‹ Le pape, Rome et le mondeChapitre 10 sur 30 · V. DISSIDENCES CHEZ LES PROTESTANTS · texte numérisé non relu

V. DISSIDENCES CHEZ LES PROTESTANTS

Poursuivons ; et puisse cette leçon de F expérience éclairer les esprits qui sont de bonne foi ! Le Pape a été rejeté par la Réforme, le sacerdoce véritable a été aboli , le sacrifice et les sacrements ont été supprimés, tout ce qui gênait a été plus ou moins écarté. On payait d'audace ;

nul ne voulait voir ce qu'il perdait dans ces sacrilèges suppressions. L'affranchissement religieux, pour être complet, devait donner à chacun la liberté de se faire une religion selon son grc ; les réformateurs n'ont pas reculé devant cette incroyable licence. Avec des fronts qui ne savaient plus rougir, ils ont nié le don qu'ils se faisaient, et prétendu garder l'unité doctrinale , en abandonnant l'Écriture à l'interprétation privée. Mais les conséquences devaient leur infliger tout de suite un démenti, qui durerait autant que leurs protestations.

En prenant le sens privé pour juge en matière de foi, ils ont fondé sur le principe de la désunion l'unité de leur prétendue Église. Est-il rien qui trahisse plus cruellement l'orgueil de la raison révoltée contre l'autorité, qu'une pareille aberration?

Nous avons vu que les esprits les plus clairvoyants avaient tous senti leur faute dès le début ; mais il n'était déjà plus temps. La discorde s'était élevée partout, et la voix tonnante de Luther indigné ne put ramener l' ordre. « Quiconque n'adopte pas ma doctrine, criait-il, ne peut être sauvé ; — quiconque croit autre chose que moi est destiné à l'enfer '. » Malgré sa co-

' CEuvros, t. TI, éd. Witt.

1ère et ses menaces, il y eut bientôt autant de religions que de chefs de parti; cela devait arriver.

Depuis lors, la division a-t-elle cessé ? a-t-elle diminué? Hélas! les premières sectes se sont subdivisées en des milliers d'autres, et aujourd'hui qui voudrait les compter? Toutes les erreurs sont sorties de l'interprétation privée , et difficilement on inventerait une sottise qui n'ait trouvé des adorateurs dans cette Babel. Le protestantisme, en Europe et en Amérique , n'est plus qu'un monstre à cent mille têtes, dont les bouches blasphématoires proclament confusément les doctrines les plus contraires, avec l'orgueil d'une prétendue infaillibilité \

Pour qui connaît l'état des meilleurs esprits

^ Dans son ouvrage sur V Eglise et les confessions de foi, le pasteur Yinet avoue sans détour que le système de l'interprétation libre ouvre le champ à toutes les erreurs :

« Tous les oiseaux de Tair, dit-il, depuis l'oiseau de la nuit jusqu'à l'aigle, ami du soleil, font leurs nids dans les rameaux de cet arbre immense. On n'est d'accord que sur une chose : c'est de chercher dans la Bible, non les idées de la Bible, mais la seule autorité irrécusable pour les idées qu'on a et qu'un nom d'homme ne protégerait pas assez. C'est ainsi qu'on se joue (et qui est-ce qui en est tout à fait innocent?) de l'unique sens de cette immuable parole. »

eD Allemagne, est-il besoin de démontrer que le protestantisme n'y est plus une religion, mais qu il est remplacé par une philosophie rationaliste, sans règle et sans avenir? C'est un fait qui ressort de tous les ouvrages publiés par elle'. L'anglicanisme s'est mieux soutenu, à cause de sa hiérarchie ecclésiastique et des formes romaines qu'il a gardées. Car, en dépit du principe de liberté absolue, les évêques hérétiques et leurs vicaires ont plus ou moins enchaîné les esprits par leur autorité, et conséquemment rendu moins sensibles les écarts du se^is privé. Mais leur influence était un contrepoids insulfisant; le principe étant posé, il fallait que l'erreur fît son chemin , et elle l'a fait. Qui oserait nier les dissidences engendrées par 1" indépendance de la raison ? Ce serait bien en vain que l'Angleterre prétendrait les cacher àl'Europe . La prophétie de Bossuet s'est accomplie : « Chacun s'est fait à soi-même un tribunal où il s'est rendu

^ M. Eugène Rendu, clans un travail sur l'état du protestantisme en Russie, rapporte ainsi la profession de foi du pasteur Uhlich et de son catéchisme public :

(f Notre croyance est de n'en pas avoir ;

« L'être qu'on appelle Dieu est un être factice;

(( Le véritable objet de notre adoration, c'est nousmôme. » (Cité par Mgr de Ségur, dans ses Causeries sur le protestantisme actuel, W part., 15« ch.)

l'arbitre de sa croyance... Dès-lors on a bien prévu que la licence n'ayant plus de frein, les sectes se multiplieraient jusqu'à l'infini, que l'opiniâtreté serait invincible, et que, tandis que les uns ne cesseraient de disputer, ou donneraient leurs rêveries pour inspirations, les autres, fatigués de tant de folles visions , et ne pouvant plus reconnaître la majesté de la religion déchirée par tant de sectes, iraient enfin chercher un repos funeste et une entière indépendance dans l'indifférence de toutes les religions, ou dans l'athéisme. » [Oraison fiin. de Henr. d'Angi.)

Ces conséquences sont tellement évidentes qu'il faut être né protestant pour ne pas les apercevoir au premier coup d'œil. Assurément, avant quelques siècles, on s'étonnera que des nations douées de bon sens aient pu accepter de pareils principes pour base de leur foi , en pleine lumière du christianisme. On se demandera comment elles ont pu recevoir, de la main de gens décriés, et comme venant de Dieu, une Réforme qui avait pour but manifeste et pour effet immédiat l'abaissement de l'autorité, le relâchement dans les mœurs* la satisfaction des passions, le mépris de ce qu'il y avait de plus respectable, et la déification du système le plus

insensé qu'on eût inventé jusque là? Comment des hommes de quelque portée ont-ils cru qu'il devenait subitement permis à chacun de se faire une religion suivant ses goûts, d'après la lecture de l'Evangile, avec une infaillibilité supérieure à celle des conciles et de l'Église universelle, infaillibilité subsistant même dans les propositions essentiellement contradictoires ; qu'il est, par exemple, également vrai, également révélé du Saint-Esprit, et par conséquent article de foi, que Jésus-Christ est Dieu et qu'il ne l'est pas, qu'il réside dans rEucharistie et qu'il n'y réside pas, qu'il y a trois ou sept sacrements et qu'il n'y en a point, que le divorce est permis et qu'il est défendu; que mille points différents sont incontestables et que mille autres absolument contraires le sont pareillement, aujourd'hui de cette manière, demain d'une autre, suivant votre inspiration du moment? Voudrat-on croire, quand toutes ces extravagances et beaucoup d'autres auront disparu de la scène du monde civilisé , que des peuples renommés et intelligents les ont pronées comme le plus haut degré de la raison humaine et le sublime divin de la religion de Jésus-Christ perfectionnée par J^uther et ses disciples? L'histoire accusatrice aura besoin d'être là pour en rendre

témoignage, et la postérité forcément convaincue aura certes grand'pitié de ce prétendu siècle de lumières.

Alors la Papauté sera vengée, comme elle l'a toujours été des hérésies précédentes, et sa vengeance sera d'autant plus douce que les fils de ses ennemis seront devenus ses enfants.

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