‹ Le paradis retrouvéChapitre 26 sur 43 · MARSEILLAISE · texte numérisé non relu

MARSEILLAISE

Dansons I Sur le parvis de toutes les églises

Dressez les tables du festin Et que boivent, les gueux, dans les fêtes promises,

A larges coupes, leur Destin.

Que le vin de la paix ruisselle des fontaines,

Noyons-y la Peur en riant, Et qu'ivres de baisers dorment enfin les haines

Sur les grands tapis d'Orient. .

Venez ! Le long des quais, sous les dais de feuillages, Dans l'encens des processions,

Adorons sur les chars de lyriques images, Fêtons l'amour des nations.

Marseille, la première, entre toutes les villes, A pleines mains, aura jeté

Le grain de liberté dans les âmes serviles, Fêtons Tuniversel été.

Nous avons éveillé l'Europe prisonnière, Dans nos bras encore une fois

Nous l'avons emportée à travers la clairière Au plein soleil des libres lois.

Aujourd'hui le pardon dans nos âmes regorge, La canaille que nous étions,

Partout, de Tavenir a vu flamber la forge Au vent des révolutions.

A grands coups de marteaux, sur nos cœurs, sur renclume^

Reforgeant les siècles maudits.

Nous avons vu monter, à travers notre brume,

L'Adam chassé du Paradis.

L'immense Condamné, sous ses chaînes sublimes, Avec nos yeux nous regardait,

Et ses fers en chantant sont tombés sous nos limes... Eve, tremblante, nous aidait.

Nous avons déchaîné l'orgue des grandes foules.

Et dans l'écume du passé Le torse des vieux temps s'enfonce sous les houles.

Le vent des âges a passé.

Maintenant sur le port tombe le crépuscule, Le soleil s^est couché sur les dalles, les mâts S'embrument doucement, et mon rêve recule Jusqu'aux soirs de Gyptis, aux soirs de Pithéas.

Je revois le retour des blanches caravelles, Les croisés, et la Vierge un pied sur le requin, Ou les vieux dieux barbus taquinant des pucelles Aux poupes d'or verdi des nefs de Charles-Quint.

C'est ici que, portant un monde dans son âme. Maigre enfant de quinze ans, Puget venait s'asseoir. Et de ses yeux nerveux pétrissant l'air en flamme Sculptait sur l'horizon les galères du soir.

Daumier, dans cette mer, pieds nus, trempait la lave Qui coulait dans son sang et venait rafraîchir, Au salubre mistral, son vaste front d^esclave Et ce cœur tourmenté que rien ne put fléchir.

De tous ces exaltés la race n'est pas morte. 0 mes frères. Lombard, Verdilhan, vous aussi, Sur cette haute mer le rêve vous emporte... Il est chargé d'un dieu, Tair qu'on respire ici.

Tiens-toi, là, ô mon âme 1 non pas toi, formée dans les écoles, exercée dans les bibliothèques, repue dans les académies et sous les portiques d'Athènes, et travaillée d'une indigestion de sagesse. C'est toi, âme simple, rude et grossière, toi, telle que t'ont ceux qui n'ont que toi, c'est toi que j'interpelle, âme tout entière de village, de carrefour, d'ouvroir.

Tertuluen. Du témoignage de l'âme.

Au Peuple

Commune lumière de tous !

Eschyle

D'autres vous ont chantés, fils des grandes armées, Ensemençant FEurope à travers vos fumées,

Grevant les ponts, passant le Rhin, En haillons, mais gueulant votre allègre épopée, Sur les créneaux brisés marquant avec Tépée

Les droits du Peuple souverain.

D'autres vous ont montrés, sur la place publique, Pieds nus, le cœur brûlé, forgeant la République

Sur l'enclume de la cité.

Pressés comme les blés au soir de la récolte, Tombant, fauchés comme eux, au vent delà révolte,

Dans les bras de la Liberté.

Ivres du sang du Christ bu par larges rasades. Sans armes, en troupeaux, partant pour les croisades,

Dans tous les ports de TOccident, Sous la rosace en feu des églises gothiques D'autres, transfigurant vos âmes extatiques.

Vous ont ouvert un ciel ardent.

Et certains, sur la toile, en leur païenne aumône, Sur le sein de Vénus, dans les bras de Pomone,

Vous ont couchés, les yeux ravis, Tandis que dans un port que l'Orient parfume Comme un jardin errant quelque grand vaisseau fume

Au fond d'un radieux pays.

Ceux qui, plus près de moi, penchés sur vos colères, Dans le bagne flottant des chantantes galères,

Sont descendus dans votre enfer.

Ont dit les bras crispés des forçats à la chaîne, Le pain noir des rameurs, et sous le banc de chêne

Les pieds nus dans l'anneau de fer.

Quelques-uns, pour rouvrir vos paupières fripées. Sont allés vous chercher jusque dans vos lippées.

Au fond perdu de vos remords.

Et sur un lit sinistre aux vagues rideaux rouges, Encor mal essuyés de la sueur des bouges,

Vous- ont veillés comme des morts.

Et les meilleurs, suivant les leçons de Virgile, Gomme un torse de dieu pétrissant votre argile.

Vous ont dressés, les bras ouverts.

Dans le bourdonnement des lois et des abeilles, Courant sur des filets, dansant sous des corbeilles.

Rires naïfs de Tunivers.

Mais tous, derrière vous, dans une immense aurore, Ont montré cependant d'autres êtres encore,

D'autres hommes rêvés plus beaux, Banquetant en plein ciel, au-dessus de la vie. Et dénudant, entre eux, l'Espérance ravie

Au lit muet de vos tombeaux.

Ne vous détournez pas, laissez-les sur leurs trônes, Laissez les Olympiens rire au-dessus des faunes,

Moi, je ne chante que pour vous...

0 peuple des forêts, des mâts et des usines. Grand pin mélodieux d'où coulent les résines,

J'essuierai tes pleurs à genoux.

Je n'entonnerai plus l'hymne de tes armées, Je ne t'ouvrirai pas les plaines enflammées

Sur les rosaces du vitrail.

D'autres célébreront tes heures héroïques, Moi, je veux essuyer sur tes membres stoïques

La poussière de ton travail.

Saints, je veux vous courber sur les moules en flammes, Vous dresser sur les chars, vous ployer sur les rames,

Vous pendre aux naseaux des chevaux.

Marcher derrière vous dans la gloire des rues, Pousser à vos côtés les bras de vos charrues.

Mêler mon âme à vos travaux.

Dans l'éclair des outils, à la chaleur des forges. Peinant avec vos mains, râlant avec vos gorges.

Sur les barques, devant le four, Je veux glorifier mon effort dans les vôtres. Et joyeux partager, manger avec les autres,

Le pain gagné de chaque jour.

Le pain est la vertu des hommes, La terre en lui devient esprit.

Partageons-nous, tant que nous sommes, Le pain que la Foi nous pétrit.

Le pain est rame de la terre, Et lorsqu'un pauvre solitaire Sur une borne rompt son pain, Autour de cet homme qui mange On croit voir, sur des ailes d'ange, Flotter l'âme du genre humain.

La prochaine moisson qu'on sème Lève en esprit avec le grain, Et c'est en nous le ciel qui s'aime, Jésus qui germe avec le pain. Dans les plaines ensemencées Dieu mûrit avec nos pensées.

Les cités sortent des sillons.

Et sur nos vertus moissonnées Se lèvent les Lois couronnées D'épis tressés et de rayons.

Lui qui toujours d'une âme sûre Va droit où l'avenir le veut,

Le Peuple, ami de la nature, Adore le pain comme un dieu.

Il le sent vivant comme un frère.

Il lui sourit, il le vénère, Il le contemple avec amour, Et quand chez lui la table est mise C'est toujours le plus vieux qui brise Le pain gagné de chaque jour.

Pardonne-nous, pain que naguère, Dédaigneux des humbles travaux, Les dieux farouches de la Guerre Foulaient aux pieds de nos chevaux.

Donne-nous la foi coutumière.

Et fils vivants de la lumière.

Par les chemins civilisés, Chantons la Paix à sa charrue, Dételons la Haine qui rue A l'affût des canons brisés.

Chantons le pain à Fâme blanche, Versons le vin des jours meilleurs Que sur la place, le dimanche, Viennent goûter les travailleurs.

Dressons la table fraternelle.

Asseyons-nous tous autour d'elle.

Et que le peuple puisse enfin.

Depuis des siècles qu^on le berce.

Mettre la vieille tonne en perce Et manger du rêve à sa faim.

0 peuple, c'est ta destinée

De vivre heureux de ton travail.

Lorsque s'achève ta journée

Tu viens t'asseoir devant le mail.

Dans la chanson que tu fredonnes,

Toutes peines que tu te donnes

Durant le jour viennent, le soir,

Avec des faces enjouées,

Gomme des filles dévouées,

Sous le porche avec toi s'asseoir.

Tous les bruits de la ville autour de toi s'endorment, Les maisons sur les quais que les ombres déforment Flottent à la dérive au bord du fleuve noir, Et comme elles tu suis le songe qui t'emporte,

Ton poing rêveur frappe à la porte Que verrouille la peur au seuil du vieux Manoir.

Ah ! beau poing, frappe sur renclume, Prends la bêche, prends le rabot, Empoigne ton brancard, allume L'âme hésitante du flambeau, Dompte le vent, fouille la mine.

Libère, abats, fonde, domine, Au poing du monde heurte le tien, Tout t' obéit, maître fragile, Ne gaspille plus ton argile...

Peuple, le rêve ne vaut rien.

Il est là, devant toi, ton univers splendide... Trop longtemps tu rêvas comme un enfant candide

Qu'on détourne de sa maison.

On t'ouvrit la forêt des riches basiliques. Mais sous la floraison des paradis bibliques

On retarda ta floraison.

Oh ! viens, entre avec moi dans ta terre promise, Eve t'attend, debout devant la table mise

Sous les guirlandes du portail ; Partout, on forge, on moud, on charroie, on laboure, Adam, ton paradis est là qui nous entoure,

Dans les fêtes de ton travail.

Nos appétits jamais n'épuiseront le monde... Rougissons, quand partout le labeur surabonde,

De voir d'autres peiner pour nous.

Au travail! Les chantiers bourdonnent jusqu'aux faîtes. Pour nous en détourner ni sages ni prophètes,

Plus de paresseux à genoux.

Quels cantiques jamais vaudront Tair héroïque Que rythment les marteaux au cœur de la fabrique

Où croulent les brasiers ardents.

Lorsque tu ris, penché parmi les escarbilles, Les taquinant partout comme de belles filles,

Une fleur de fumée aux dents.

Quel autre autel jamais vaudra devant tes rêves Les blocs étincelants, carrier, que tu soulèves

Dans la lumière du matin, L'eau du ciel que tu bois dans tes deux mains en coupe, Ce pain frais, et Todeur rustique de ta soupe

Sur les rocs aux nappes de thym.

Et toi, gai charpentier qui retrousses tes manches

Et qui sens devant toi trembler le chœur des planches

Quand tu rentres dans Tatelier, Quel temple accueillerait ainsi ton âme pure Et quel tapis pour toi vaudrait cette sciure

Qui craque et rit sous ton soulier.

Compagnon aux yeux francs, vrai fils de la Lumière, Ouvrier, frère aîné de l'arbre et de la pierre,

En véinté, je te le dis, Voici venir les temps de la récolte humaine. On crut semer pour toi l'ignorance et la haine,

Tu moissonnes le Paradis.

Et si, pour t'exalter en ivresses épiques,

Tu veux communier, dans des jeux olympiques.

En un festin universel, L^arc triomphal est là, la Paix t'ouvre son arche... Venez, de tous pays, passez, métiers en marche.

Sous rhvmne de la Tour Eiffel.

Svelte, guerrière et pacifique, Au-dessus de Paris mouvant.

Elle s'ëlance magnifique Dans les bras du soleil levant.

Par-dessus Tépaule des dômes Elle sourit à tous les hommes Sur l'univers ensommeillé.

Annonçant chaque jour au monde Ce qu'à ses pieds Paris qui gronde Tend au matin émerveillé.

L^avenir heureux qu'élabore

Tout le travail par toi souffert

Bat ainsi dans le cœur sonore

De la Tour aux piliers de fer.

Sous son arcade glorieuse,

Peuple, la Nuit mystérieuse

Vient contempler Paris couchant,

Et mille nids aux cris de flamme

Dans son grand nid n'ont plus qu'une âme.

Comme tes voix n'ont plus qu'un chant.

L'hymne de ton travail flotte au-dessus des villes Quand, dans ton humble orgueil, croisant tes bras tranqi Tu regardes la nuit tomber sur le chantier Et que, quittant joyeux la tâche interrompue. Tu t'en vas, jouissant des plaisirs de la rue, Mais le cœur plein de ton métier.

Le chant de ton travail monte au-dessus des fleuves Lorsque de quelque pont jetant les arches neuves Tu rapproches les champs qui se tendent la main, Et que de son chaland le marinier qui passe T'envoie un gai bonjour où sonne encor sa race Sous l'humanité de demain.

L'hymne de ton travail enveloppe le monde, Gomme tout ce qui croît et tout ce qui féconde Devient joie et soleil au bord de Tinfîni Et fait, au plus touffu des forêts de l'espace, Sous les branches en fleurs, lorsque l'avenir passe, Chanter la terre comme un nid.

Le chant de ton travail j'ai voulu le redire, Gomme d'autres la haine où leur terreur respire, Moi, c'est ton sûr bonheur, peuple, que j'ai chanté, Ton âme à l'avenir librement fiancée, Et le sourire ardent de ta jeune pensée

Dans tes regards pleins de santé.

Chanson d'Avril

Quand jDoussant, en riant, ma porte J'entre, le soir, et je te vois, 0 mon Eve, ton cœur m'emporte Au cœur farouche des grands bois.

Tous les oiseaux de la clairière Tourbillonnent autour de toi Et tu souris, nymphe ouvrière, Sous l'arbre en fleurs de notre toit.

CHANSON d'avril 143

A la sueur de mon visage Le beau pain blanc que j'ai gagné Est moins blanc que sous ton corsage Ton sein dur, de désir baigné.

Sous la jupe qui prend tes hanches Tes flancs d'épouse ont tressailli, Toutes les fleurs, toutes les branches, Tous les parfums couvrent ton lit.

Dans ton miroir le soir se lève Avec l'ombre de tes cheveux.

Et c'est la plaine qui soulève Son sein gonflé de tes aveux.

Un mystère peuple l'alcôve D'un avril de pollens flottants, Et c'est moi, ma douce âme fauve, Qui t'étreins avec le printemps.

Chanson de Mai

Donne-moi tes lourds cheveux blonds.

Et sous les vagues de mon rêve Je m'endormirai, ma grande Eve, Ouvre-moi tes cheveux profonds.

Devant la forge où je travaille, Un soir, plus tendre, tu voulus En essuyer mes membres nus.

Et mon torse encor en tressaille.

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