‹ Le pape, Rome et le mondeChapitre 4 sur 30 · II. OPPOSITIONS · texte numérisé non relu

II. OPPOSITIONS

Personne ne conteste à Jésus-Christ l'honneur d'avoir détruit le paganisme, réformé le monde et civilisé les nations qui ont reçu sa doctrine. C'est l'hommage que se plaisent à lui rendre universellement ceux qui jouissent au-

joiird'hiii de ses bienfaits. Mais parmi eux il est des philosophes soi-disant progressistes, qui lui disputent la mission de conduire l'humanité plus loin et qui assignent à leur philosophie cette tâche glorieuse.

D'où leur vient cette prétention? Où sont les preuves de leur apostolat? Ils n'en donnent aucune, que nous sachions, à moins qu'on n'accepte pour telles des théories nébuleuses et souvent immorales, qui tombent en discrédit les unes après les autres.

Ils n'ont tenu jusqu'à ce jour aucune de leurs promesses, tandis que Notre-Seigneur Jésus- Christ a toujours tenu les siennes; et nous ne voyons pas la moindre raison de leur accorder pour l'avenir une plus grande confiance.

Ne serait-il pas étrange que Dieu , dont la sagesse éclate à chaque pas, eût envoyé son Fils, après tant de prophètes, pour n'apporter qu'une doctrine incomplète ou insuirisante , quand il avait annoncé en tant de manières qu'il en serait tout autrement, que le Messie serait la lumière des nations , que son empire serait celui de la vérité et de la sainteté; que l'ère glorieuse de sa domination, à nulle autre égale, embrasserait tous les peuples et tous les siècles , jusqu'au jour de l'éternité? Peut-on admettre

que cette adorable Providence, s' oubliant ellemême, ait abandonné aux philosophes humanitaires le sqin de compléter l'œuvre de Jésus- Christ, de rassembler tous les hommes dans une magnifique unité, et de les élever au plus haut degré de perfection que la nature et la grâce puissent atteindre? Hélas! nous les avons vus à l'œuvre ; il en fallait moins pour rendre ridicules toutes leurs prétentions à l'apostolat.

Vainement la génération des sophistes évoquerait ses plus beaux souvenirs pour nous opposer le bien qu'elle croit avoir fait à l'humanité. A quelle époque des siècles passés a-t-elle dissipé les erreurs populaires et réformé les mœurs ? Où sont les grandes œuvres et les grands bienfaits des philosophes mêmes qui ont mérité le nom de sages et qui se sont fait justement admirer? Quelles nations ont-ils tirées des ténèbres et de l'abjection du paganisme? Quand il y* avait quelque péril à manifester d'utiles vérités, la plupart n'ont pas même eu le courage d'élever la voix. Il a fallu les apôtres de Jésus-Christ pour affronter les colères d'une populace fanatique, la tyrannie des rois et la jalousie même des sophistes. La philosophie incrédule de notre temps, cette fausse science qui parle avec tant

d'arrogance, a-t-elle fait davantage? Fière des lumières qu'elle a dérobées au christianisme, elle nous étourdit des éloges qu'elle se décerne et de la proclamation des brillants systèmes qu'elle imagine pour le bonheur des hommes.

Mais, en réalité, qu'a-t-elle produit jusqu'à présent? Rien de fécond, dq stable, de vivant pour la fin suprême de l'humanité. Nous voulons bien, plus indulgent que l'opinion publique , tenir compte aux adeptes de cette philosophie de leurs intentions personnelles et de quelques bonnes idées, mais nous n'en constatons pas moins l'irrémédiable insuffisance de leurs efforts.

Faut-il s'en étonner? La meilleure philosophie, la philosophie vraie, celle qui marche à la clarté du flambeau de la révélation , n'est-elle pas radicalement impuissante par elle-même à conduire et à réformer la race humaine? Il lui manque deux conditions essentielles : la mission divine et la puissance surnaturelle.

C'est à l'Église, et non à la philosophie, même chrétienne, que Dieu a confié cette sublime mission d'instruire les hommes, de leur faire pratiquer le bien , et de les élever progressivement vers la fin déterminée par son infinie sagesse. Toujours conséquent dans ses desseins, il lui a

tracé le chemin , il la dirige par son Esprit , il la sontient par sa puissance ; c'est-à-dire, en définitive , que par son entremise il accomplit luimême son œuvre; car lui seul peut l'opérer efficacement. Voilà ce que la foi nous apprend. Mais elle ne nous dit rien de semblable ni eu faveur de la philosophie, ni en faveur d'aucune science humaine. Dieu ne leur a point promis son assistance; malgré ce qu'elles peuvent avoir d'admirable et de précieux , il leur a refusé les qualités les plus indispensables pour inspirer une pleine confiance et pour sauver le monde, parce qu'il s'est choisi un instrument plus propre à son dessein. Il les laisse errer dans leurs conceptions, et quelquefois semble confondre à plaisir leur orgueil par mille contradictions. Il ne veut pas se servir d'elles, en un mot, si ce n'est comme auxiliaires de son Eglise.

Ensuite, outre la vocation divine, ne faut-il pas une puissance surnaturelle pour régénérer la société ? Comment le genre humain , dans son ensemble, pourrait-il se relever et atteindre sa fin par des moyens naturels , quand tous les individus qui le composent ne peuvent y parvenir sans le secours de la grâce? Car, il faut proclamer bien haut cette vérité fondamentale , dans un temps où le naturalisme est devenu une er-

reiir presque générale, aucun homme n'a pu se relever que par Jésus-Christ, et aucun ne saurait encore pratiquer toutes les vertus chrétiennes sans la grâce. Qu'est-ce à dire, sinon que l'homme demeure l'esclave de ses défauts et languit dans les vices les plus honteux, si une vertu surnaturelle ne \m est donnée pour en triompher? Or, puisque la société se compose uniquement de membres invariablement soumis à cette loi et naturellement incapables de s'en affranchir, comment sortira-t-elle de l'abjection et s'élèvera-t-elle à la pratique des plus nobles devoirs, sans l'aide de Dieu? N'est-il donc pas évident que le monde, tel qu'il est, ne saurait parvenir à la perfection, et beaucoup moins encore à sa fin surnaturelle , si la grâce ne le soulève et n'ajoute à ses forces le complément nécessaire? Or, où sont les promesses de grâce faites à la philosophie? Encore une fois, nous ne les connaissons pas , et nous voyons , au contraire, qu'elle est radicalement frappée d'impuissance et de stérilité, en dehors de la rehgion.

Telle est pourtant celte philosophie rebelle, qui dédaigne le plan éternel de Dieu et qui ose y substituer ses rêveries! Ainsi, voici d'une part la Sagesse suprême, qui, dès le commencement

du monde, règle un ordre de choses admirable, pour conduire l'homme non-seulement à sa perfection natvu^elle, mais à une fin surnaturelle qui dépasse la portée même de son intelligence. Le Père céleste envoie son Fils pour réparer les favites de la créature, pour relever la nature humaine, pour restaurer toutes choses ici-bas, pour prendre en main les rênes spirituelles des empires ; il lui livre toutes les nations et la suite des siècles *; il veut que, sous le sceptre royal du Verbe incarné, toutes les fractions de la grande famille humaine , réunies dans une vaste unité religieuse, éclairées par la révélation , fortifiées par la grâce, régénérées par le sang du Rédempteur et le feu du Saint-Esprit, marchent aux dernières limites du progrès, atteignent leur fin et deviennent dignes de la gloire des cieux. Le Fils consubstantiel au Père, infiniment sage et infiniment puissant, est donc venu siu» cette terre ; l'œuvre de réhabilitation est commencée et se poursuit; l'humanité marche à sa fin, suivant la progression que le Créateur a lui-même réglée.... D'une autre part, voici quelques pygmées qui s'élèvent contre la Providence et qui

* Dabo tibi gentes hsereditatem tuam. (Psal. ii, 8.) — Et regni ejus non erit finis. (Luc, i, 33.)

veulent lui imposer leurs systèmes.... Quelle pitié!

Dans quelles extravagances ne se jette-t-on paSj quand on veut traiter des questions de cette importance en faisant abstraction de Jésus- Christ ! Le Sauveur en est la clef, parce qu'il est véritablement le roi, 1q centre, l'âme, la vie du monde régénéré, parce que rien ne saurait être expliqué sans lui dans le passé, parce que rien ne saurait être arrangé et exécuté sans lui dans l'avenir. Or, ce que nous disons de lui-même, nous devons le dire (en un sens) de son Église ; car il a fait par elle tout ce qu'il a fait pour l'homme depuis son Ascension, et il continuera de faire par elle seule tout ce qu'il doit exécuter pour le bonheur du genre humain, jusqu'à son dernier et glorieux avènement. Il fera entrer toutes les nations dans son sein, afin qu'elles s'y purifient, qu'elles s'y transfigurent, et qu'elles y puisent la vie surnaturelle. Là seulement, nous le répétons encore, est la lumière et la vertu divine, le principe de tout progrès et de toute perfection, enfin le salut et la gloire, pour les peuples comme pour les individus. Les cieux et la terre passeront, mais ces vérités divines ne passeront point.

La philosophie incrédule a pour sœur la poli-

tique athée, qui ne connaît d'autre loi que celle (le l'intérêt, et pour qui tous les moyens sont bons quand ils sont utiles. Cette politique orgueilleuse et impie se substitue à la Providence dans le gouvernement des peuples ; non-seulement elle ne tient aucun compte du plan divin, mais elle se croit assez habile pour forcer Dieu à le modifier et pour le ramener à ses combinaisons humaines. Je ne prétends pas qu'il se soit jamais trouvé un diplomate assez extravagant pour formuler aussi nettement ses prétentions, mais rien n'est plus commun que d'en rencontrer qui pratiquent cette audacieuse et folle théorie. Combien, parmi les plus hardis, ne se sont jamais avisés de penser qu'ils dussent consulter la volonté du Tout -Puissant , dont la sagesse cependant gouverne le monde entier, et dont les soins paternels s'étendent jusqu'aux petits oiseaux, jusqu'à la fleur des champs, jusqu'au moindre insecte qui se cache dans l'herbe! Semblables à des ouvriers sans intelligence, qui sont isolés dans le coin d'un atelier et qui n'ont jamais levé les yeux sur les principaux rouages d'une immense machine, ils ne considèrent qu'un coin du monde et une partie du tableau, sans comprendre le mouvement général et sans don-

ner aucune attention à la main suprême qui l'imprime.

La plus simple réflexion sufîît pour montrer l'inanité et le péril d'une telle politique, et pour faire sentir la nécessité de consulter Dieu, quand on veut se mêler du gouvernement des nations. Les livres saints nous disent assez que la Sagesse éternelle se joue de la fausse prudence des princes, et qu'elle arrive toujours à ses fins en dépit de leurs efibrts : « J'égarerai la sagesse des sages et je confondrai la prudence des prudents ^ >) — « Mes pensées ne sont pas vos pensées, dit le Seigneur, et vos voies ne sont pas mes voies. Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre , autant mes voies et mes pensées sont élevées au-dessus des vôtres. Comme la pluie et la neige descendent du ciel et n'y retournent plus, mais fécondent la terre..., ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne reviendra point à moi sans fruit ; elle fera tout ce que je veux et elle produira l'effet pour lequel je l'ai envoyée*. » Les crimes et les fureurs mêmes des hommes servent à l'accomplissement de ses desseins; il voit avec pitié leurs agitations et ne les conduit pas moins avec certitude à son but.

» ICor., I, 49.

• Isaïe, Li, 8-11.

Les prophètes avaient prédit que Jésus-Christ et son ÉgUse verraient les rois et les peuples se soulever contre eux \ mais que ces mêmes peuples ne tarderaient pas à faire leur soumission , et que les rois, à leur tour, deviendraient les nourriciers et les protecteurs de l'Église '\ Or, toutes ces prédictions se sont accomplies. Après trois siècles de persécutions sanglantes, la croix a triomphé, et les Césars l'ont placée au faîte de leurs palais.

En effet, combien n'est pas admirable la constitution de cet empire universel de Jésus-Christ 1 Il s'étend sur tous les royaumes, sans les confondre, et domine toutes les autorités, sans les entraver, ne leur demandant que de gouverner selon la vérité et la justice. Il ne repousse aucune forme de gouvernement et n'apporte pas le moindre obstacle aux administrations temporelles. Les peuples les plus divers peuvent con- ' server tous leurs usages , pourvu qu'ils n'aient rien de contraire à la morale évangélique, en entrant dans l'immense unité de cette société spirituelle. Elle admet toutes les races. Comme un fleuve magnifique, elle traverse les siècles

' Quare fremuerunt gentes et populi meditati sunt

ania? Asiiterunt reges, etc. (Ps. ii, i.)

• Erunt reges nutritii tui. (Isaïe, XLix, 23.)

inania

en recueillant les élus de Dieu sous toutes les zones, et elle les rattache par des liens mystiques à son Chef divin , qui est dans le ciel et d'où la vie découle dans tous les membres.

Mais dès lors que Jésus-Christ est la source de toute lumière, de toute grâce, de toute vie, et que son Église est le moyen providentiel qu'il a établi pour mener le genre humain à sa perfection et pour le sauver éternellement, n'est-il pas évident que le premier devoir des rois et de tous ceux qui partagent l'exercice de leur autorité est d'entrer dans les vues de Dieu, de seconder l'action de l'Église, et d'employer leur puissance à l'accomplissement des desseins du Créateur? Leur est-il permis d'avoir une autre pensée, un autre désir? Peuvent-ils, sans être insensés et coupables, faire un acte qui tende à entraver le mouvement divin? Ne serait-ce pas une sorte de sacrilège et un attentat contre l'humanité, que de lutter contre l'Église et d'éloigner leurs peuples des sources de la vie ? Malheur donc à la politique qui entendrait assez mal ses intérêts pour les chercher dans l'égarement des peuples! et malheur aux peuples qui auraient à leur tête des princes dont l'intelligence ne serait point assez élevée ou le cœur assez droit pour s'associer à l'action sou-

veraine de la Providence ! De toutes les calamités que la colère céleste puisse envoyer à une nation, il n en est point de plus grande que de la livrer à des gouvernants impies. Et c'est poiu'quoi, d'autre part, il est peu de bénédictions temporelles plus précieuses pour un empire que d'avoir des chefs aimés de Dieu, dociles à sa volonté, voulant comme lui le bonheur des hommes , et ne cherchant en toutes choses que les moyens les plus sûrs de le procurer.

Voici le Maître qui parle : a Écoutez, rois de la terre, dit le Seigneur; prétez-moi des oreilles dociles , vous tous qui régissez les multitudes et qui vous complaisez à la tête d'un peuple nombreux : puisque c'est Dieu qui vous a donné l'autorité, et que votre puissance ne vient que du Très-Haut, il interrogera un jour toutes vos œuvres et soumettra même vos pensées à l'examen le plus sévère. S'il vous surprend, ministres infidèles de son royaume, ayant mal gouverné, ayant déserté les voies de la justice, ayant marché contre ses volontés, il vous apparaîtra, lorsque vous vous y attendrez le moins , sous l'aspect le plus menaçant et le plus terrible. Malheur à ceux qui se trouvent placés à la tête des autres, le plus dur jugement leur est réservé ! Le petit trouvera de l'indulgence au tribunal de

Dieu, mais les puissants seront puissamment punis. Car ni la personnalité obscure n'est oubliée par lui , ni la grandeur, quelle qu'elle soit , ne lui impose ; et, seul auteur du grand et du petit, il prend un soin égal de tous. Le supplice qui attend les forts n'en sera que plus grand. » (Sap. VI.)

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