PAPIERS FILIGRANES
Les papiers de sûreté dont nous venons de parler contiennent le plus habituellement dans leur propre pâte des inscriptions ou des dessins que l’on désigne sous le nom de filigranes.
De nos jours, le filigrane ne sert qu’à faire reconnaître une marque de fabrique ou aussi pour créer des difficultés à la reproduction ou à l’imitation du papier considéré; autrefois, on l’employait pour indiquer les dimensions et la qualité du papier.
Quelques-uns des formats aujourd’hui connus sont, comme nous l’avons indiqué dans un précédent tableau désignés par le nom des marques autrefois employées.
Un bonnet de fou comme filigrane a donné son nom au foolscap (papier écolier), tandis qu’un cor de postillon a servi à indiquer le papier connu sous le nom déposé (papier à lettres).
Une des marques les plus anciennes que l’on connaisse se trouve dans un livre de comptes commencé en 1301 et qui fait partie des archives de La Haye *, le filigrane consite en un cercle et une croix.
Plus tard, on trouve un porc ou un pot comme marque. Vers la fin du XIVe siècle, le pot et le cor de chasse qui firent leur apparition furent les marques principales. On les retrouve fréquemment dans les papiers faits dans les
Pays-Bas.
Les autres marques étaient la licorne, l’ancre, la tête de bœuf, les lettres P et Y, qui étaient les initiales du duc Philippe de Bourgogne et de sa femme Isabelle.
Les initiales ou les armoiries des nobles se retrouvent également sous forme de filigranes. C'était aussi la coutume de marquer le papier avec des emblèmes appropriés au sujet de l’ouvrage.
Mais depuis un certain nombre d'années on a cherché à transporter dans le papier à la machine les filigranes autrefois réservés aux papiers à la cuve. Parmi ces nouveaux papiers on en trouve qui imitent la dentelle et dont la fabrication se fait de la façon suivante :
On colle entre deux feuilles de papier assez épais une broderie quelconque appliquée sur une étoffe fine. Lorsque le carton mince qui en résulte est sec, on pose sur un carton ordinaire à lisser ou sur une feuille de zinc la feuille de papier qui doit recevoir le dessin ; sur celle-ci, le papier double qui le renferme, puis une seconde feuille et un second carton. On passe ic tout entre les rouleaux d’un laminoir et la dentelle est imprimée dans les deux feuilles de papier.
On peut, par un procédé analogue, imprimer dans le papier tout nom, caractère ou dessin en les brodant sur de la mousseline mince. Le même résultat
s’obtient également en faisant imprimer des lettres on dessins quelconques que l’on colle sur une feuille de papier; on les déchiquette, puis on les recolle entre deux feuilles de papier assez épais, et l’on opère ensuite comme précédemment.
On emploie aussi des plaques de zinc de 2 à 3 millimètres, sur lesquelles le dessin a été fixé par la galvanoplastie.
Les signes en caractères quels qu'ils soient sont dessinés préalablement sur une feuille de papier, puis transportés sur le métal, que l’on soumet à l’action
de la pile, qui, mordant le zinc dans les parties dessinées, laisse le surplus en relief.
Pour employer ces plaques, on forme un paquet composé d’un carton dont le tissu est homogène et régulier, d'une feuille de zinc ordinaire, de la plaque contenant le dessin, de la feuille de papier qui doit le recevoir, d’une seconde feuille de zinc et d’un nouveau carton.
On passe ensuite sous le laminoir en essayant la pression. Si l’empreinte est faible, on ferme davantage; si elle est trop marquée, on ouvre le laminoir.
ENCYCLOP. CHIM
ENCYCLOPÉDIE CHIMIQUE
Enfin, on peut employer des plaques d’acier, sur lesquelles le dessin est gravé. Ces plaques sont d’une plus grande durée et donnent une impression plus nette.
Nous n’insisterons pas sur les moyens pratiques spéciaux employés dans l’obtention des filigranes des papiers de banque, et nous terminons ce que nous voulons dire sur ce point spécial, en donnant (fig. 135) l’ensemble d’une petite machine à filigraner les papiers très minces comme les papiers à cigarettes et qui se comprend d’elle-même.
PAPIER PARCHEMINE
Lorsque l’on trempe du papier non collé et ne renfermant pas de matières minérales dans de l’acide sulfurique convenablement étendu, on obtient une matière dont l'apparence rappelle celle du parchemin.
Ce nouveau papier possède dans la plupart de ses propriété une grande analogie avec les membranes animales, on lui a donné le nom de 'parchemin végétal.
Pour que l’action de l’acide sulfurique soit efficace, il doit être employé au titre de 50 à 60 degrés Baumé. A un degré moindre, il ne provoque aucune transformation ; à un degré plus élevé, il agit trop rapidement et le parchemin devient rugueux. Pour obtenir le degré de concentration voulue, il faut mélanger un volume d’eau avec deux volumes d'acide anglais à 66 degrés, en ayant soin de verser lentement celui-ci dans l’eau. Après refroidissement, il est bon de constater le titre de la liqueur avec une approximation de 1 degré.
En ce qui concerne le papier, on a remarqué que la transformation ne s’opère pas avec la même rapidité pour les fibres de coton et pour celles de lin. Lorsque les deux espèces existent dans un même papier, on distingue parfaitement les fibres de lin non altérées, tandis que celles de coton deviennent transparentes et se fondent en une masse homogène.
Le papier fait exclusivement avec du coton devient en conséquence tout semblable à la peau, mais après séchage, il est plus rugueux et plus cassant.
En mélangeant les diverses sortes de chiffons, le fabricant peut donc à son gré, donner au parchemin la propriété dominante qu’il veut, soit la souplesse, soit la dureté. L’intervention des matières minérales doit être évitée avec soin. Les papiers faits avec des matières premières non blanchies se parcheminent mal, parce que la fibre végétale est protégée par des enveloppes incrustantes contre l’action de l’acide.
Pour la même raison, le bois ne se transforme qu’imparfaitemenl. La force du papier a une grande influence sur la transformation. Lorsque l’on veut un parcheminage complet, le papier doit être tel qu’en le faisant surnager sur l'acide, celui-ci le pénètre sur toute son épaisseur. Si le papier restait sec et blanc sur la face supérieure, ce serait une preuve qu’il est trop fort, et dans ce cas, il se réduirait après immersion en deux couches de parchemin séparées par une feuille non transparente. Le papier trop fortement satiné se comporte comme le papier trop épais.
Le procédé de fabrication est fort simple. Il consiste à faire passer lentement le papier bien égalisé dans la dissolution d’acide, de façon qu’il y séjourne de cinq à quinze secondes; puis on l’amène dans un bain d’eau fraîche où il abandonne la majeure partie de son acide. Les dernières portions d’acide sont enlevées par un trempage dans une dissolution alcaline, suivi d’un lavage dans l’eau pure et d’un séchage.
On doit pendant ces opérations prendre les précautions suivantes :
1° L’acide doit conserver un degré constant de concentration; par suite de l’exposition à l’air et dans un endroit humide, l’acide absorbe bientôt assez d’eau pour ne plus avoir d’action. Le papier lui-même cède' une assez notable quantité d’eau de constitution.
2° La température de l’acide ne doit pas dépasser 14 degrés. Lorsque cette température est dépassée, l’action est trop rapide; on n’a pas le temps de faire passer le papier. On peut rendre la température constante à l’aide d’un courant d’eau froide.
Industriellement, on emploie, bien entendu, des machines pour ces diverses manipulations. La machine fait passer d’abord le papier sans fin dans l’acide pendant le temps nécessaire, puis dans l’eau, puis dans l’eau ammoniacale, dans des cuves de lavage, et enfin, essore rapidement la feuille par la pression, le contact de flanelles épaisses, et termine l’opération par un glaçage obtenu au moyen de cylindres chauffés à la vapeur.
Hoffmann a fait de nombreuses expériences analytiques sur ce papier. Il a reconnu que, abstraction faite de 0%,9 de cendres, j le papier parchemin présente,- à peu de chose près, la même composition que la cellulose.
L'analyse semble avoir également démontré que la modification subie par le papier consiste seulement dans un déplacement moléculaire, et que la réaction si importante de l'acide sulfurique sur les filaments végétaux est analogue à celle qu’une influence plus longue produit dans la formation de la dextrine. Enfin, le parchemin végétal peut être considéré comme étant un intermédiaire entre la dextrine et la fibre végétale.
Pour s’assurer que le papier bien préparé ne contenait pas d’acide libre, on a réduit en petits morceaux une quantité tassez considérable de ce papier que l’on a fait bouillir dans l’eau pendant six heures; le liquide filtré a été ensuite concentré par évaporation. On a constaté qu’il contenait du sulfate de chaux et du sulfate d'ammoniaque; la teinture de tournesol rougissait faiblement à cause de la présence de ce dernier sel qui, malgré la neutralisation de l’acide, exerce une légère action sur les couleurs végétales.
On a démontré encore plus directement l’absence d’acide libre dans l’extrait de papier parchemin, par la réduction à quelques gouttes seulement du liquide précédent, qui, versé dans cet état de concentration sur du papier non collé, n’a fait subir à ce papier aucune altération, même très légère, ni dans sa blancheur, ni dans sa ténacité. Le papier parchemin végétal doit donc être considéré comme étant complètement exempt d’acide libre.
En Angleterre et en Amérique, le chlorure de zinc a remplacé l’acide sulfurique. Voici comment on opère :
On 'neutralise une solution de chlorure de zinc en y ajoutant de l’oxyde ou
ENCYCLOPÉDIE CHIMIQUE
du carbonate de zinc, puis on concentre jusqu’à consistance sirupeuse. Le papier à traiter est placé à la surface de cette dissolution jusqu’à ce qu’il en soit bien imprégné. Après avoir retiré le papier, on enlève le liquide adhérent avec un racloir; on plonge ensuite la feuille dans l’eau, puis on la fait sécher et on lave pour enlever tout ce qui est resté soluble.
Ce traitement diminue le volume et la densité du papier qui est moins poreux qu 'auparavant et dont la résistance a augmenté. Le changement peut devenir plus complet si l'on chauffe un peu la dissolution de zinc avant d’y plonger le papier. On reconnaît que la transformation est complète lorsque le papier est un peu gonflé et paraît sec. 11 devient alors plus opaque.
Le papier ainsi obtenu est très souple. On peut l’employer dans beaucoup de cas pour remplacer le cuir.
Lorsque l’on veut coller le papjer parchemin sur un objet, on doit d’abord humecter et détremper avec de l’alcool la partie qui doit être collée, puis, l’appliquer toute humide sur l’objet qui doit la recevoir et que l'on a auparavant recouvert de colle-forte.
Si le papier parchemin doit être collé sur lui-même, on n’a qu’à traiter de la même façon tous les points qui sont destinés à se toucher.
Les propriétés remarquables de ce papier en font aujourd’hui un objet de commerce important et en multiplient beaucoup les usages.
11 sert à l’impression des diplômes, des documents et actés importants, des papiers et contrats auxquels il importe d’assurer une longue conservation. Son origine végétale lui donne, en ce point, une supériorité marquée sur le parchemin ordinaire qui, à la longue, devient la proie des insectes.
Ce papier reçoit facilement l’empreinte des caractères d’imprimerie et reproduit fidèlement les planches gravées. Les caractères une fois tracés sont difficiles à enlever et ne peuvent pas être remplacés par d’autres. Grâce à sa solidité et à son inaltérabilité, il est employé avec avantage pour la confection des plans et dessins; les relieurs eux-mêmes en tirent parti.
Si l’on traite une bande de papier parchemin préparé de telle sorte que l’un des côtés soit parcheminé, tandis que l’autre est resté à l’état naturel, et si on le trempe dans un bain coloré par de la fuchsine, par exemple, on remarque immédiatement que la partie parcheminée se teint d’une façon beaucoup plus intensive que l’autre. Le côté transformé par l’acide constitue une surface étanche sur laquelle les molécules de couleur viennent se déposer en couche compacte. La partie poreuse, au contraire, s’imprègne dans toute son épaisseur et dissémine la matière colorante.
On peut tirer parti de cette observation pour la fabrication du papier à fleurs et pour la maroquinerie. Elle est également mise à profit pour la production du papier photographique.
Le papier parcheminé blanc et opaque ressemble assez au parchemin recouvert de blanc de plomb et peut servir à recevoir des écritures effaçables Si l’on parcheminé du bon papier d’impression sur lequel on a reproduit avec des planches de cuivre des veines analogues à celles de l’ivoire, on obtient des feuilles qui trouvent leur emploi dans la marqueterie. Ce produit simule l’ivoire à s’y méprendre, il en possède les qualités, tout en étant d’une valeur infime.
Le papier parcheminé plongé dans l'eau devient mou et flasque, mais ne perd pas sa solidité. 11 ne se laisse traverser par les liquides que grâce au phénomène de dialyse. Lorsqu’on le fait bouillir dans l’eau il ne se putréfie pas. Il absorbe très difficilement les corps gras parce que sa surface est dure et imperméable. On peut utiliser cette propriété pour parcheminer les cartes géographiques, les cartes à jour, certaines gravures, de façon à rendre leur durée beaucoup plus grande.
On peut aussi en faire usage pour unir les diverses pièces des alambics, pour consolider des appareils chirurgicaux. En médecine, son imperméabilité le rend propre à remplacer le taffetas gommé, la toile cirée, etc...