‹ Le ParabolainChapitre 3 sur 6 · PARADOXE SUR L'OPINION · texte numérisé non relu

PARADOXE SUR L'OPINION

ON doit se permettre, avec raison, tout ce que permettent les lois... — Qu'appelezvous donc loi'^ — J'appelle loi la raison du plus grand nombre. . . le fabuliste a dit que c'était la meilleure... En les côtoyant, tous les crimes, vols, fraudes, assassinats, sont possibles... La crainte de la répression doit nous retenir, parce qu'elle pourrait, au moins momentanément, nous mettre dans l'impossibilité d'exercer nos facultés sur quelqu'un de nos « semblables ». ■ —

On ne réussit qu'à tromper les imbéciles : c'est parfait, et ces derniers doivent être dépouillés, ravalés à la domesticité des intelligents... Qui s'en

plaindrait ? Eux peut-être ? On ne les écoute pas. Commencez donc par considérer comme <-. imbéciles » tous ceux que vous rencontrerez dans l'existence. Vivre aux dépens du passant est le nec phis ultra et dénote un habile homme. Amasser au détriment d'autrui semble le germe de la fortune : ce qu'on appelle le Travail ne consiste qu'en cela, — L'ouvrier fait le moins possible, le négociant vend le plus mauvais, l'acheteur court au plus modique : il serait bien plus simple que l'ouvrier dévalisât simplement l'acheteur de son pécule ?. . .

Comme des loups dévorants sur un troupeau, les pauvres et les déshérités doivent se jeter sur ceux qui possèdent, et leur arracher un peu de cet or dont ils ont besoin : c'est le moyen, vieux comme le monde, de résoudre le problème social, et c'est toujours le bon.. .

L'orgueil et l'ambition sont les deux seules vertus qu'un homme doive cultiver, et les deux seules vraiment dignes du nom de vertus Qu'importe l'opinion d'autrui ? Quant à moi, je l'ai toujours dédaignée au point de me vanter bien haut de défauts imaginaires que d'autres cachaient avec soin. J'ai longtemps appliqué tout mon loisir à passer pour un homme qui vit aux crochets des femmes, « un maquereau », m'intéressant à la galerie comme au spectacle de

quelque théâtre de banlieue. J'écrivais avec lyrisme : « Quelle gloire de réaliser dans la perfection l'art si difficile du bon souteneur ! »

Encore, je pris le vice du jour, j'essayai de me faire croire « pédéraste ». Encore, je bravai l'opinion dans ce qu'elle a de plus pointilleux : le costume. Je me vêtis de loques d'un autre temps, de jabots de dentelles, de culottes courtes, de gilets dorés à basques, me promenant ainsi dans Paris, sans appréhender les cris ou les étonnements moqueurs, tant j'étais sûr de ma valeur personnelle, ou, pour être plus précis, de mon égalité intellectuelle avec quiconque : « Mon opinion vaut celle du millier de gens qui me regardent ? »

Lorsqu'un camarade, outré de mon prétendu avilissement, en jasait ou se séparait de moi : — Tant mieux, pensais-je, c'est un imbécile, on en connaît toujours de trop. . .

Je m'inquiète peu de ce qui se passe en dehors de moi ou de ma <^ propriété »... Un homme loue un appartement, juge qu'il est « chez lui », c'est-à-dire qu'il peut s'y comporter comme bon lui semble. Il a trop chaud : il se met tout nu. Par le même effet de cette chaleur, il ouvre ses fenêtres vides de rideaux. En quoi cet homme a-t-il outrepassé sa liberté d'individu ? Si la vue de sa nudité vous est déplaisante, ne regardez pas chez lui !

Pourtant une femme s'arrête, puis une autre. Elles crient à l'horrible : cent autres arrivent. Bientôt

toute la ville est ameutée. La rumeur augmente. On dit que c'est épouvantable : la foule augmente encore, serrée, compacte, hurlante, menaçante, une mitraillade ne la disperserait pas. On enfonce la porte de ce philosophe peu vêtu, on le lapide, on l'entraîne sur la paille humide des cachots pour avoir osé se montrer ainsi devant mille personnes : — Pourtant, songe-t-il, je ne les ai pas appelées, et j'étais « chez moi » ?

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