LE FIGUIER
Alors dans tout mon sang quelque chose de doux, Tout le poids partagé d'une sublime faute, Me jeta, dans les lys de l'herbe, à tes genoux, Sur mon front se pencha ton âme faible et haute.
Je bus ces pleurs ardents que j'ai compris depuis, Et dans ce bleu jardin où s'embaumaient nos âmes. De quelques fruits, au bord biblique du vieux puits. Sous un figuier, au clair des astres, nous soupâmes.
J'ai vu le jour rôder de clairière en clairière Et trembler l'herbe russe au-devant du soleil Tandis que la forêt dans la verte lumière Sortait en frissonnant des brumes du sommeil.
J'ai vu les barques d'or qui partaient pour la pêche, Le port rose, et la mer sous les grands cuirassés, Tandis qu'à belles dents Naples, comme une pêche Mordait le jour fondant sous ses doigts enlacés.
j'ai vu le jour rôder 91
J'ai voulu voir, et c'est depuis que m'accompagne Partout une Erynnie au visage serein, Les villes en sueur de la grave Allemagne Se mirer dans les flots romantiques du Rhin.
J'ai vu, devant Jersey, les hautes vagues noires Effriter le granit des poèmes d'Hugo Et la lune sculpter le long des promontoires Un bas-relief dansant comme un Donatello.
J'ai vu Rome, j'ai vu la tristesse de Pise, Et Cérès, à Pœstum, verser ses derniers pleurs, Je me suis endormi sous un pont de Venise, Je me suis éveillé devant Florence en fleurs.
Toutes les voluptés que peut donner la terre, Les promesses du ciel, la santé de la mer, Tout ce qui peut tenter une âme volontaire, Rien ne m'a fui, j'ai tout senti, j'ai tout souffert.
Le néant m'a souri sur le lac de Genève Et j'ai pleuré, je crois, dans un bouge d'Anvers. J'ai tout vu, tout haï, tout aimé... mais, mon Eve, Un seul regard de toi vaut pour moi l'univers.
Le Voyage
Partons, voici l'auto qui trépide à ta porte, Venise t'ouvre au sud ses bras roses et fins, Rome se plaint au vent de la campagne morte, Naples de pommes d'or emplit ses blonds couffins.
Si, lasse des pays que le soleil parfume. Tu préfères courir sous les brumes du nord Viens, vers Cologne en feu le large fleuve fume, C'est l'heure où le couchant descend sur Dûsseldorf .
Les grands ponts engouffrant un steamer sous leur arche, Les tours noires, les chants de la pluie et du fer. Et le Rhin, au milieu, lent comme un patriarche. Emportant le reflet de ces bruits à la mer,
Tout Fâpre devenir des nations modernes. Le sifflement des trains sous les clochers rouilles. Le commerce et ses docks,la guerre et ses casernes, Viens, halettent pour toi le long des quais mouillés.
L^Europe est là, t'ouvrant son âme énigmatique Où flottent, à la fois robustes et pervers, Le sourire ambigu, les pleurs du monde antique. Et les vastes frissons du plus jeune univers.
Nous verrons, si tu veux, les fleurs médiévales En guirlandes croulant sur le front des cités Et les marchés bruyants sous les vitraux des halles Avec la même joie et les mêmes beautés.