VI. DÉCADENCE DES SECTES
Déjà les meilleurs esprits du protestantisme, effrayés du travail dissolvant qui s'opère dans toutes les sectes, se sont tournés vers cette antique Eglise catholique, dont ils avaient entendu dire tant de mal. Us ont étudié la tradition, l'histoire, les dogmes, la constitution de l'Églisemère, et la plupart l'ont admirée; beaucoup se sont rapprochés d'elle; un certain nombre sont rentrés dans son sein; un nombre bien plus grand encore est sur la voie du retour. N'est-ce pas là ce qui épouvante l'anglicanisme, et ce qui dernièrement a suscité tant de fureurs contre le rétablissement de la hiérarchie épiscopale dans la Grande-Bretagne? Les préjugés tombent, l'erreur se dissipe, la vérité commence à se faire jour au milieu des nuages amoncelés par l'hérésie.
Le mouvement commence par les hommes les pins distingués, il descendra peu à peu dans les masses, et toujours par les âmes d'élite.
Le protestantisme, au contraire, ne se recrute que dans les régions infimes des sociétés catholiques ; il prend leur rebut. C'est un fait que nos adversaires déplorent^ mais qu'ils avouent. Un Anglais de bonne foi en fait la remarque, après avoir hautement condamné le schisme de Henri YIII : « Le passage de l'Eglise à une secte est trop souvent par le chemin des vices, et celui d'une secte à l'Eglise est toujours par le chemiiï des vertus \ » On se fait protestant pour vivre plus à l'aise, on devient catholique pour se faire meilleur. « Un mauvais catholique, dit le comte de Stolberg, peut toujours être un bon protestant sans changer de conduite ; mais un excellent protestant ne fait pas même un bon catholique, quand il se convertit. » Tel est le cachet des deux religions.
Dans une pareille situation le résultat final ne peut être douteux, ni très-éloigné. Les hommes éminents, qui savent s'élever au-dessus des préjugés nationaux et qui suivent d'une certaine hauteur le mouvement religieux en
' Fitz- William^ Lettres d'Atticus.
Angleterre , voient parfaitement que l'arbre se dessèche jusque dans ses racines et qu'il tire uniquement sa solidité de ce qu'il est enfoncé profondément dans la terre. Mais il ne reverdira jamais et il tombera pièce à pièce sur les bras du gouvernement. L'anglicanisme, comme toutes les autres sectes, ne saurait avoir d'autre terme qu'un philosophisme sceptique ou le retour au catholicisme pur.
L'Église russe a-t-elle plus d'avenir? Hélas I elle n'est aussi qu'une grosse branche séparée du tronc et elle se desséchera, suivant la parole du Sauveur ' . Elle a conservé plus de sève catholique que le luthéranisme et le calvinisme , parce qu'elle a gardé son sacerdoce divin; à cause décela, elle languira plus longtemps, mais elle finira comme eux et par le même chemin. Toute la puissance des czars ne lui rendra point la vie. Quel autre que Dieu peut ressusciter les morts? Des popes ignorants et mariés savent-ils faire des miracles? Les évèques plus instruits, mais livrés à la puissance civile, n'ontils pas perdu le souffle de Dieu? Et l'empereur,
* Ego sum vitis, vos palmites : qui manet in me, et ego in eo, hie fert fructnm multum... Si quis in me non manseril, miUetur foras sic ut palmes, et arescet, et coJligent eum et in ignem mittent. (Joan., xv.)
qui est rame et la tête de ce grand corps, a-t-il reçu de Jésus-Christ l'onction sainte et l'esprit qui vivifie? Cette bizarre constitution n'est point l'Église fondée par le Sauveur, mais une machine arrangée par la politique au profit du despotisme. C'est une image de la vraie Eglise, mais une image sans mouvement et sans vie ; le jour où elle s'est séparée de l'unité, elle s'est comme pétrifiée. Or, une société qui ne marche plus est une société qui meurt. La dissolution commence.