III. HARMONIE
Rome est donc le boulevard de l'autorité et le foyer de la véritable liberté. Elle seule peut concilier ces deux principes, et de cette conciliation elle fera sortir le repos du monde.
Dieu lui a donné sur terre cette mission : elle est faite pour être encore la maîtresse de l'univers par son influence, par ses bienfaits, par l'amour de tous ses enfants. Car, un jour, il n'y aura plus qu'un troupeau et qu'un pasteur. Les rois et les peuples, réunis par la foi autour de la Chaire apostolique, comme les nombreuses fractions d'une immense famille autour d'un aïeul vénéré, jouiront en paix des lumières et des grâces de la religion, fruits des mérites du Rédempteur.
Avant Jésus-Christ, les maîtres des peuples n'avaient pas même compris la nature de leiu' autorité : loin de se croire faits pour leurs sujets, ils croyaient que tout était fait pour eux; ils ignoraient que tout droit engendre un devoir. C'est Notre-Seigneur qui leur apprit le premier, et par sa parole et par son exemple, que le maître est le serviteur des autres, et que la royauté est une paternité. Ce sont les Papes qui
ont pi^oclamé le plus haut ce principe divin, en s' appelant eux-mêmes les serviteun des serviteurs de Dieu. C'est l'Eglise qui seule a eu le courage de dire aux princes les plus absolus quels étaient leurs devoirs et quelle vengeance leur était réservée, s'ils abusaient d'une puissance émanée de Dieu. C'est elle seule qui leur a mis au cœur les sentiments d'humilité, d'affection et de dévouement, qui font les bons rois. C'est d'elle seule encore que les nations peuvent attendre des saint Louis, des saint Henri, des saint Alfred, des pères enfin, qui aient la sainte ambition de les rendre heureux.
Et qui donnera au monde des peuples soumis, des sujets dociles, des masses dignes de la liberté? Il ne saurait y avoir de liberté sans vertu dans le peuple : la rébellion, l'amour de la licence, l'esprit révolutionnaire, appellent les sévices de l'autorité; le mépris des droits d' autrui, la cupidité, le vol, l'insolence, nécessitent les répressions de la justice. La puissance la plus bienveillante n'est-elle pas obligée d'effrayer les méchants et de prévenir leurs complots ? Le père le plus doux et le plus sage ne cesserait-il pas d'être digne de son titre, s'il ne contenait les passions de ses enfants? N'est-il donc pas évident que les rois serreront les rênes
de la discipline, à proportion que leurs sujets auront plus besoin d'être contenus, et qu'ils les lâcheront au contraire à mesure que l'état moral de ces derniers méritera plus de confiance ? Or, je le demande de nouveau, quelle puissance égale celle de l'Église pour adoucir les mœurs et calmer les passions, pour étouffer le vice dans les cœurs et y faire germer la vertu ? Donc ce sera l'Eglise qui préparera les voies à la liberté. L'Eglise seule a le secret de faire de bons rois et d'enfanter des sujets vertueux : seule elle aura le secret de concilier l'autorité et la liberté ; seule elle donnera ce bienfait au monde.
Ce n'est point un paradoxe, c'est une vérité logique et qui nous semble évidente.
Pourquoi s'effrayerait-on de l'influence de la Papauté? Qui peut avoir peur aujourd'hui du retour du moyen-âge ? Que peut-on craindre de ces Papes si bons et si sages ? Ah ! plaise à Dieu que leur influence grandisse et s'étende ! Plaise à Dieu que leur charité passe dans le cœur des rois et leur humilité dans celui des peuples ! Plaise à Dieu que les rois et les peuples les écoutent, les consultent, les prennent pour guides et pour juges ! Ils n'en auront jamais de si doux, de si justes, de si prudents et de si paternels î
Ce vœu s'accomplira, nous eu avons la confiance ; il nous semble dans le plan de la Providence et dans les promesses de Jésus-Christ. En attendant cette heureuse époque, permetteznous de vous adresser une prière : Si vous ne connaissez l'histoire des Papes que par les écrivains voltairiens ou protestants, veuillez en consulter de plus équitables et de plus dignes de foi ; lisez du moins, avec attention, les témoignages suivants, empruntés à des adversaires.
Deux célèbres protestants ont eu la franchise d'écrire ces paroles : « Sans la Papauté, la foi aurait disparu, et nous tous, chrétiens, nous serions morts dans nos ancêtres, ou plutôt nous n'aurions pas vu le jour. » (Tobler, la Béf, contre la Rèf,^ par Hœninghaus.)
ce On nous dit que le Pape n'est qu'un évêque ! Mais on sait quel Pape couronna Charlemagne.
Voudrait-on nous dire le nom de celui qui fit le premier Pape ? Ah ! sans doute, le Pape est évêque, mais il est aussi le Saint-Père, le pontife suprême, le grand calife, 3omme l'appelle Ibn- Albufède, de tous les royaumes, de toutes les principautés et de toutes les cités occidentales. C'est le Pape qui dompta la jeunesse effrénée des nations, brisa le despotisme des rois, soutint les faibles, et, au milieu du bruit des armes, fit
entendre aux monarques la voix de Dieu. Puissant par la mansuétude, objet de la vénération de millions d'êtres, grand aux yeux des souverains, maître d'une puissance devant laquelle passèrent, dans le cours de dix-sept siècles, et la dynastie des Césars et les princes de Hapsbourg, et des héros, et des peuples, et des nations entières : — Voilà le Pape.» (Jean de Millier, même ouvrage, introd. et p. 207.)
C'est ensuite une revue protestante qui vous dira : « Pour être soumis à la haute direction du Pape, qu'on ne croie pas que les royaumes du moyen âge en fussent moins heureux, ni moins libres, le contraire est la vérité. C'était une belle souveraineté que celle des Innocent et des Grégoire... Respectez-moi, soumettez-vous, obéissez, disait-elle ; en échange, je vous donnerai l'ordre, la science, l'union, l'organisation, le progrès... D'une main la Papauté luttait contre le croissant, de l'autre elle étouffait les restes du paganisme énergique du septentrion. Elle ralliait, comme autour d'un point central, les forces morales et intellectuelles de l'espèce humaine : elle était despote comme le soleil qui fait tourner le globe.» Quarterly-Review, 1842.)
Voici maintenant le témoignage de M. Proudhon lui-même : « De temps immémorial l'Etat
a tendu à se rendre indépendant de l'Église... Les rois, les premiers révolutionnaires, parviennent à souffleter le Pape avec leur gantelet de fer. Us ne comptaient plus relever que de leur droit et de leur épée. La royauté, s' insurgeant contre le Pape, commença dès lors à marcher à sa perte. Le schisme existait donc depuis des siècles entre l'autel et le trône, au grand dommage de l'Église et de la monarchie... L'Eglise ainsi humiliée, le principe d'autorité était frappé dans sa source, le pouvoir n'était plus qu'une ombre. Chaque citoyen pouvait demander au gouvernement : a Qui es-tu , pour que je t' obéisse? » (Cité parle P. Ventura, Pour, chr.)
Le célèbre tribun Louis Blanc parle de même :
c( La portée politique de la déclaration de 1682 était immense. En élevant les rois audessus de toute juridiction ecclésiastique, en dérobant aux peuples la garantie que leur promettait le droit accordé au souverain Pontife de surveiller les maîtres temporels de la terre, cette déclaration semblait placer les trônes dans une région inaccessible aux orages. Louis XIV y fut trompé En cela son erreur fut profonde et fait pitié. » La déclaration ne faisait que « déplacer le (h^oit de contrôle en l'enlevant au
Pnpe ; et elle le déplaçait pour le transporter au parlement d'abord, puis à la multitude
Ci Le moment vint, en France, où la natioji s'aperçut que l'indépendance des rois, c'était la servitude des peuples... Les juges de la royauté manquant, la nation se fit juge elle-même, et l'excommunication fut remplacée par un arrêt de mort. » (Ilist. de la Révol. franc., p. 232.)
M. de Maistre disait donc avec raison que les rois auraient à choisir entre le Pape ou la Révolution, et M. Gaume écrivait dernièrement, sur les conséquences du césarisme : a Vous rejetez la suprématie des Papes Au lieu des excommunications vous aurez successivement, et quelquefois tout ensemble, les canons des rois, les barricades du peuple et le poignard des assassins. » (Césarisme, t. VL) « Les nations ne pouvant pas toujours s'assembler pour juger leurs rois, nous avons vu Mazzini et ses sectaires, entraînés par la même logique, attribuer aux assassins le droit de venger les peuples, et, à l'exemple des démocrates de l'antiquité, consacrer la théorie du poignard. Tant il est vrai qu'en sortant du système catholique, la politique rentre forcément dans le système païen, et que, de gré ou de force, les sociétés en subissent les dernières conséquences. » {Idem.)
Nous laissons au lecteur le soin de méditer ces graves réflexions, et de juger si les rois et les peuples ont tant gagné à rejeter l'autorité paternelle du Vicaire de Jésus-Christ.
On pourrait sans doute objecter plus d'un abus d'autorité pontificale, et signaler des faiblesses qui prouveraient que les Papes sont restés des hommes en recevant la tiare ; mais doiton s'en étonner ou même s'en occuper? N'est-il pas constant que ces Pontifes ont presque toujours été choisis, entre tous leurs contemporains, comme les hommes les plus sages, les plus éclairés, les plus saints, les plus dignes enfin des redoutables fonctions auxquelles on les élevait? Qui pourrait leur refuser cette justice? et, vsi on la leur rend loyalement, que deviennent les accusations générales de leurs ennemis? Depuis quand de rares exceptions ont-elles détruit la règle? Or je défie le plus docte adversaire de ces augustes Pontifes de trouver contre eux matière à la centième partie des reproches qu'ont mérités les plus illustres dynasties des cours européennes.
La vraie science aujourd'hui proteste contre les calomnies de ces historiens hérétiques, impies ou gallicans , qui se sont fait un vil plaisir d'attaquer la réputation des Papes les
plus vénérables. 11 a fallu que des écrivains protestants vinssent prendre la défense de la vertu outragée, et proposer à l'admiration de notre siècle les Pontifes les plus calomniés et poiu*tant les plus dignes de porter la tiare. Gloire soit rendue à leur courage ! Ils ont ramené l'opinion, et depuis lors la nouvelle école historique, appréciant à leur juste valeur les contes inventés par le dix-huitième siècle, a proclamé hautement les Papes comme les éducateurs de l'Europe, les protecteurs des lettres et des sciences, les défenseurs de la civilisation contre la barbarie du Nord et de l'Asie, Tappui des peuples contre la tyrannie des rois, le soutien de l'autorité contre les insolences de la mullitude, les gardiens de la foi et des mœurs dans toute la chrétienté . L'Europe moderne leur doit donc d'éternelles actions de grâces. Ceux qui ne savent pas ces choses aujourd'hui sont des ignorants, et ceux qui ne veulent pas en convenir sont inexcusables. Qu'ils veuillent bien consulter l'histoire générale des Papes, ou du moins le savant et spirituel ouvrage de M. de Maistre sur le Pape, ou enfin , s'ils se défient d'un génie si catholique, qu'ils lisent la vie de Grégoire VII par M. Voigt, protestant, celle d'Innocent III, par M. Hurter, qui Tétait aussi, et celle de Léon X,
par M. Aiidin, qui a compulsé les auteurs les moins bienveillants et qui cite ses autorités.