IV. SÉCULARISATION
Nous venons d'indiquer un des vœux les plus ardents de la démagogie et de l'irréligion : « Il faut séculariser les Etats romains. »
Frères , pourquoi ? — Des prêtres ne sont pas faits pour gouverner. — La raison, s'il vous plaît? — Jésus-Christ a dit : « Mon royaume n'est pas de ce monde \ » — Comprenez-vous le sens des paroles que vous citez? Savez-vous même pourquoi Jésus-Christ les a prononcées? 11 faut vous l'apprendre. On l'accusait de se dire roi; Pilate en était inquiet. Le Sauveur lui répond, dans le sens limité de sa question, qu'il n'a en ce monde ni royaume ni soldats. Mais s'ensuit-il qu'il ne puisse
» Tu es rex Judseorum? — Regnum meum non est de hoc mundo Nunc... non est hinc. (Joan., xyiii.)-
en avoir? S'ensuit-il surtout qu'un prêtre ne puisse commander? Autant vaudrait dire que le sacerdoce fait perdre le droit de posséder, de recevoir et de donner, ou telle autre chose qu'il vous plairait d'inventer. Nous ne vous contestons pas le droit d'émettre les opinions les plus hasardées ; mais ne les imputez pas à Jésus-Christ. Il a dit à saint Pierre, sans restriction : « Paissez mes agneaux, paissez mes brebis. » L'Eglise a toujours compris qu'il ne lui défendait pas d'en gouverner une partie temporellement. Permettez donc que l'Apôtre continue de faire à la fois ce que son iVIaître lui a commandé, et ce que tant de siècles ensuite ont trouvé bon, utile, nécessaire même.
Passe encore pour le Pape, dit-on, mais au moins qu'il n'ait autour de lui que des ministres laïques, et dans les provinces que des agents laïques. — Si je ne me trompe, vous aspirez à quelque place, pour vous ou pour vos frères et amis. Mais supposons votre désintéressement, et ditesnous pourquoi vous avez d'une part tant d'horreur des prêtres, et d'une autre tant d'amour pour les laïques? Est-ce que les derniers valent beaucoup mieux que les premiers? Vous n'oseriez pas le dire, mais vous êtes choqué, par instinct ou par préjugé, de voir des ecclésiastiques s'occuper de gouvernement. C'est votre opinion
et celle de vos amis protestants , schismatiques , révolutionnaires de toutes sortes; mais elle est loin d'être vulgaire dans les Etats de l'Eglise, oii Ton est accoutumé à goûter la douceur du gouvernement ecclésiastique des cardinaux. Le peuple sait bien que les laïques ont la main plus dure; il ne demande pas de changement, et vous n'avez certainement point reçu mission pour en demander.
Nous ne prétendons pas pour cela qu'il faille étendre le régime ecclésiastique au-delà des Etats de l'Eglise, ne vous effrayez pas ; voyez même combien nous sommes sincères! Nous croyons que les prêtres ont communément quelque chose de mieux à faire que de s'occuper d'administration temporelle, et nous souhaiterions que nul souci matériel ne pût entraver leur ministère spirituel. Mais vous sera-t-il permis de mentir, quand nous sommes de si bonne foi, et d'être démesurément exclusifs, quand nous sommes si conciliants?
Or, vous cherchez à tromper, quand vous publiez sur tous les tons que les prêtres remplissent tous les emplois dans les Etats pontificaux ; et vos dupes, s'ils nous lisent, seront étonnés d'apprendre qu'au contraire la plupart des charges sont occupées par des laïques, et seulement le petit
nombre par le clergé. Or voici les paroles mêmes de M. de Corcelles, notre envoyé extraordinaire à Rome pendant la guerre de 1848 : « Voici les derniers chiffres des employés laïques et ecclésiastiques :
Laïques 6,836
Ecclésiastiques, (y compris 179 chapelains de prison et 1 attachés au
vicariat) 289
a Ainsi la proportion de ces derniers est maintenant au-dessous de 2 pour 100. Les officiers de l'armée ne figurent pas dans ce tableau. Comme aucun laïque ne pourrait être chapelain de prison, ni attaché au vicariat, il serait encore plus exact de retrancher les employés de cette catégorie, et de dire que, dans tous les Etats pontificaux il faut compter iOO ecclésiastiques fonctionnaires, et 6,836 laïques, proportion qui n'atteint pas 1 pom^ 100. Si le comte de Glarendon et le comte de Cavour trouvent que c'est encore trop des premiers, ils sont bien exigeants. {Corresp.^ 5 août 1858).
En présence de ces chiffres, quelle figure devraient faire des hommes qui sauraient rougir ?
On objectera que, du moins, les postes principaux sont occupés par les cardinaux et les prélats.
Est-il rien de plus naturel, puisque le monarque est un Pontife et le gouvernement de l'Église essentiellement ecclésiastique ? Il est vrai que l'autorité pontificale est à la fois spirituelle et temporelle dans les Etats romains. Mais combien n'est pas minime la partie temporelle, concernant le petit domaine de saint Pierre, en comparaison de la partie spirituelle, qui l'efface par son importance absolue et par son étendue sur tout l'univers catholique?
Personne d'abord ne contestera que le Pape a besoin du Sacré-Collége des cardinaux pour administrer l'Église, et d'un grand nombre de congrégations ou commissions ecclésiastiques, pour expédier des affaires si multipliées.
Ensuite pourrait -il envoyer convenablement des laïques en qualité de nonces auprès des cours étrangères, quand ceux-ci ont principalement pour mission les choses ecclésiastiques? Ses agents principaux sont donc nécessairement des cardi^ naux et des prélats. Vouloir, à côté de ce gouvernement si bien organisé, une autre administration inutile et gênante, pour régir avec des pouvoirs égaux l'État romain, c'est demander un double emploi et créer des conflits, sans aucune raison ; car il est évidemment plus simple de faire entrer tous les laïques nécessaires dans le premier et
unique gouvernement. Et vous venez de voir avec quelle largeur de vues on Ta fait.
Il n'est pas un homme de bonne foi et de bon sens qui ne convienne de la justesse de ces raisons. Les Romains sans passion sont parfaitement de cet avis. On ne voit donc pas pourquoi le Pape changerait une constitution si sage et si ancienne, afin de plaire à des démagogues ambitieux et à des amateurs de nouveautés. Si ces messieurs n'y font pas leurs affaires et en ont le moral trop affecté, ils sont toujours libres d'aller chercher ailleurs l'objet de leurs convoitises.
Oserait-on dire que les cardinaux et les nonces apostoliques soient des hommes inférieurs à leurs fonctions? Il nous serait trop facile de démontrer que des prélats aussi distingués, qui se sont élevés uniquement par leurs talents et leurs vertus à ces hautes dignités, et qui joignent à l'âge et à l'expérience tout ce que le sacerdoce inspire de désintéressement, sont les plus recommandables qu'on puisse choisir. Plût à Dieu que tous les empereurs et les rois fussent entourés de conseillers aussi sages et aussi saints ! Nous ne voulons faire aucune allusion personnelle; mais nous pourrions citer dans l'histoire contemporaine bien des personnages politiques qui seraient loin de supporter la comparaison et qui étaient peu dignes
des respects que leur prodiguait Tadulation. Nos adversaires, on le sait, en voudraient de pareils autour du Saint-Père. Quel ridicule! Figuronsnous, dans le conseil pontifical et dans l'intimité du Vicaire de Jésus-Christ, des diplomates qui ne savent pas les commandements de Dieu, qui ne récitent plus leurs prières, qui ne croient peutêtre pas h grand'chose, si ce n'est à l'argent, et dont les mœurs sont plus que douteuses. Présentez aux peuples croyants de l'Italie ces profanes personnages, à la place des vénérables cardinaux, qui sont sortis de leurs rangs, qu'ils ont élevés par leurs propres suffrages, et dont les vertus embaument encore les diocèses dont ils ont été les pasteurs. Le jugement de la multitude ne se ferait pas attendre. Vox populi, vox Dei. Nous ne poursuivons pas, la vengeance nous serait trop facile; il nous suffit d'avoir soulevé un coin du voile, et fait sentir à nos contradicteurs l'utilité du silence. Un des faits les plus capables de montrer combien la haine des démagogues contre le Pape est injuste et diabolique, c'est que son gouvernement, qui suscite tant de fureurs, est celui qui se rapproche le plus de la démocratie par le choix de ses chefs. N'est-ce pas, en effet, le mérite personnel et une sorte d'élection qui les élèvent tous aux dignités? Le Pape et les plus illustres prélats ne
sont-ils pas souvent des enfants du peuple? Tous ont au moins vécu au milieu de ce peuple ; ils y ont exercé le ministère sacré; ils ont \u ses misères, ses besoins, ses désirs; ils ont appris à l'aimer, à le soulager, à se dévouer pour lui 5 ce sont des amis et des pères pour tous les malheureux, petits et grands. Trouvez-nous une administration plus cordialement et plus saintement populaire ! Montrez une constitution , parmi celles qu'on a élaborées de nos jours, qui concilie mieux le principe de Taccès libre aux charges publiques avec celui d'une autorité puissante et respectée!