TRIOMPHE DE PHOCÉE
Après avoir rivé la face du destin A la proue, ô Puget, du paquebot latin, Les Maîtres glorieux qui pilotent le monde Ont dressé sur ton port la grande table ronde.
Ils vont venir s'asseoir au lyrique festin Qu'un fraternel labeur prépare dans la joie. Dans le fracas des treuils, des charrois et des trains, Pomone a sur les quais fait ruisseler les grains, Isis a déployé ses écharpes de soie Et sur les lourds tapis arrivés d'Orient L'Abondance a couché le Travail souriant.
Débordante de fruits, de fleurs, de coquillages, La table, sous les mâts couronnés de feuillages, Etale son poème au pied des Olympiens.
A travers la forêt des wagons et des grues, Sous le lever bleuté des lumières plus drues, L'Ephésienne en rêvant laisse aboyer ses chiens. Des vaisseaux pavoises, d'espiègles canéphores Aux tonneaux débondés emplissant leurs amphores, Descendent sur les quais au milieu des ballots. Tandis qu'abandonnant leur voile aux mains des flots Autour du lit de Zeus les Muses accourues Dansent ; mais lui qui tient Phocée entre ses bras
Rit de voir le vieux Pan tituber dans les rues, Cependant qu'Ouranienne ajustant ses longs bas Boucle une jarretière à sa cuisse d%oire Et pour mieux l'attiser aux langoureux combats Inonde de parfums sa toison chaude et noire...
Tous, les grands Voyageurs du ciel et de la mer, Les Pasteurs, les errants des routes de l'éther, Les Chercheurs foudroyés du Rêve qui chavire, Les Pilotes dorés de l'éternel navire, Tous, les noirs travailleurs, les crédules d'hier Et les blancs exaltés que l'avenir inspire, Les Tendres de la terre et les Durs de l'enfer, Les bâtisseurs de lois, les constructeurs d'empire, Les Maîtres, les Heureux sont là.
Le pont de fer Sous les doigts d'Apollon sonne comme une lyre. Le peuple acclame, et fauve, empourprée, en délire, Couverte de cristaux, de viandes et de rire, La table sous le poids des richesses se fend
Les grands paons dépecés traînent encor leurs queues Sur les plats ocellés, dans les assiettes bleues. Gigantesque, de bronze et d'or, un éléphant Brasille sur les vins dans les coupes qui fument. Des baisers de Vulcain Minerve se défend. Et voici que des quais embrasés, que parfument Les torches et Tencens où les bouges s'allument, Montent les cris mêlés du Baiser triomphant.
Ils s'aiment...
Et tombant sur Fextase des choses, Pareille à chaque nuit, du beau ciel velouté Sur Marseille descend une molle clarté.
Aux pentes du Pharo le silence argenté Berce l'âme du port au cœur des lauriers-roses. .. Calme et nue, elle dort son rêve de Tété.
Mais une ombre a passé sur ses façades roses. De ses seins sur la mer glisse un voile froissé...
A son bras languissant un bras est enlacé... Sur la table qu'Hébé hier joncha de roses S'éteignent les flambeaux qu'Héphaïstos cisela, Et là-bas flotte un pan de la nappe rougie Près du lit où Vénus pâmée étincela.
Un parfum rôde encor. Tout s'éteint.
Mais voilà Que tressaillant déjà d'une neuve énergie Les chevaux du soleil hennissent. Tout l'éther Flamboie, irradié comme un bloc sur l'enclume. Et de leurs sabots d'or, dans le port qui s'allume, Heurtant les lourds barils et les ancres de fer. Secouant en passant un paquebot qui fume. Déchirant aux agrès leur crinière de brume. Ils font danser là-bas les îles sur la mer... Et sur le transbordeur l'aurore s'émerveille.
Dans le gouffre, où les mâts brûlent, ardents flambeaux. Sur les genoux de Zeus la ville en fleurs s'éveille.
Les vents en rougissant dispersent leur corbeille,
Et le Père rêveur dans sa robe en lambeaux
Voit le matin heureux descendre sur Marseille.
Empourprant sous ses pieds les divins escabeaux
Les espiègles lueurs jouent avec sa couronne...
Une coupe à la main, rose d'un vin du Rhône,
Il sourit à la nuit qui veut le retenir.
Le peignoir étoile sur les marches du trône
Une dernière fois scintille et va bleuir.
Il fronce les sourcils, il médite, il ordonne
L'innombrable beauté du jour renouvelé,
A Tavance il jouit des délices qu'il donne.
Il attelle les chars, il partage le blé ;
Sur le front des maisons sa droite s'est posée.
Il fait un signe, on sent remuer sa pensée.
Le néant tombe en lui plus profond, mais autour
De la ville nageant dans la sainte musique
Renaissent les splendeurs de Tunivers physique,
Dans les cœurs endormis la Vie est de retour.
Qu'ils travaillent ! Ils font un peuple magnifique.
De leur rêve, autour d^eux, que la terre trafique,
L'amitié les unit, ils bâtissent la Tour.
Des coteaux à la mer, sous Tafflux prolifique
Qui jette les faubourgs sur les quais en sueur,
Entre les mains de Zeus s'incarne la lueur.
Et vers Tardente Ville, à l'Olympe pareille,
De tous les ports du monde, une couronne au front,
A travers les brouillards l'Avenir appareille
Et volent sur les mers les Heures qui viendront.