CHANSON DE MAI
Mai revient... Devant le foyer, Sous les marteaux, contre Tenclume, Aux reflets du feu qu'il rallume Je veux voir ton corps rougeoyer.
Chaque coup que mon marteau donne Contre Tessieu bien tenaillé T'appelle... Viens, j'ai travaillé, 0 femme, comme à ta couronne.
Au milieu de gais compagnons Je t'imaginais souveraine Avec un beau manteau qui traîne, Et le peuple mêlait nos noms.
On nous acclamait dans les rues, J'avais forgé pour le beffroi Tout un grand balcon, et pour toi Un collier aux mailles tordues.
Tu n'as qu'à venir,, je le sais, Et pour que mon songe s'achève Tu n'as qu'à m'embrasser, mon Eve, Donne-moi tes cheveux épais.
L'Ombre
A son étau l'homme cisaille.
Et derrière, pareille à lui.
Gigantesque, sur la muraille Où Tâme de la forge luit,
Son ombre active se promène
En suivant le travail qu'il fait,
Et dans cette ombre à forme humaine
Gomme un dieu s'ébauche imparfait.
Elle va, vient, elle se penche, L^apprenti lui sourit des yeux ; Le rustre a retroussé sa manche, L^ombre étend un bras glorieux.
Partout, dans la ville qui fume, Heureux comme lui de peiner, Devant le four, devant l'enclume, Un Prométhée est enchaîné.
Le cordonnier dans son échoppe, Le verrier devant son vitrail, Toute aiguille, toute varlope S'apparentent à son travail.
Et chantant leur rude romance, Sans se connaître, sans se voir, Tous ne font plus qu'une âme immense.
De ville en ville, dans le soir.
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Tandis qu'au cœur de ce murmure.
Dans la grande ombre qui le suit Le forgeron voit la figure Du Peuple qui forge avec lui.
L'Ame
Je t'aime, dur chasseur, sur les fougères sèches, Sous la tente de peaux, dans Tair vif du matin, Aiguisant en chantant le silex de tes flèches, Ou jetant une branche au foyer qui s'éteint.
Je t'aime, beau pasteur des fleuves de l'Asie, Abaissant tes longs cils aux trous du bambou noir, Modulant pour tes chiens la lente frénésie Qu'éveillent dans vos cœurs les aboiements du soir.
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Et toi qui le premier derrière ta charrue Sentis ton cœur pareil à la chair des sillons, Doux Virgile d'un soir à Fœuvre disparue, Je t'aime pour ton chant semé dans les rayons.
Sous ce même soleil, dans ce vallon peut-être. Quel moissonneur penché sur les hauts blés en feu Fauche sans le savoir le rêve de ton être Et ton âme germée à Timage de Dieu ?
Rien ne se perd. Au cœur silencieux des choses Les échos endormis, ô morts, parlent de vous, Et le Gange en roulant, le soir, ses vagues roses, Prolonge, ô beau berger, ta chanson jusqu'à nous.
Sur les barques, devant les fours gorgés de briques, Sur les champs vendangés, à Tétabli, partout, Dans la houle des ports, la plainte des fabriques. Le même chant reprend. Un sanglot sort de tout.
Penché sur ses métiers le peuple recommence Sans cesse le travail du monde en mouvement Et dans cette rumeur, où pleure un cœur immense. L'âme de Tunivers s'ébauche lentement.
L'Ébauche
A quoi songe le monde au fond de son cœur triste ? Quelle forme s'ébauche au fond de l'univers ? Sous les errantes mains de quel immense artiste Naissent les continents de Técume des mers ?
Emportant dans ses flancs son âme et sa fournaise, Que peut chercher la terre autour du vieux soleil ? Quel pouce de rayons s'enfonce dans sa glaise ? A quoi rêve le monde au fond de son sommeil ?
L'effort silencieux qui plisse son écorce S'accorde-t-il là-haut au sourd travail du temps Et l'être de clarté vers lequel il s^efforce Respire-t-il l'odeur de son naïf printemps ?
Au front bleui des monts, une idée, un jour passe, Et vaguement on sent dans la lueur qui fuit Comme un geste surpris du sculpteur de l'espace A travers Tatelier où va tomber la nuit.
Les blocs inachevés palpitent dans les ombres, D'un fronton ténébreux on dirait qu'ils vont choir. Des siècles mutilés roulent sous les décombres... Quel songe attaque-t-il à grands coups d'ébauchoir?
Il s'attarde en chantant sous la voûte étoilée A repétrir l'argile où battra notre amour, Et curieux, autour de l'ébauche voilée, Sur la pointe des pieds déjà tourne le jour.
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Ilav xa;.7io;, o çspoyaiv ai aai topat, w çyatç. Marc-Aurèle.
Pour quelques-uns le monde est une symphonie. Le ciel est un vitrail qui tremble à tous les vents. Ils voudraient essuyer les champs à Tagonie Dans la pourpre en lambeaux de grands vers émouvants.
Pour d'autres notre terre est une ruche immense Où bourdonnent les lois de Tespace et du temps Sur le front déchiré de la mer en démence D'autres nouent et dénouent les brumes du printemps.
Mais moi, hélas I soleil, aubes, sans vous comprendre, Sans vous donner des noms que vous n'entendez pas. Je vous aime d'un cœur mélancolique et tendre, Rayons qui soutenez sans le savoir mes pas.
Je dis: « Je te bénis, terre de mes ancêtres.
Je ne t'élève pas un autel fdial.
Mais je respire en toi la poussière des êtres
Qui me montrent la voie et me gardent du mal. »
Hélas ! qui que tu sois, je ne sais pas, ô gouffre, Vaste frère en travail, monde, si tu m'entends, Mais je retrouve un peu de mon âme qui souffre Dans les chaudes pudeurs de tes nuits de printemps.
Je ne sais pas, perdu dans l'espace insensible, Où vont tous ces soleils et ce ciel, mais je sens Que peut-être sans moi, grain de sable invisible, Tout l'ordre croulerait des airs éblouissants.
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Pour que dans les vallons une avalanche gronde Il n'a suffi souvent que d'un pas de berger. Et peut-être, qui sait ? dans le travail du monde, Un pas, un souffle en plus, et tout était changé.
Travail du monde
Oui, je sers à quelqu'un d'infini dans Tespace, Je ne perds pas mes jours, mes pas ne sont pas vains Cette ombre sur nos fronts qui passe et qui repasse Est celle du Semeur dont nous sommes les grains.
Germons au vaste sein du champ qui nous emporte, La douleur le laboure et la foi nous nourrit. Sous les pas du Semeur si l'un de nous avorte, Laissons la chair pourrir, recueillons son esprit.