PAPIER A LA CUVE OU A LA MAIN
Nous voici amenés à nous occuper du papier à la cuve, et nous avons dit précédemment que ce dernier étant devenu pour ainsi dire un papier spécial, nous avions dû reléguer ce que nous avons à en dire, après les détails donnés sur les papiers mécaniques beaucoup plus importants que lui au point de vue industriel.
La fabrication du papier à la cuve a naturellement précédé celle des papiers mécaniques dont nous venons de nous occuper, elle a suivi les méthodes de fabrication autrefois employées par les anciens et sur lesquelles nous rappellerons ce qu'en disait Pline l’Ancien :
« On sépare, dit cet auteur, avec une aiguille, la tige du papyrus en lames ou feuillets fort minces, et aussi larges qu’il est possible. C’est avec ces éléments que l'on compose les feuilles de papier. Les lames du centre sont préférées; viennent ensuite les autres suivant l’ordre de la division.
On étend ensuite les meilleures sur une table en leur laissant toute la longueur qu’elles peuvent avoir, et coupant seulement ce qui excède sur les extrémités d’une première feuille mince. On en étend une autre en travers et dans un autre sens. L’eau du Nil dont on les humecte sert de colle pour les joindre ensemble. Ces feuilles ainsi collées sont mises sous presse dont on les retire pour les faire sécher au soleil.
Après cela, on les joint ensemble; les meilleures feuilles sont employées d’abord, on finit par les plus mauvaises. 11 n’y en a jamais plus de vingt dans la tige d’un roseau.
Ce papier avant d’être lavé était anciennement appelé Hiératique , c’est-à-dire sacré et ne servait que pour les livres de religion; mais ayant été lavé par la suite, il prit le nom d 'Auguste et porta celui de Livia, sa femme, après avoir été lavé une seconde fois.
La largeur du papier, ajoute Pline, varie extrêmement; elle est de treize doigts dans le plus beau papier et de onze dans le hiératique.
La largeur du papier ordinaire des marchands ne dépasse pas six doigts. Ce que l’on estime le plus dans le papier c’est la finesse, la force, la blancheur et le poli.
L’empereur Claude a privé du premier rang le papier d’Auguste qui, beaucoup trop fin, ne soutenait pas la plume du roseau. De plus, sa transparence faisait craindre que les caractères ne nuisissent les uns aux autres, sans compter le mauvais effet d'une écriture qui s’aperçoit au travers de la feuille de papier.
11 augmenta aussi la largeur de la feuille qui n’était auparavant que d’un pied. Les feuilles les plus larges appelées macrocolla, avaient une coudée de largeur, mais on en reconnut bientôt l’inconvénient, lorsqu’en ôtant de la presse une seule de ces feuilles un grand nombre de pages se trouvèrent gâtées. C’est pourquoi, le papier d’Auguste continua d’être en usage pour les lettres particulières, et le papier Livien a toujours servi aux mêmes usages que dans le principe. Mais le papier Claudien fut préféré à tous les autres, parce que sans avoir les défauts du papier d’Auguste, il avait la force du papier Livien. •
On donne le poli au papier, dit encore Pline, par le moyen de l’ivoire ou des coquilles; mais alors les caractères sont sujets à se détacher. Le papier poli boit moins l’encre, mais il a plus d’éclat.
Quand le papier, dans la première préparation n’a pas été trempé avec précaution, il se refuse aux traits de celui qui écrit; ce défaut se fait sentir sous le marteau et même à l’odeur du papier. Lorsqu’il y a des taches, on les découvre à la simple vue, mais quand on a rapporté des morceaux pour boucher des trous ou des déchirures, ces opérations font boire le papier, et l’on ne s’en aperçoit qu’au moment de s’en servir.
La colle ordinaire se prépare avec de la fleur de farine trempée dans de l’eau bouillante, sur laquelle on a jeté quelques gouttes de vinaigre. La colle des menuisiers et la gonnne ne s’emploient pas, parce qu’elles sont cassantes.
La meilleure colle est celle qui se fait avec de la mie de pain détrempée dans l’eau bouillante et passée par l’étamine. Le papier devient par ce moyen le plus uni possible, et même plus lisse que la toile de lin. Celte colle doit être employée un jour après avoir été faite, ni plus tôt ni plus tard. Ensuite on bat le papier avec le marteau; on y passe une seconde fois de la colle, on le remet en presse pour le rendre plus lisse et plus uni, et on l’étend à coups de marteaux. »
Nous avons voulu citer ces quelques passages de Pline pour montrer qu’en résumé les principes fondamentaux de la fabrication du papier étaient déjà connus de son temps.
Dans la fabrication du papier à la cuve, la pâte convenablement délayée remplit une grande cuve en bois. Un ouvrier nommé ouvreur ou puiseur tient en main un cadre de bois carré, soigneusement assemblé aux angles, maintenu par de petites traverses de bois appelées pontuseaux , et garni d’une toile métallique.
Cette toile est d'un tissu très fin quand on veut obtenir du papier vélin. Le puiseur plonge ce châssis nommé vergeure ou forme dans la cuve. En le retirant, il lui imprime avec adresse un mouvement d’oscillation dans deux sens
Kau,' •
244 ENCYCLOPÉDIE CHIMIQUE
parpendiculaires, de manière à étaler uniformément la pâte sur toute la surface de la vergeure et à faire écouler l'eau.
Pour le papier verge, la toile métallique n’est pas d’un tissu croisé. Elle se compose simplement de fds de cuivre juxtaposés, dont chacun produit dans la feuille de papier une marque claire. Les divers filigranes, dessins ou légendes que l’on veut imprimer en clair dans la feuille, sont produits également par des fils de laiton qui tracent les contours désirés. Nous reviendrons sur ce point spécial un peu plus loin.
La toile métallique à vergeure est généralement fabriquée par l’ouvrier luimême, ainsi que le décrit Lenormand :
L’ouvrier formaire prend le bois de la forme et perce sur la surface supérieure d’un des grand côtés, au-dessus du tenon de chaque pontuseau, autant de trous qu'il y a de pontuseaux. Puis il place dans chaque trou une cheville dans laquelle il engage deux fils de laiton très fins appelés manicordions, enroulés chacun sur une petite bobine séparée. Après avoir dressé les fils de laiton qu’il destine à composer la toile, il s'occupe de sa formation.
Pour cela, l’ouvrier dresse les fils, qu’on nomme vergeures, à l’aide d’un instrument appelé dressoir et dont le plus simple est une table métallique, sur la surface de laquelle sont implantées en quinconce deux rangées de chevilles en fer bien poli, présentant une série de cylindres dont les surfaces sont toutes de chaque côté sur une ligne droite, ce qui représente deux lignes parallèles à côté l’une de l’autre, ayant entre elles une distance égale à la grosseur du fil.
L’ouvrier coupe d’abord ses fils de la longueur convenable et tous égaux, c’est-à-dire de la longueur extérieure d’un petit côté à l’autre. Puis, il place le bois de forme devant lui dans une situation inclinée. Il présente un des fils de la vergeure dans l’espace qui règne entre les deux fils du manicordion qu’il a séparés, et l’étend d’un bout à l’autre du châssis. Il arrête alors ce fil de vergeure à l’aide des deux fils du manicordion, en l’enveloppant par l’un et le passant du dedans au dehors, et par l’autre du dehors au dedans.
Il continue de la même manière pour arrêter chaque fil de vergeure qu’il place l’un devant l’autre, et fabrique par ce moyen une véritable toile de la même manière que le tisserand.
Lorsque l’ouvrier a rempli tout le dessus de la forme, il lie la toile avec les pontuseaux à l’aide de fils très déliés, qu’il passe dans des trous qu’il a pratiqués vers le tranchant des pontuseaux, et avec lesquels il enveloppe les vergeures. Il fixe ensuite par les bords la toile sur le bois de forme par de petites bandes de laiton très minces, qu’il cloue sur le cadre du châssis par des épingles en laiton.
Ces lames servent non seulement à fixer les bouts des vergeures ou du manicordion qui sont libres, mais même à empêcher les chevilles qui retiennent le manicordion à son origine, et à donner de la solidité aux assemblages des coins de châssis.
Quand il s'agit de formes à vélin, l’ouvrier ne fabrique pas la toile lui-même, elle est fournie par le commerce.
L’épaisseur du papier est déterminée parcelle de la couverte, cadre mobile s’appliquant à la forme.
L’ouvreur enlève la couverte et passe la forme à un second ouvrier nommé coucheur , qui la renverse sur un feutre où la feuille reste attachée.
Une seconde feuille faite de même, et soutenue par un second feutre, est placée sur la première, et ainsi de suite jusqu’à ce que l’on ait formé une pile d’une hauteur variable, suivant le format, qui est portée ensuite sous la presse, et pressée de manière à ce que les feuilles prennent une certaine consistance et puissent être détachées des feutres par un troisième ouvrier nommé leoeur . Celui-ci les superpose par pincées ou pages, en ayant soin d’éviter les plis. Ces pages attendent sur des cordes l’opération du collage.
D'après Desmarets, les feutres ou flôtres ont deux surfaces différemment garnies de poils. Celle dont le poil est le plus long s’applique sur les feuilles qui sont couchées, et c’est sur la surface dont les poils sont courts que se couchent les nouvelles feuilles.
Si l’on changeait la disposition des feutres et qu’on couchât les feuilles de papier sur le côté qui est garni de longs poils, non seulement elles ne s’appliqueraient pas exactement sur le feutre, mais encore les poils longs et raides en perceraient la feuille ou produiraient des bouteilles qui en altéreraient le tissu.
Au contraire, les feuilles en s’appliquant exactement sur le côté à poils courts qui boit l’eau surabondante, y acquiert une nouvelle consistance.
C’est aussi de dessus cette surface à poils courts que le leveur détache les feuilles de papier, après que la po?’se (1) a passé sous la presse, et après qu’il a enlevé le flôlre qui les couvrait par le côté à longs poils, en sorte que la différence qui règne dans les garnitures des surfaces des flôtres contribue à faciliter les opérations du leveur comme celles du coucheur.
Le papetier doit apporter une grande attention dans le choix de l’étoffe des flôtres. Elle doit être assez ferme pour s’étendre bien exactement sur les feuilles sans former de plis et sans avoir besoin d’être déplacée. En outre, elle doit être assez souple pour se prêter à l’effort du coucheur qui applique la forme successivement d’un bord du feutre à l’autre sur tous les points intermédiaires.
Comme les feutres doivent résister aux efforts réitérés du coucheur et de la presse, la chaîne de ces étoffes doit être très forte et faite par conséquent en laine peignée et bien tordue.
D’un autre côté, comme ces étoffes doivent être propres, boire une certaine quantité d’eau assez promptement, et la rendre de même, il faut que leur trame soit en laine cardce filée, à corde lâche, et tissée à peu près comme celle des draps légers. Il en résulte que la trame peut garnir abondamment l’étoffe et couvrir la chaîne de manière que son tissu ne s’imprime pas sur les feuilles de papier, ce qui en altérerait le grain par l’empreinte irrégulière d’une chaîne et d’une trame à découvert.
Une étoffe qui serait trop feutrée, comme les draps ordinaires même les plus fins, ne boirait pas l’eau assez abondamment pour que les feuilles de papier y adhérassent et prissent une certaine consistance.
(I) On nomme porse un nombre variable de morceaux de feutre en laine, dont les dimensions dépassent un peu celles du papier en fabrication.
Il est essentiel que la chaîne des étoffes destinées à faire des flôtres soit forte et résistante, afin qu’ils soient d’un bon service et qu’ils durent un certain temps.
L’opération du collage se pratique en trempant quelques feuilles à la fois dans une dissolution chaude de gélatine à un degré de concentration convenable,
d’environ 40 grammes par litre. Il est important de se débarrasser autant que possible de la chondrine qui produirait des taches.
Ce collage diffère de celui des papiers à la mécanique, où la colle a été jointe
à la pâte, en ce qu’il n’est que superficiel, comme on peut s’en assurer en grattant la surface d’un papier à la forme.
Ce papier ainsi collé est mis de nouveau sous la presse pour en extraire l’excédent de colle, puis étendu feuille à feuille.
Pour lui donner ensuite l’apprêt désirable, le papier à la forme ne devant en
général pas être glacé, est soumis plusieurs fois à une forte pression sous la presse hydraulique. On change chaque fois l’ordre des feuilles, et l’apprêt est ainsi produit par le frottement successif des surfaces les unes contre les autres.
Le papier est alors mis en rames, après une révision sévère destinée a faire rejeter toutes les feuilles sales ou imparfaites.
Le papier à la forme ou à la cuve est encore très employé dans certains cas spéciaux, par exemple pour les titres financiers, les billets de banque, les éditions de luxe, et en général lorsque l’on désire dans le papier une marque spéciale.
Le principal avantage présenté par ce papier est qu’ayant été fait feuille à feuille, il a subi un retrait égal dans tous les sens, et n’a pas subi la traction
Fig. 132.
considérable à laquelle est soumis dans toute sa longueur le papier fabriqué à la machine.
Nous donnons figures 128, 129, 130 et 131 la disposition de deux cuves avec leurs accessoires.
La figure 128 représente un plan général des cuves.
La figure 129 montre comment sont disposées deux cuves chauffées à la vapeur.
Dans ces figures M est l’endroit où se tient l’ouvreur, N la place du coucheur, O celle du leveur, P celle de l’aide leveur. — P est le couchoir, S le chevalet des feutres, T l’escabeau où l’on place la porse lorsqu’elle a été pressée, V est un instrument qui sert à transporter sous la presse la porse humide.
La figure 130 représente l’accotoir dans son ensemble.
La figure 131 montre des cuves destinées à la fabrication du papier de banque. Elles sont chauffées au bain-marie pour pouvoir produire un papier absolument propre.
La figure 132 montre l’ensemble d’une forme : M est un cadre principal, N la toile métallique, O la couverte, P les pontuseaux.