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LE FILIGRANE OU MARQUE INTERNE DU PAPIER

E nom de filigrane, que l’on trouve écrit aussi filigrame et filigramme, vient, S selon Littré et autres, du latin fihim, fil, et granum, grain, et fut tout

d’abord appliqué à des travaux d’orfèvrerie.

Le filigrane (ou enseigne') est le complément de la forme. Lorsque cette dernière était terminée, le formaire attachait sur les vergeures le filigrane, exécuté suivant les indications ou les dessins fournis par celui qui avait fait la commande.

Les formaires n’étaient pas. tant s’en faut, des artistes, et en raison du plus ou moins de soin avec lequel ils s’acquittaient de leur tâche, ils apportaient souvent de légères modifications aux dessins des filigranes qu’ils étaient appelés à reproduire en nombre pour un même fabricant.

De là vinrent les différences assez sensibles que l’on rencontre, par exemple, pour ne citer que ceux-là, dans les P et dans les têtes de bœuf des filigranes employés par le papetier Piétrequin. Si l’on voulait les signaler toutes, on serait entraîné à reproduire autant de filigranes qu’il y eut de formes ; ce serait une grosse besogne et, de plus, cela ne présenterait qu’un minime intérêt.

Dans le vocabulaire du métier, le mot filigrane s’emploie avec deux sens différents : il sert à désigner les lettres, figures ou dessins, exécutés à l’aide de fils de

Le Papier de Troyes.

Dfi.! l'üfilagfs àt l'ftxuie lies filigrivies.

cuivre, fixés sur la forme ou toile métallique destinée à recevoir la pâte à papier, et aussi les empreintes que ces lettres ou figures laissent sur le papier fabriqué et qui se voient en transparence de même que les vergcures et les pontuseaux, par suite des lignes plus claires qu'ils occasionnent dans le corps de la feuille.

On sait qu’à l’époque gallo-romaine il était d’usage, si même la loi n’en faisait pas une obligation, que toutes les marchandises portassent une marque particulière, La poterie, le verre, le cuir, le drap, la laine, étaient soumis à cette coutume.

Au moyen de cette marque, l’acheteur pouvait connaître la provenance de son acquisition; elle était en outre, pour lui, une garantie de la qualité des objets mis en vente, le producteur ayant intérêt à ne livrer au public, sous le couvert de son nom, que des marchandises loyales et de bonne qualité, s’il voulait les écouler.

L’usage de marquer les marchandises se perpétua à travers les âges. Au xiu' et au xiv' siècle, les différents corps de métiers faisaient à leurs membres une étroite obligation de s'y conformer.

I! n’est donc pas étonnant que le papier, qui, chez nous, dans les premiers temps, n’était pas marqué d’un signe particulier, ait été soumis à la règle commune dès que sa consommation se répandit et qu'il fut devenu denrée commerciale.

C’est l’origine des filigranes ou marques adoptées par les fabricants dont les produits étaient recherchés, pour leur qualité ou pour la commodité de leur format.

Les premiers filigranes furent naturellement très simples ; ils représentèrent des figures géométriques, des fleurs, des animaux domestiques, des armes de guerre ou de chasse, des lettres, etc. Avec le temps, ils devinrent plus compliqués en raison des besoins commerciaux ou par le fait d’ordonnances administratives, ainsi qu’on le verra plus loin.

D’après M. Briquet ', la présence du filigrane est un indice certain de provenance occidentale, puisque les Orientaux, n’étant pas façonnés à nos usages, ne marquaient pas leur papier. Toute feuille dépourvue de filigrane et fabriquée du x' au xiv' siècle pourrait donc être (mais sous toutes réserves, dirons-nous) considérée comme étant de fabrication orientale.

L’étude raisonnée des filigranes présente de sérieux avantages de tout ordre. L’examen consciencieux et le rapprochement de ces marques fournit des éléments utiles pour l’histoire de la production du papier dans les différents pays. Au point de vue iconographique, cette étude a une véritable importance par la suite des types si variés que fournissent les marques ou dessins reproduits sur les papiers. De plus,

I. Recherches sur les papiers employés en Orient du X‘ au XIV‘ siècle.

MARaUES, DIMENSIONS ET NOMS DU PAPIER

elle peut donner d’utiles indications et permettre de résoudre certaines difficultés relatives à l’authenticité, la date ou la provenance d’autographes et de manuscrits, ou pour révéler l’époque et le lieu d’impression de livres publiés sans ces indications. La détermination des gravures anciennes y trouve aussi une base sérieuse de certitude, et les catalogues de ventes commencent à les donner comme références.

A la seule inspection d’un filigrane, surtout lorsque son emploi a été limité entre des dates fixées, on peut reconnaître l’époque de la fabrication d’un papier et arriver ainsi à la constatation de certaines fraudes. Nous nous contenterons d’en donner un exemple tout moderne en rappelant le procès Caflfarel-Limousin, dit des Décorations, qui entraîna la démission du Président de la République, M. Grévy. Dans cette affaire il fut démontré que deux lettres écrites par Wilson et datées de 1884 étaient apocryphes, puisque le papier dont il s’était servi pour cette correspondance, provenant des usines de MM. Blanchet frères et Kléber, papetiers à Rives (Isère), n'avait été fait qu’à partir du 29 juillet 1885.

A l’origine, le filigrane est généralement placé au centre de la feuille de papier, perpendiculairement aux vergeures et parallèlement aux pontuseaux ; quelquefois on le rencontre au bord ou au coin de cette feuille.

Au xvni' siècle, lorsque les filigranes furent adoptés comme signes distinctifs des formats, on les rencontre sur le milieu de chaque feuille pliée en deux; ils servent à indiquer : l’un le format (c’est la marque), l’autre la provenance, c’est-à-dire le nom du fabricant ou celui de la manufacture dont il sort (c’est la contremarque).

Comme nous l’avons dit, l’invention des filigranes est d’origine occidentale et remonte au xiif siècle, époque à laquelle la fabrication du papier a commencé en Italie.

Le plus ancien exemple de l’emploi des filigranes date, d’après M. Briquet, de l’année 1282 ou environ; c’est une croix formée de deux simples traits avec un cercle au centre et à chaque extrémité ; il a été trouvé à Bologne. Viennent ensuite ceux relevés par M. Zonghi, à Fabriano, sur des papiers datés de 1293, et à Sion, en Valais, à la date 1297. La première de ces marques est composée de deux cercles séparés par line tige verticale ; l’autre marque représente cinq cercles dont quatre sont disposés en croix, le cinquième occupant le milieu.

Quant à Jansen ', le plus vieux filigrane qu’il ait pu rencontrer remonte à l’année 1301 ; c’est un globe surmonté d'une croix. De 1310 à 1312, il signale un filigrane représentant une tête de bœuf, qui apparaît fréquemment sur les papiers du xiv' siècle

I. Essai sur l'origine de la gravure en bois et en taille-douce, Paris, 1808, in*8°.

De la place qu'occupent les filigranes sur le papier.

Des plus Jticiefis filigranes connus.

et qu'il croit d’origine allemande. Or, cette tête de bœuf se trouve aux Archives de l'Aube', à la date de 1361, sur du papier qui a très vraisemblablement été fabriqué à Troyes alors que Richard Bouvot était locataire, avec Colins dou Paupier, de la papeterie du moulin Le Roi

S'il nous était permis de formuler une hvpothèse, nous dirions que cette marque, qui est une des plus anciennes et dont l’emploi fut des plus abondants, mais dont l’usage ne s’est étendu que jusqu’aux dernières années du xvi' siècle, ne peut être, comme on l’a cru, d’origine allemande, puisque le premier moulin à papier de ce pays n’a été construit qu’en 1390, près de Nuremberg, par le nommé Ulman Stræmer, et que, très probablement, elle appartient à l’une des fabriques primitives de Troyes dont les produits, en raison des foires si fréquentées de cette ville, se répandaient déjà, comme elles l’ont fait depuis, dans toutes les provinces du nord de l’Europe.

Espérons qu’un jour la découverte de quelque document nouveau permettra de démontrer le bien londé de notre pressentiment.

M. Fischer constate l’emploi en 1301, dans le Palatinat rhénan, de papiers ayant pour filigrane un cerde surmonté d'une croix, et, en 1303, de la « spirale de Cividale », sorte de dessin représentant un 6 ou un 9 h

En France, sur un registre du Trésor des Chartes (reg. JJ 79'’ des Archives nationales) datant de 1328-1329, écrit sous le règne de Philippe VI de Valois, on voit un filigrane consistant en deux épées croisées ayant la pointe eu bas. M. Briquet l’a rencontré plusieurs fois et le croit italien. On nous fait cependant remarquer que ce sont là les armes de l’ahbave de Cluny, qui possédait une papeterie.

MM. Midoux et Mattoif' n’en indiquent qu’un seul daté de 1338. Ils l’ont relevé dans les fiapiers de la famille de Latour-Maubourg et le considèrent comme provenant du Midi de la France. Ce filigrane représente une mitre ; tous les autres qu’ils ont reproduits sont postérieurs à l’année 1359.

M. Briquet ' dit que le jrlus ancien filigrane de provenance, celui aux armes de Bar, remonte à 134S. Il est empreint dans la [lâte d’un papier mesurant 32 X 46.

Les Archives départementales de l’Aube possèdent un registre de 1334 ayant

pour filigrane une sorte de poire entre deux feuilles dont les tiges reposent sur un anneau ‘.

MM. Midoux et Matton ont rencontré cette même marque sur des papiers datés

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