‹ Le Paradis de Dante illuminé a giornoChapitre 18 sur 23 · L*HÉRÉSIE DE DANTE · texte numérisé non relu

L*HÉRÉSIE DE DANTE

demande s'ils veulent entendre* quelques bonnes paroles; a il parle alors « d'une manière excellente de Dieu et de l'ETangiie. » Etonnés et curien, les assistants vont engager leurs amis et leurs voisins à se joindre à eux, pour entendre les discours de cet homme ; quand même ils apprennent finalement qu'il est un hérétique, ils le vénèrent néanmoins comme « un bon chrétien, « comme un « ami de Dieu, » et le prient de continuer ses instructions. (1309. liber tem.' inquis. Tolos. 23. Berthold's Prediçten, 307.) Tantôt un croyant, conversant avec un ami, l'exhorte à songer au salut de son ftme^ et i se rendre à Dieu. L'ami demande : « Comment le pourrai-je faire? • et le croyant répond : « Si tu veux m'en croire, tu le pourras bien; tu sais que Jésus-Christ a souffert la persécution pour nous ; si donc nous voulons être sauvés, il faut que nous le soyons par ceux qui sont persécutés comme lui et à cause de hii. » L'ami demande queb sont ces hommes, et on le conduit dans une réunion où il voit avec quel respect on écoute les discours et on reçoit la bénédiction des Bonshommes; il vient les visiter plus souvent et finit par s'attachera leur foi. » (Arch. de l'inq. deCarc. 1305. Doat. xxxix, f'^i'etsuiv.)

« Souvent aussi, suivant un adversaire de la secte, on commence par exciter chez les pauvres l'avet^sion pour un clergé comblé de richesses et ne se souciant pas de lamisère du peuple. On leur dit qu'à l'exemple de l'Église primitive, aucun chrétien ne devrait être ni plus riche ni plus pauvre que l'autre, et que le vrai christianisme v^esî quelàok la communauté des biens est établie^ pour l'association des Parfaits, et où, tous ensemble, les Parfaits comme les croyants, se réunissent pour soulager les Infortunes de ceux qui n'ont rien. < Veux-tu donc sortir de ton état misérable^ viens à nous, nous aurons soin de toi, to n'auras plus à lutter contre l'injustice du sort (Joachim, înApocaL, f 13 1'.)

« L'instruction que les Paifaits donnaient à ceux qui s'étaient rénnb pour les entendre, commençait d'ordinaire par les doctrines pratiques, par ce qui se rapporte aux 4i^voirs de la vie. A cela se rattachait l'enseignement anti-catholique sur lès vices du clergé et sur le joug sous lequel il tenait le peuple, sur les doctrines qui répugnaient au sens commun ou qu'on taxait d'idolâtrie, comme la transsubstoh tiation et la vénération des images. Ce n'est qu'après avoir ainsi disposé les âmes, qu'ils disaient que V Écriture sainte a unsensqueux seuls pouvaient expliquer et qu'ils abordaient C enseignement sur la partie métaphysique et théologique de leur système. Ils terminaient en persuadant à leurs auditeurs que l'Eglise de Rome n'est pas la

vraie j et que poar être « bon chrétien, Bonhomme, » et pour arriver ï une « bonne fin, » il fallait entrer dans l'église cathare, sente dépositaire de la vérité et des moyens de sakit « (Actes de Flnq. , ptustm. )

9 On raconte aussi que maintes fois, après avoir attiré des catholiques dans leurs réunions, ils établissaient entre eux-mêmes des controverses sur les dogmes de TEglise et sur ceux de la secte; l'un d'eux se chargeait du rôle d'attaquer l'hérésie, etânissait par s'avouer vaincu par son adversaire, afin de faire croire aux catholiques présents que les arguments cathares étaient irrésistibles. (Lucas Tuden^ sb, 161.) Sur les hommes lettrés y on agissait par des écrits, qui exposaient le système dualiste et combattaient le catholicisme. Çà et là on déposait sur les bords des grandes routes, ou au milieu des forêts, des traités contenant les doctrines cathares, revêtues de quelques formes orthodoxes ; les pâtres ou les chasseurs qui les trouvaient les apportaient aux prêtres, et beaucoup de cenx-d se laissaient,«à leur insu, séduire è l'erreur. (Lucas Tudensis, 18^.} On composait même des chansons hérétiques, que l'on enseignait aux enfants, qui les chantaient dans les rues, pour exciter l'attention du peuple. » (Bertbold, 308. Schmidt, Hist. des Cath. ou Albigeois^ il, 159 et suiv.)

Qu'on se rappelle tant de camoni amoureuses, inintelligibles ou du mofns incomprises aujourd'hui, composées par Dante, Cavalcanli, Gino de Pistoia, Pétrarque et bien d'autres; compositions alors populaires; comme aussi la Comédie, dont les vers étaient dans la mémoire de simples artisans, et de gens de la dernière classe, que l'on commentait cent ans après dans les Églises; les strophes de l'Arioste et du Tasse, chantées par les gondoliers de Venise, où Thérésie avait à peu près ses coudées franches; la seigneurie s'y étant constamment refusée à l'établissement d'un tribunal inquisitorial composé de moines. (Sarpi, Hist. delC inq. in Venezia, Limborch, 63 et suiv.) .

Ceux qui, après avoir la attentivement cette longue citation, si riche en précieuses révélations, en fewut leur profit pour apprécier certains bits connus de la vie de Dante, ses voyages dans presque toutes les 4rtlies de l'Italie, en France, en Angleterre même, dit-on, sa profession, au moins officielle, de médecin, sa vaste érudition, surtout comme théologien; pour bien étudier ensuite sa manière de procéder dans la Comédie, les questions religieuses qu'il y soulève, les controverses qu'il y fait engager, et surtout ce qu'elles ont d'illogique en apparence dans leurs conclusions; ceux-là pourront difficilement méconnaître en lui l'apôtre enthousiaste de l'hérésie, son mission-

1276 l'uérésib de dante

iiaire, son poète et son doctenr, en même temps que son diplomate et son homme d'État li leur faudra reconnaître alors que la Gon|^ die, ce poème encyclopédique, où se trouve résumé tout ce que l'humanité avait amassé de savoir au moyen âge, a été composé par lui tout à k fois comme machine de guerre et comme moyen de recrutement, afin que, répandue et prônée par les croyants, commentée par les Parfaits; elle eût à dcvenh*, comme les compositions en vers et en prose qui l'avalent précédée^ versi dCamore e prose di ramami, une arme d'autant plus redonuble qu'elle frapperait dans Tombre; une fanvegafde pour les propagateurs de la religion d'amour, enfin un appât pour la foule attirée vers eux par les prestiges d'une poésie sans rivale et par une avide curiosité;

Tels étaient les moyens en usage dans l'église sectaire pour recmter ses rangs en bravant la persécution, lesanathèmes et les bourreaux. C'est ainsi que les troubadours étaient devenus pour elle des auxiliaires si puissants et si dévoués. C'est ainsi que Dante fut amené à composer son poème dans un système tel qu'il pût suppléer et continuer leur propagande religieuse, au moins en Italie. Mais pourquoi, demande-t-on, écrire dans un langage accessible seulement à un petit nombre d'initiés? Précisément afin d'exciter la curiosité par Tétrangeté des images, par la vivacité des couleurs, par la magnificence de la poésie, de donner l'éveil an sentiment religieux par des controverses sophistiques à double face, et de préparer un accueil lavorahie à ceux-lk qui se présenteraient dans les villes et les châteaux porteurs do précieux manuscrit, en se déclarant aptes à en expliquer les figures et le sens interne. Le poème sacré, poema sacro, fut indubitablement destiné par son auteur à remplacer • l'exemplaire du Nouveau Testament, qui jamais ne quittait les Parfaits et qu'ils portaietit soos leur manteau dans une bourse de cuir. (Schmidt, il, 95.) Ce livre, en temps de persécution, était contre eux un témoignage accusateur* Mais comment incriminer, soupçonner môme la très-orthodoxe Go« médie, composée sous l'inspiration de la très-sainte et très-humble Béatrice, si remplie de dévotion pour l^iarie, qu'elle eut toujours en grande vénération. (Firanora.)Catond'Utîque, lui-même, à la porte du Pui*gatoire, était admis, soos une si bonne garantie, cckume un saint catholique.

Représentez-vous un de ces ministres vaudois désigna par le nom de Parfaits, introduit au foyer de quelque famille de la riche bourgeoisie ou de la noblesse, déployant les pages du poème divin et commençant la lecture des passages qu'il suppose les plus propres h

fiâre impreaBîoD sur ses hôtes, étudiant sur cbacun d'eux l'effet qu'ils produisent, les réflexions qu'ils suggèrent, et réglant en conséquence les développements à donner h sa glose. Vous pourrez vous faire alors une idée de ce qui se passa au comnienceiiient du xiv" siècle lors de l'apparition de la Comédie. Vous comprendrez comment surgirent de tous côtés tant de commentateurs, fort habiles à noyer le sens intime sous la lettre , dans leurs annotations manuscrites, dont beaucoup ont survécu; mais réservant pour des canférences secrètes, pour les veillées' du manoir, les explications orales, qui encore n'éuûent données que peu à peu» et à mesure que l'initiateur acquérait plus de confiance dans la discrétion de l'initié. Vous comprendrez alors l'intérêt qui, dès le début, s'attache au puëme, Tattention générale qu'il excite, Tadmiration dont il devient l'objet, au point de rentrer en triomphe dans Florence, pour y être commenté par Boccace en pleine Église catholique. Or que fait Boccace? Fidèle aux us de ses coreligionnaires, il lit en public un docte commentaire, dont il nous est resté partie, il s'y étend longuement sur ce que cbacun sait, sans jamais s'écarter de la lettre ; mais il connaît ses auditeurs, il a remarqué leurs impressions, entendu les réflexions de chacun d'eux ; il a pu faire son choix dans le nombre, et il sait à coup sûr ceux avec lesquels il peut s'ouvrir plus ou moins, dans des entretiens secrets, sur l'esprit et le but d'un poème dont il a, comme Pétrarque, Tintelligence au plus haut degré; car il est certain que ceuxlà ne le trahiront pas. Peut-être même à cette époque, où Talbigéisme ayant cessé d'êtfe redoutable à ses yeux, Rome avait pris le parti de croire à Torthodoxie de l'Alighieri, celui qui se sérail avisé de révéler la nature sectaire du poème aurait-il payé cher sa trahison et subi loi même, comme hérétique, le châtiment qu'il aurait cru faire tomber sur d'autres. Voilà comment Rome aurait contribué pour sa part à épaissir les voiles dont l'auteur florentin avait enveloppé sa création, comment elle ailrait aidé Béatrice à passer aux yeux de la foule pour la personnification de la théologie catholique, Francesca de Rimini et la Pia, pour de tristes victimes de l'amour et d'une jalousie.barbare.

Nous pensions pouvoir à l'occasion de cet Episode des deux amants de Rimini, dont le Roman de Lancelot semblerait avoir amené la sanglante catastrophe, pouvoir traiter avec quelque développement la question des Romans de chevalerie, qui, pour nous, ont été inspirés par le même esprit d'opposition à TÉglise romaine; mais l'attention doit être fatiguée par un commentaire déjà bien long, et cela nous

Page 1