II. VICTOIRES ANTÉRIEURES
L'histoire de l'Eglise n'est que le récit de ses combats et de ses victoires. Rien n'est touchant pour le cœur de ses fils et rien ne les console dans leurs épreuves, comme ces souvenirs glorieux de son passé.
Lisez les Actes des Apôtres : c'est le bulletin officiel de ses premiers triomphes. En vain les puissants, qui avaient crucifié le Maître, voulurent étouff'er les disciples. La vérité ne pouvait demeurer captive ; elle rayonna de la Judée dans le monde entier. Vainement, les empereurs païens en voyant tomber leurs idoles, ont assemblé leurs
î Matth., xxviii, 20.
* Luc, xïi, XXI, etc.
bourreaux et inventé de nouveaux supplices, afin de noyer, dans le sang des premiers fidèles, le berceau du christianisme; la terre a bu ce sang fécond et il a été une semence de nouveaux chrétiens. Vainement les barbares sont venus à leur tour envahir les campagnes de Rome, comme ces noirs tourbillons qui obscurcissent le jour et renversent tout sur leur passage ; quand ces nuages de poussière furent tombés et que le feu des incendies se fut éteint, la tête auguste et sereine du Pontife romain reparut la première au-dessus des ruines. Chose plus merveilleuse : on vit avec stupéfaction ces peuples féroces, qui étaient accourus frémissants de rage, se prosterner à deux genoux devant le siège de Pierre, domptés qu'ils étaient par une puissance mystérieuse.
Dans les siècles suivants, le monde n'a-t-il pas vu d'autres orages non moins terribles éclater coup sur coup contre la Chaire apostolique : les plus hautes puissances de la terre, révoltées et furieuses, amenant leurs armées contre des Pontifes qui n'avaient ni soldats, ni murailles, ni trésors, et qui ne pouvaient que fuir ou se laisser enchaîner? Mais bientôt une puissance plus haute que la leur les maîtrisait, les énervait, les brisait, el les forçait à relâcher leur captif. Ce qu'un empereur détruisait, son successeur le reconstrui-
sait; ce qu'une faction abattait, une autre le relevait. La Chaire de saint Pierre demeurait toujours sur le roc inébranlable du Capitole. « C'est la pierre de l'angle ; quiconque s'y heurtera y sera brisé, et celui sur lequel elle tombera sera écrasé. »
Les vieillards avec lesquels nous vivons encore, n'ont-ils pas vu aussi des coups formidables portés à l'Eglise?
Tout un siècle, sous le faux nom de philosophie, avait conspiré contre elle, avec une haine et une habileté incroyables. Les lettres, les sciences, les arts, la politique, le schisme, l'hérésie et la corruption avaient réuni toutes leurs armes et déployé toutes leurs ressources, pour l'attaquer de tous côtés à la fois et sans relâche. Puis la Révolution vint à leur secours ; elle lança contre les faibles Etats romains ses armées victorieuses. L'auguste vieillard, qui paissait le troupeau de Jésus-Christ, n'opposa point de résistance. Prisonnier dans sa capitale, insulté par des apostats , accablé des plus indignes vexations, il fut enfin arraché de son Siège et traîné mourant dans une forteresse, où il expira dès son arrivée. Les cardinaux étaient en fuite, l'Eglise de France n'existait plus, l'Italie était aux mains de l'impiété, le Pape était mort, les ennemis de la Papauté battaient des mains et criaient, dans leur délire : « C'en est fait
fie la superstition. » Mais la Révolution, ivre de sang et lasse de meurtres, laissait échapper la hache de ses mains ; et, du milieu des ruines, un nouveau Pontife surgissait tout à coup, comme au temps des catacombes et des martyrs.
Les autels étaient relevés par le plus noble génie issu de cette république française qui venait d'épouvanter le monde; et l'Eglise reconnaissante le bénissait à son tour par la main de son auguste Chef. Hélas ! cette joie commune devait être bientôt troublée. Egaré par l'ambition, le bras qui avait arrêté la Révolution et rétabli le culte de Dieu, s'étendait sur le Vicaire de Jésus-Christ, qui seul en Europe osait opposer à ses volontés une résistance, celle d'une conscience invincible. Le Père des fidèles était encore enlevé par la force militaire, conduit en prison, puis amené à Fontainebleau dans une étroite captivité. Son temporel était saisi et la Révolution se croyait vengée. Mais les ennemis de l'Eglise n'avaient pas poussé leur dernier cri de joie, que le colosse croulait de son piédestal et roulait jusqu'au milieu des mers, tandis que le saint captif, rapporté par les mains des anges au sommet du Capitole, recevait les félicitations du monde catholique et bénissait l'univers au nom de Jésus-Christ.
L'histoire contemporaine est connue de tous
nos lecteurs. Napoléon 111, instruit par ces grands éyénements, n'a point donné à son fils le titre de roi de Rome, qui aurait été une malédiction ; mais il lui a donné le Pontife souverain de Rome pour parrain, et Dieu l'a visiblement béni. Il a paru comprendre le rôle qu'avait à remplir auprès du Saint-Siège, dans les troubles politiques de l'Italie, la fille aînée de l'Eglise, cette France de Charlemagne et de saint Louis , qui s'est toujours montrée le plus ferme appui du catholicisme. Il ne saurait manquer d'être fidèle à ses antécédents. Il vient de le proclamer solennellement. Nous devons compter sur sa parole de souverain.
Ces triomphes perpétuels de la Papauté et sa force indéfectible après tant de luttes ont frappé les bons esprits dans les contrées mêmes où les préjugés hérétiques exercent le plus d'empire. Qui n'admirerait les courageuses paroles de M. Macaulay, ancien ministre de la guerre de la Grande- Bretagne? Elles ont été publiées par lui dans la Bévue d'Edimbourg, en 1840.
« Il n'existe point, dit-il, il n'a jamais existé sur cette terre une œuvre de la politique humaine aussi digne d'examen et d'étude que l'Eglise catholique romaine. L'histoire de cette Eglise relie ensemble les deux grandes époques de la civilisation. Aucune autre institution encore debout ne
reporte la pensée à ces temps où la fumée des sacrifices s'échappait du Pauthéon, pendant que les léopards et les tigres bondissaient dans l'amphithéâtre Flavien. Les plus fîères maisons royales ne datent que d'hier, comparées à cette succession des souverains pontifes, qui, par une série non interrompue, remonte du pape qui a sacré Napoléon dans le dix-neuvième siècle, au pape qui sacra Pépin dans le huitième. Mais, bien au delà de Pépin, l'auguste dynastie apostoHque va se perdre dans la nuit des ères fabuleuses. La république de Venise, qui venait après la Papauté en fait d'origine antique, était moderne comparativement. La république de Venise n'est plus, et la Papauté subsiste. La Papauté subsiste, non en état de décadence, non comme une ruine, mais pleine dévie et d'une jeunesse vigoureuse. L'Église catholique envoie encore jusqu'aux extrémités du monde des missionnaires aussi zélés que ceux qui débarquèrent dans le comté de Kent avec Augustin, des missionnaires osant encore parler aux rois ennemis avec la même assurance qui inspira le pape Léon en présence d'Attila. Le nombre de ses enfants est plus considérable que dans aucun des siècles antérieurs. Ses acquisitions dans le Nouveau Monde ont plus que compensé ce qu'elle a perdu dans l'ancien. Sa suprématie spi-
rituelle s'étend sur les vastes contrées situées entre les plaines du Missouri et le cap Horn, coutrées qui, avant un siècle, contiendront probablement une population égale à celle de l'Europe. Les membres de sa communion peuvent certainement s'évaluer à cent cinquante millions, et il est facile de montrer que toutes les autres sectes réunies ne s'élèvent pas à cent vingt millions. Aucun signe n'indique que le terme de cette longue souveraineté soit proche. Elle a vu le commencement de tous les gouvernements et de tous les établissements ecclésiastiques qui existent aujourd'hui, et nous n'oserions pas dire qu'elle n'est pas destinée à en voir la fin. Elle était grande et respectée avant que les Saxons, eussent mis le pied sur le sol de la Grande-Bretagne, avant que les Francs eussent passé le Rhin, quand l'éloquence grecque était florissante encore à Ântioche, quand les idoles étaient adorées encore dans le temple de la Mecque. Elle peut donc être grande et respectée encore, alors que quelque voyageur de la Nouvelle Zélande s'arrêtera, au milieu d'une vaste solitude, contre une arche brisée du pont de Londres, pour dessiner les ruines de Saint-Paul. »
Cette admiration lui avait été surtout inspirée par V Histoire de la Papauté de M. Ranke, autre protestant, qui n'avait pas craint de rendre justice
aux Pontifes romains, quand ils lui avaient paru calomniés.
En Belgique, un autre pubiiciste distingué était pareillement frappé, au sein de l'incrédulité et de l'erreur, de cette grande figure de la Papauté survivant à toutes les révolutions -, et il l'avouait avec une noble franchise :
a Un homme d'esprit et de cœur dit un jour devant moi (j'étais encore enfant alors) : c Aujour- « d'hui il n'y a rien au monde de fixe et de stable « à quoi l'on puisse rattacher sa vie. Les idées et c les rois passent ; tout se déplace, tout s'use avec a une dévorante rapidité. La société change dix « fois de face entre le berceau et la tombe d'un « mortel. En vérité, au milieu de cette versatilité « des choses, il n'y a qu'une ville et qu'un homme « qui, par leur immobilité dans l'océan du temps, « présentent à notre esprit une image de suite et 4 de perpétuité, Rome et le Pape. Trouvez-moi , u pour ceux qui sont las d'errer à la merci de tous « les vents, et qui demandent à la vie le calme do « l'éternité, un refuge assuré où chercher un abri, « un port toujours ouvert où amarrer leur barque, « si ce n'est ce rocher plus haut que les tempêtes, a Rome et la Papauté I »
« Cette parole jetée sans prétention au milieu d'une causerie tour à tour frivole et sérieuse, est
tombée en moi , et y est demeurée depuis , tant elle avait frappé mon imagination. En effet, pour les cœurs indifférents ou distraits, pour les esprits irrésolus ou ceux que retient la honte d'avouer leur erreur, pour l'incrédulité systématique, pour les convictions les plus rebelles, pour tous tant que nous sommes enfin, âmes égarées dans les ténèbres du doute, n'est-ce pas un spectacle capable de réveiller le sentiment croyant endormi ou étouffé en nous, que cette formidable immutabilité où le temps, la guerre, la torture, le mépris, se sont brisé le fronts que cette fixité d'un seul point au milieu de tout ce qui passe; que cette lumière traversée parle souffle de toutes les tempêtes, qu'aucun souffle n'éteint; que cette foi toute mystique, tout immatérielle, qui éclate surtout aux regards de l'humanité par l'évidence d'un fait matériel , unique dans l'histoire du monde?
« Je ne sais à qui l'on doit cette spirituelle boutade : rien n'est absurde comme un fait...
« Mais un fait comme celui ci : l'apostolat confié par le Christ , il y a dix-huit cents ans, à l'un de ses disciples, s'est perpétué de pape en pape jusqu'il nos jours; pouvoir dire cela aujourd'hui et être sûr qu'on le dira demain, cela doit bien signifier quelque chose. Et si l'on songe que, depuis le
jour où cette parole a été prononcée en Judée, la barbarie, le schisme, la Réforme, la philosophie, se sont rués tour à tour, la torche et le fer en main, sur le Siège occupé par le même apôtre, continué dans mille vies; que Rome, la ville éternelle des temps modernes comme elle l'était des temps antiques, a été prise, reprise, occupée, saccagée par tous les fléaux venus de l'Orient et de l'Occident-, qu'il n'y a pas plus de trois siècles, des soldats ivres, conduits par un renégat, y sonl entrés au nom de Luther; qu'il n'y a pas trente ans qu'un empereur, son souverain par la conquête, lui envoyait un préfet, comme faisaient ceux de Constantinople, dans les premiers temps de ses pontifes. Oh 1 alors le fait grandit à la taille de l'idée, devient immense comme le dogme; et, quoi qu'on en ait, il faut bien, je le répète , que ce fait sans pareil signifie quelque chose.
« C'est en vain que nous voudrions détourner les yeux de cette prodigieuse image de perpétuité. Nous qui sommes venus après les plus grandes persécutions que Rome ait essuyées depuis les siècles des martyrs, nous sommes forcés de nous dire : Sans doute les promesses des temps s'accompliront. Le rêve de la philosophie était d'abattre la Papauté, parce qu'elle comprenait que là est la tête, là est le cœur du catholicisme, et que.
s'il pouvait mourir, c'était à ce cœur; à cette tête qu'il fallait viser; car la Papauté et le christianisme même sont inséparables, à ce point que la Réforme n'existe qu'à la condition d'entretenir sans cesse sa rébellion, et que sa foi, fondée sur la défiance, ne retrouve un peu de cette vitalité qui lui manque qu'en s'excitant à la haine de ce qu'elle a nommé le papisme. La durée de la Papauté était donc pour nos pères toute la question d'avenir.
Dix-huit cents ans sont d'une belle haleine sans doute dans le cours des choses ; mais, la Papauté détruite, la philosophie gagnait son procès, qui était de prouver qu'elle n'avait jamais existé qu'à l'aide de l'ignorance et de la barbarie. La Kévolution est venue, elle savait le mot d'ordre : elle a visé au cœur; elle a traîné le Pape dans l'exil, il y est mort! Un autre Pape lui a succédé, la chaîne de perpétuité ne s'est pas plus rompue qu'elle ne s'était brisée aux jours les plus mauvais de la vie du catholicisme. Maintenant la philosophie a fait son temps. Les destructeurs dorment dans le passé à côté de Luther, l'Encyclopédie, la République et l'Empire. Rome est toujours debout, et à ce centre de la chrétienté, déchirée par les ravages de l'incrédulité et de l'indifférence, il y a un Pape comme il y en avait un sous Néron, alors que le christia-
nisme naissant était déchiré dans le cirque par les bêtes féroces.
« Autour de cette miraculeuse continuité, TEurope a changé trois fois de face ; l'antiquité s'est éteinte, le moyen âge est mort. Trois empires, celui de Charlemagne, celui de Charles-Quint, celui de Napoléon, se sont élevés et ont disparu. Des nations ont brillé qui ne sont plus. Un monde découvert est échu en partage à la puissance temporelle et à la puissance spirituelle ; celle-ci seule a gardé sa part. Tout a fait son temps : idées, peuples et empires. Rome seule est restée debout, le Pape seul est resté. Il y a dans ce fait, je ne saurais trop le répéter, quelque chose qui vaut bien la peine qu'on y réfléchisse un peu. » (Eugène Robin, cité, comme M. Wacaulay, par M. Nicolas, Études sur le Christianisme j t. IV, ch. vm) *.
^ Dans les œuvres du célèbre Donoso Cortès, qu'une mort prématurée a enlevé à l'Espagne et au monde catholique, il y a quelques années, nous lisons le passage suivant, qui trouve naturellement sa place ici :
(( J'ai regardé autour de moi, et j'ai vu les sociétés civiles malades et déchues, toutes les choses humaines dans le désordre et la confusion; j'ai vu les peuples ivres du vin de la sédition, et la liberté absente de la terre ;... jamais on n'eut le spectacle de si grands changements, de si grands revers, de telles élévations, de tels abaissements, de coups si prodigieux de la fortune. Alors je me suis fait cette question : «Cette confusion,