TENTATION
Toujours le même été pèse au fond de ta chair. Qui te déchirera? quel pâle et vague éclair ?...
EVE
J'irai...
LE SERPENT
Nous quitterons cette lourde demeure...
Nous irons consoler notre frère qui pleure...
EVE
Es-tu Dieu ?... toi pourtant si tendre au sort humain.
LE SERPENT
Tu pleures ?...
EVE
Ta Pitié déjà m'a pris la main.
LE SERPENT
Viens, sous un pauvre ciel d'agonie et de soufre, Tes larmes ont roulé sur le monde qui souffre. La pâle multitude embrasse tes genoux.
EVE
Humble Roi, prends pitié des autres et de nous. Abaisse ton beau front couronné de détresse, Laisse-moi défaillir, Passant, sous ta caresse...
LE SERPENT
Allons-nous-en... Les cerfs ont soif dans la forêt... Le monde est malheureux...
EVE
Je le consolerai.
LE SERPENT
Le monde est déchiré par des tourments sans causes. Viens, nous pardonnerons leurs voluptés aux roses. Nous briserons d'un coup l'amphore du destin...
EVE
Ne souffre plus... Je t'aime... »
Et dans le grand jardin Où remuait le soir au fond de l'herbe sombre. Comme Tépoux revient le Serpent fuit dans l'ombre.
Eve
Tu m'as dit : « Le bonheur est ici, mais la vie, Mais le monde est ouvert à ton vaste désir. II est sous le soleil des douleurs que j'envie^ Avant d^avoir souffert je ne veux pas mourir.
Je veux souffrir la faim pour mieux rire et mieux boire
Et mieux te disputer la chair riche des fruits.
Je te veux méprisé pour désirer la gloire
Et pleurer loin de toi durant de longues nuits.
Elle aussi, la douleur est une grande joie. D'autres pleurent... Je veux tout connaître... Partons. Vois panteler là-bas comme une immense proie Tous ces pays tremblants au pied repu des monts.
Viens... Tu n'as qu'à passer, ils attendent un maître, Et pour les posséder tu n'as qu'à bien les voir, Pour te faire aimer d'eux tu n'as qu'à les connaître... Sur ce que tu connais laisse tomber le soir.
Laisse tomber le soir, et sur ma gorge en fête Couche-toi bourdonnant de tous les bruits du jour, Et dans tous ces échos, sous ma robe défaite. Alors se lèveront les pays de l'amour.
Les villes et les ports, tous les ciels du voyage. Tous les frères perdus et soudain rencontrés. Flotteront sous tes yeux endormis, comme nage L'odeur de notre amour dans mes cheveux cuivrés.
EVE 69
Comme nage mon cœur au fond de la^musique Ton rêve sombrera gorgé de souvenirs, Et tout un univers d'ardeur métaphysique Bondira dans ton cœur au gré de tes désirs.
A peine ces désirs, dans ton âme assoiffée, Se lèveront à Taube et courront dans les blés Que la terre partout, encore décoiffée.
Sommeillante à demi, viens, les aura comblés.
Pieds nus, tu les verras déchargeant les navires. Poussant les socs, pendus aux brides des chevaux, Et tu ne sauras plus, en écoutant leurs rires, Où commencent leurs jeux, où cessent leurs travaux.
Tous ces garçons joyeux que noircit la limaille. Tous ces rustres ravis paressaient comme toi. Une femme est venue et leur a dit : « Travaille. » Et depuis chacun d'eux, dans son domaine, est roi.
Souverains des métaux, des flammes, de l'argile. Ce qu'ils veulent, leur main le pétrit en chantant. L'univers obéit à leur outil fragile...
Va... Travaille comme eux... Ton royaume t'attend.»
Mon royaume est bien de ce monde, Je l'ai bien créé, je le vois, Je le touche, je le féconde...
Il a tes yeux, il a ta voix.
Il a, dans l'ombre de ses branches, Le souffle errant de tes aveux, Il frissonne comme tes hanches Sous le soleil de tes cheveux.
Il soupire comme ta gorge, Il s'exalte comme tes pleurs...
Il laboure, il pétrit, il forge, Ses chantiers ruissellent de fleurs.
Devant toi, dans la saison fauve, La mer se creuse comme un lit.
Le soir jette une écharpe mauve Sur ton rite qui s^accomplit.
Tu mènes de brûlantes fêtes Où s'accouplent les horizons, Quand sous la crinière des bêtes Tes longs doigts mettent des frissons.
Les pommiers éclatent de pommes, Tu ris et mords à belles dents...
Laissons dormir les vagues hommes Alourdis de désirs prudents.