CONCERT CLASSIQUE
Le peuple est là. Wagner, Beethoven le reçoivent. La forêt symphonique entr'ouvre ses lauriers Et sous la frondaison perdus, tous, ouvriers. Poètes et marchands n'ont plus qu'un cœur, ils boivent La Souffrance et l'Amour, le Lyrisme et la Paix. Hercule ressuscite au cœur des portefaix Et sous le sein neigeux de quelque pâle fille Une Omphale à genoux pleure et se déshabille. L'orchestre s'échevèle au fond des bois. La mort Lumineuse des prés où court le rouge automne Sous l'horizon cuivré d'un hautbois monotone S'agenouille. Un clairon, brusque, évoque le port, Et les durs trafiquants, dans l'éclat métallique, Voient rouler les wagons et les sables d'Afrique.
Un charpentier voit s'assembler des poutres d'or.
L^idéal quotidien que la musique achève
Les baigne de pitié, de douleur et de rêve.
Tous les songes flottant dans Tair lourd des bureaux,
La pluie et les rayons collés à leurs carreaux,
Le morne désespoir de leur longue semaine
Vaguement devant eux prend une forme humaine.
Ils sentent dans leurs cœurs traversés de sanglots
Leur commune vertu s'unir, de vastes flots
Les emportent, ils prient, la Tendresse les touche,
Et le front dans les mains, se serrant dans la nuit.
Ils ont enfin vaincu la paresse et Tennui,
La gloire d^un beau jour dans leur rêve se couche.
Ils ont respiré Tâme éparse des vainqueurs
Et se sentant plus forts ils se veulent meilleurs.
Partout, des quatre coins du vaste amphithéâtre. Ils voient les ailes d'or des Victoires s'abattre. Les murs croulent. Le monde est en eux. Les héros Au joug des passions accouplent les taureaux.
Hândel écoute Dieu lui parler dans la brise, Et Bach et Cœsar Frank qui bâtissent l'église L'enchâssent, irisé, dans leurs chantants vitraux. Berlioz et Schumann, sous le soleil des psaumes, Par delà les étangs où dansent les fantômes, Voient venir la Concorde à travers les épis. Sur un quai d'ambre blond déroulant ses tapis Tout un vague sérail de plaintives sultanes Débarque en babillant dans l'ombre des platanes, Saint-Saëns sourit... Quand brusque, au cœur noir de Carmei La Mort plaque en passant les accords de l'hymen. Et Siegfried, roide et pur, pleuré par les ténèbres, Redescend au néant des fanfares funèbres.
Et sur les fronts tendus de ce peuple entassé Le pâle enthousiasme arrête sa rafale.
Le grand souffle orageux des cimes a passé. Tout s'éteint.
La rumeur fervente et colossale Une dernière fois bat les murs de la salle. Ils pleurent... Ils se sont dans l'ombre pris la main.
Ils se jurent de suivre, ensemble, le chemin Qui mène au seul Amour, au Bonheur, à la Vie. Ils ont mis leur manteau, pris leur bâton. Ils vont...
Les soucis quotidiens, la misère et l'envie Peuvent passer ce soir le seuil de leur maison, Ensemble ils ont rompu le pain d'or du génie. Ils ont communié dans la même beauté, Et leur noble amitié, fille de l'harmonie. Mêle leurs cœurs naissants au cœur de la cité.