II. LIBERTÉ
La religion catholique , dont Rome est la tête et le cœur, est à la fois la source de tous les respects et la gardienne de tous les droits, l'inspiratrice de tous les devoirs et le soutien immuable de tous les grands principes qui ont civilisé le monde. Dieu a mis en elle la vie spirituelle des nations. Par conséquent l'Eglise, par sa doctrine et son influence, est l'appui naturel des peuples contre la tyrannie des puissances temporelles, et la protectrice la plus sincère de leur liberté , comme Dieu est le vengeur le plus incorruptible dufaible opprimé parle fort. Or il est juste d'affirmer de la Papauté ce que nous disons de l'Eglise .
Les grands principes de liberté, d'égalité et de fraternité, dont la démagogie s'est emparée et dont elle abuse malheureusement, sont nés du catholicisme et n'ont jamais été bien pratiqués que par les disciples de l'Évangile.
Jésus-Christ est surtout venu, c'est lui-même qui l'a dit, pour évangéliser les pauvres, soutenir les petits et consoler les affligés. Héritière de son esprit, l'Église a constamment été la mère des faibles et des infortunés, elle s'est dévouée à leur service, elle a fondé mille institutions pour leur soulagement, elle inspire encore aujourd'hui tout ce qui se fait d'important pour leur bonheur. Elle est essentiellement amie du peuple, et jamais elle n'a manqué à sa maternelle mission ; car les fautes de quelques particuliers ne sauraient être alléguées contre une thèse aussi générale.
Ignorons-nous les calomnies dont elle a été l'objet? Que n'ont pas inventé les protestants et tous les révolutionnaires, qui sont nés de leur rébellion, pour la rendre odieuse aux peuples? Parce qu'elle n'approuvait ni leurs crimes, ni leurs principes, ne l' ont-ils pas accusée de sympathie pour la tyrannie, pour les abus, pour rignorance? N'ont-ils pas dépeint les Papes les plus illustres comme des oppresseurs et des
ambitieux?* Est-il une injure que les écrivains hérétiques ne leur aient jetée à la face? Malheureusement le voltairianisme en France est venu à leur aide, et des historiens complaisants ou corrompus ont tellement rempli leurs livres de ces inepties mensongères contre les souverains Pontifes, qu'un auteur célèbre a justement accusé l'histoire d'être depuis trois siècles une triste conspiration contre la vérité.
Quelles armes n'a-t-on pas cherchées dans ce moyen âge, qui est la plus irréfutable apologie des Pontifes romains! On leur a fait un crime des luttes terribles qu'ils ont soutenues contre la barbarie, contre la corruption, contre l'absolutisme des empereurs, contre les scandales et la tyrannie des rois, enfin contre tous les ennemis des peuples. Durant cette longue et orageuse période, leur autorité n'a-t-elle pas été le seul rempart que Dieu ait opposé aux passions et à la force brutale ? Qui a protégé les chrétiens d'Italie contre de féroces envahisseurs? Qui a défendu les faibles contre les forts, détourné les Attila , apaisé les Genséric, arrêté la dévastation? Qui a pu enchaîner la puissance illimitée des princes chrétiens, les empêcher d'opprimer leurs sujets, de les écraser de taxes et de corvées, modérer les haines et les guerres,
imposer une médiation pacifujiK'? Oui a sauvé enfin les dogmes, la morale, la discipline, les principes de justice et de charité, la religion et la civilisation? Ne sont-ce pas ces Papes, qui seuls alors dominaient le monde avec une puissance souveraine? Voilà les vrais amis de l'humanité, les bienfaiteurs des peuples, les civilisateurs de TEurope, les pères de nos siècles modernes en ce qu'ils ont de bon. Ce témoignage, il nous est doux de le dire, n'est point seulement de nous ; il leur a été rendu par des bouches protestantes, et aujourd'hui les meilleurs historiens, je veux dire les plus savants et les plus impartiaux, s'accordent à déposer le même hommage au pied de la Chaire apostolique.
N'est-il pas d'ailleurs un fait immense, qui renferme tous les autres , et qui proclame plus haut que toutes les injures l'esprit divinement libéral de l'Église? N'est-ce pas l'Évangile, n'estce pas la parole apostolique, n'est-ce pas Faction civilisatrice de cette Église qui a détruit l'esclavage, enfanté par le paganisme? La servitude dégradante de l'ancienne civilisation grecque et romaine n'a cédé qu'à l'influence chrétienne, dont les Papes étaient les princi[>aux mobiles. C'est devant ce vrai soleil de F affranchissement
que s'est dissipé le despotisme le plus odieux et le plus brutal ; ses doux rayons seuls ont pu faire épanouir sur la terre la fleur céleste de la liberté.
Les Papes ont poursuivi sans relâche la grande œuvre de l'affranchissement humain ; ils ont des premiers proscrit et anathématisé la traite des nègres, ils se sont efforcés constamment d'adoucir le sort des esclaves^ partout où leur voix était entendue. Assurément, si la protestante Amérique était docile à cette voix de Rome, elle cesserait d'acheter et de vendre, avec une si flagrante immoralité , d'infortunées créatures humaines, en dépit de l'horreur universelle que sa conduite inspire à l'Europe.
L'Église porte en son sein le principe de la liberté ; il ne saurait manquer de produire ses effets salutaires. L'Esprit qui l'inspire n'est-il pas la source même de la vraie liberté '? Par la charité qu'elle prêche à tous, par la sagesse qu'elle enseigne aux rois , par la docilité qu'elle recommande aux peuples, elle sape la base de toutes les tyrannies, elle dissipe tous les prétextes d'oppression , elle répand un sentiment général de bienveillance et de fraternité, elle fait d'une na-
* Ubi Spiritus Domini, ibi libertas. (Il Cor., m, 17; Gai., V, 13.)
tion une famille, où les rois deviennent des pères et les sujets des enfants. Le despotisme n'est plus possible , que comme une anomalie révoltante.
Les démagogues^ ingrats envers l'Église, affectent d'être les seuls amis du peuple. Ils voudraient faire croire qu'ils ont découvert le secret de son bonheur, parce qu'ils savent écrire avec ostentation sur leur drapeau et sur les murailles : Liberté, égalité, fraternité. Mais, ô prodigieuse puissance du bon sens ! ces mots chrétiens, qui sont dans le cœur de tous les enfants de Jésus- Christ, font peur aux plus honnêtes gens dans la bouche des adversaires de l'Église. Toujours on les a regardés comme une menace, et naguère on les a proscrits comme le mot d'ordre de l'anarchie. Pourquoi donc? L'explication en est facile. Ces hommes qui parlent si haut de liberté sont oppresseurs par instinct et tyrans par système, il ne s'agit ici que des faux libéraux, et je ne leur fais point injure : ne les connaît-on pas? N'ont-ils pas fourni leurs preuves? Qu'est-ce que la liberté, pour eux? C'est la licence à leur profit ; c'est le droit d'asservir leurs concitoyens et de faire peser sur eux l'oppression la plus dure, la plus inique, la plus violente, la plus universelle; c'est le droit de piller et d'é-
gorger ceux qu'ils n'aiment pas. Qu'est-ce que leur égalité? C'est le partage des biens, c'est le renversement des positions acquises, c'est l'usurpation de tous les titres et le rassasiement des ambitions jalouses, qui convoitent avec une impatiente avidité la fortune d' autrui. Qu'est-ce que leur fraternité? C'est la camaraderie de l'impiété et du libertinage. *Que dis-je? c'est la coalition des ennemis de la société contre tous ses droits pour l'exploiter à leur avantage. Non, non, ces hommes n'ont point au cœur les sentiments de la fraternité ; ils ne connaissent ni la charité ni le dévouement. Ce sont des égoïstes, ciffamés et cruels, qui ne reculeraient pas devant l'effusion du sang fraternel, pour satisfaire leurs cupidités ou leurs haines. Voilà pourquoi tous les hommes de bien ont peur de leur liberté , de leur égalité et de leur fraternité.
La liberté qui opprime, l'égalité qui dépouille, la fraternité qui tue, peuvent-elles s'appeler autrement que tyrannie, vol et fratricide? Ce sont les trois têtes d'un monstre qui dévorerait la société, si on le laissait faire.
Peut-on profaner plus indignement trois mots que le Ciel nous a donnés pour réjouir le cœur de l'homme? Il n'y a que l'Église qui en ait donné le vrai sens. Le pnganisme ne l'a point
connu et ne le connaît point encore ; les fauxfrères, qui nous dérobent ces sublimes emblèmes pour en voiler leurs passions, semblent en avoir perdu la notion chrétienne. Car la liberté, apportée aux hommes par Notre-Seigneur Jésus- Christ, ne fait de mal à personne, ne gêne personne, n'effraie personne ; elle est paisible, bienfaisante , généreuse même ; elle respecte les droits d' autrui et n'use des siens que pour accomplir ses devoirs avec plus de facilité. L'égalité civile, née de l'égalité devant Dieu, n'est point l'absurde nivellement des fortunes et des conditions, mais un égal droit aux avantages sociaux, à la protection des lois, aux franchises légitimes d'un peuple bien gouverné, comme elle existe pour tous les membres de l'Église à l'égard des biens surnaturels. La fraternité véritable est basée non sur l'égoïsme et l'ambition, mais sur l'amour et sur le sacrifice. Jésus-Christ en a donné le précepte et l'exemple, quand il a dit : «Vous vous aimerez les uns les autres comme je vous ai aimés ', » et quand il a sacrifié sa vie pour le salut même de ses ennemis. N'a-t-elle pas été pratiquée par les premiers chrétiens, au milieu des païens étonnés et jaloux? N'est-ce pas de
^ Hoc est prœceptum meuni, utdiligatis invicera sicut dilexivos. (Joan., xv, 12.)
la bouche même des apôtres et dans lem^s écrits qu'ils ont appris à se donner avec vérité le doux nom de frères? et ce mot expressif n'est-il pas resté dans l'Église comme le témoignage vénéré de la grande transformation sociale opérée par l'Évangile? Les plus beaux dévouements, au milieu de nous et dans les contrées lointaines, ne prouvent-ils pas tous les jours que ce mot est encore compris, et que la charité brûle au fond des âmes vraiment catholiques? Nos missionnaires, nos sœurs de charité, nos conférences de Saint- Vincent de Paul, ne crient pas à tue tête : Fraternité! fraternité! Mais n'ont-ils pas pour les hommes, pour le peuple, pour les pauvres, des sentiments plus fraternels que ceux dont les perfides conseils provoquent les insurrections? Oui, l'Église est une mère qui a véritablement dans le cœur tous les sentiments que ce mot nous révèle.
Tel est l'esprit qui l'anime. Or, c'est à Rome que cet esprit a son foyer; c'est de là qu'il rayonne dans tout l'univers. N'avions-nous donc pas raison de dire que les Papes sont les fondateurs, les soutiens et les amis les plus sincères de la vraie liberté?