DE LA NATURE DU PAPIER
Chez les Grecs on nommait et chez les Romains liber, l’écorce mince,
l’enveloppe extérieure du papyrus qui servait à écrire ; en partant de ce sens, ce mot finit par désigner le manuscrit en papyrus que nous appelons livre.
Pour constituer un liber, on rapprochait, on collait bout à bout des feuilles de papier, de manière à former une longue bande dont, pour plus de commodité, on faisait un rouleau cylindrique, que le lecteur développait à mesure qu’il avançait dans sa lecture. Quand il s’agissait d’un ouvrage de quelque étendue et divisé en plusieurs parties, il était d’usage de rouler à part en un vohimen (volume, du latin volverè) chaque partie de l’ouvrage ; ces parties isolées prenaient alors aussi le nom de liber (ou livre), avec le même sens que l’on attribue à ce mot quand on dit, par exemple, les douze livres de l’Enéide.
Chacune des feuilles de la bande, formant un livre ou rouleau, portait le nom de pagina, donné à l’une des colonnes d’écriture la couvrant et correspondant à notre mot page, par lequel on doit le traduire.
Les librarii (copistes, secrétaires ou écrivains publics) et les scribani (greffiers, scribes employés par l’État) n’écrivaient pas, en général, sur le verso ; s’il leur arrivait de le faire, c’était par économie, par exemple quand ils rédigeaient des brouillons avec l’intention de les recopier et mettre au net plus tard. Les instruments dont ils se servaient pour écrire étaient l’anmdo (jonc ou canne) ou le cakmiis (chaume ou tige de toute plante élevée), mais plus spécialement le roseau nommé fistula fissipes (pied fourchu), fendu au bec comme nos plumes.
On entourait les manuscrits roulés en volumes d’une couverture de parchemin (meinbrana) pour les empêcher d’être détériorés; on les renfermait ensuite dans une cassette en bois, profonde et de forme ronde, pourvue d’un couvercle et à laquelle étaient attachées des courroies, permettant de les transporter facilement'.
Après la conquête de l’Égypte par les Romains, sous César Auguste, le papier égyptien fut importé en grande quantité dans l’Italie où, de préférence à toute autre matière, on l’employa pour l’écriture. Comme il était fabriqué en quantité considérable, il ne put échapper au fisc qui le frappa de lourds impôts’.
Malheureusement, dans les premiers siècles de notre ère, les grands événements qui se préparaient en Asie et en Afrique entravèrent le commerce, et 1 Égypte cessa de fournir son papier à l’Europe ; il fallut alors écrire sur le parchemin, matière plus rare, d’un prix plus élevé, qui fut seule employée jusqu’à la fin du xiii' siècle, époque à laquelle le papier de chiffon fit son apparition dans le commerce.
I. Voir: Anthony Rich, Dictionnaire des nnliqniics 2. Voir plus loin au chapitre: Impositions mises sur
romaines, traduction de M. Chéruel. le papier.
Le papier chinois. — D'après quelques auteurs, les Chinois auraient les premiers connu le papier. Les procédés de sa l’abrication, si l’on en croit leurs chroniques, auraient été découverts par un nommé Tsaü-lun, attaché en qualité de secrétaire à la cour de l’empereur Kouang-Hou, premier souverain de la dynastie des Han, lequel, ayant régné de l’an 25 à l’an 58, occupait le trône à l'époque de Jésus-Christ.
C'est, croit-on, en essayant d'imiter, mais dans de plus grandes proportions, la membrane lisse, placée à l'intérieur de la tige du papjTUS, sur laquelle on écrivait alors, qu’il parvint à créer, par la trituration de matières végétales, un papier analogue à celui que nous fabriquons aujourd’hui: découverte merveilleuse qui place le chinois Tsaü-lun au premier rang des bienfaiteurs de l'humanité. Le papier n’est-il pas, en effet, le véhicule par excellence de tout savoir, de tout progrès, et l'un des plus grands facteurs du développement intellectuel ? Sans lui, que seraient nos lettres, nos sciences et, en général, toutes nos connaissances, propagées par l'imprimerie dont la découverte eût été à peu près inutile s’il ne s’était pas trouvé là pour en recevoir l’empreinte fécondante ?
Kempfer et Dnhalde prétendent que l’écorce de broussomidia (mûrier à papier) lournissait aux Chinois la matière de leur papier entièrement végétal, comme le nôtre. Selon d'autres écrivains, le papier de Chine aurait été fabriqué avec la soie, très abondante dans cet empire, d'où le nom de papier bombyeinien (charta bombyeimi) '.
D’après M. Briquet, il est démontré aujourd’hui que la pâte du papier chinois provient de la trituration des fibres de l’écorce intérieure du bambou.
Le papier de coton et de chiffon de ch..\nvre ou de lin. — Suivant plusieurs auteurs, le papier de coton était connu en Asie Mineure dès le viii' siècle. On en fabriquait à Damas, d’où le nom de papier de Damas (cbarla damasema) qui lui fut donné ; vers la même époque on en fabriquait aussi à Samarkand et, au milieu du IX' siècle, il y avait à Bagdad une place nommée Je Marché des papiers.
D’après le manuscrit arabe n“ 1573 de la Bibliothèque nationale, le papier usité du temps de Haroun-al-Raschild (765-809) était fait de vieilles cordes de chanvre, usées au service de la marine '. Ces vieilles cordes fournissent encore de nos jours une des meilleures matières premières du papier, et c’est à leur emploi que les papiers anglais et hollandais sont redevables de leur grande réputation L Les fabriques françaises de beaux papiers en emploient des quantités considérables.
1 . Le mot Ivinhvx désigne le ver à soie, et non cette matière elle-même, ou l’arbuste servant à ralimentation du lépidoptère qui la produit.
2. Briquet, Recherches sur les premiers papiers employés en Orieiii.