meilleure fortune : après quelques résistances, les conservateurs catholiques du Piusverein se sont associés aux démocrates catholiques, dont Decurtins est le chef.

1 On peut consulter, sur la législation ouvrière en Suisse, un livre tout récent de M. Jay (Paris, Larose, 1893).

2 Nous reviendrons sur ce point dans notre troisième partie. C'est après ces démarches que Decurtins reçut de ManxiNG Tapprobation suivante : « Vous êtes le premier qui ayez exposé à la conscience du public européen la condition de milliers de gens dont toute la vie n'est que labeur. » {Asftocia'ion calholifjue. 1890. II. p. IMi.)

En étudiant le mouvoment social catholique dans quatre pays d'Europe ^ nous venons de voir qu'il n'a point suivi partout une direction uniforme, et parcouru partout des étapes semblables. En Allemagne, il eut un évêque pour initiateur ; partout ailleurs des laïques. En Autriche, il fut plutôt aristocratique ; en Suisse, extrêmement démocratique. Dans chaque Etat, l'histoire de son développement présente des traits particuliers et un intérêt spécial. Les idées sociales catholiques n'ont pas émigré d'un pays dans l'autre, par une sorte d'apostolat international ; elles ne sont nullement, comme certains de leurs adversaires voudraient le faire croire en France, un produit d'origine allemande, exporté sous l'étiquette romaine. Chez les divers peuples, elles ont, si l'on peut ainsi dire, trouvé une expression indigène.

1 Nous ne disons rien, ici, de la Belgique, où le mouvement social catholique s'est surtout développé depuis l'Encyclique, par les soins de MM. Hei.i.eiu ttk, Maurice I^f.vik et l'abbé

POÏTIEH,

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Un jour vint, pourtant, où les catholiques des différents pays, épris de justice sociale, et, par conséquent, hostiles au régime économique actuel, songèrent à se faire connaître mutuellement leurs plans ou leurs incertitudes, et à s'éclairer entre eux : alors un grand progrès s'accomplit. L'action sociale catholique, dans chaque contrée, conserva son originale autonomie ; mais les études que comportait cette action même, et qui la développaient, devinrent internationales.

C'est à Rome qu'elles furent tout d'ahord entreprises. M^' Dominique Jacobini, aujourd'hui nonce à Lisbonne, et le futur cardinal Mermillod, les dirigeaient. Des Italiens et des Autrichiens y colhiboraient. Un membre du groupe, spécialement chargé d'un rapport, présentait ses conclusions aux discussions de l'assemblée ; ces conclusions, une fois admises, étaient imprimées, sans ambition, sans fracas, et plutôt à titre de document qu'à titre de manifeste. Les écrits de ce groupe de Rome furent des écrits ésotériques, il travaillait dans l'ombre ; il n'a pas d'histoire, mais il tient une place dans l'histoire.

En octobre 188t se fonda VUnioti de Fribourg K Le groupe de Rome avait rassemblé

1 Heauconp de nets renseif^nenieiits sur cette Union de Vri-

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des personnalités catholiques, et ne représentait que ces personnalités même, h' Union de Fribourg prétendit servir de centre et de lien entre les associations d'études sociales chrétiennes qui s'étaient formées dans les divers pays. Le régime du travail, le régime de la propriété, la possibilité d'une organisation corporative, furent sérieusement discutés dans les réunions annuelles de Fribourg. Les rapports préparatoires demeuraient confidentiels ; on ne publiait que les conclusions, résumées en quelques brèves formules, et cette publicité môme était fort restreinte.

Parmi les thèses qu'accepta V Union de Fribourg, je relève les trois propositions suivantes :

(( 1" Le travail engendre pour le travailleur un droit moral, et par conséquent pour la société le devoir correspondant de veiller à ce que, en thèse générale, le travailleur puisse, par un labeur modéré, se procurer une subsistance suflisante pour lui et les siens ;

« 2° En thèse générale, les pouvoirs publics (corporations, communes. Etats) doivent s'abstenir d'une intervention directe et favoriser plutôt le

bour<i, et sur le rôle qirelle a joué dans la préparation de lEncyclique, sont empruntés ù des documents imprimés, mais non mis dans le connuerce.

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