‹ Le paradis retrouvéChapitre 38 sur 43 · TRISTESSE D ADAM · texte numérisé non relu

TRISTESSE D ADAM

Celui qu'attendent les royaumes Par les pères aux fils promis, L'Humanité de tous les hommes Dans tous les firmaments amis,

Celui que dans mes flancs je porte, La face en pleurs du genre humain.

Le Pauvre qui devant ma porte Partagera mon pain demain...

Où serons-nous, Eve tranquille.

Calme sœur de mon désespoir.

Quand sombrera l'Arche inutile Sous les flots du déluge noir ?

Où serons-nous? Les cieux succombent, L'arc du monde s'est affaissé, Du grand Arbre les feuilles tombent Sur les prés de l'éther glacé.

L'univers flotte à la dérive, Le soleil enfonce avec lui.

Sur notre humanité pensive Le dernier crépuscule luit,

Le dernier soir d'amour, mon Eve, L'un vers l'autre nos derniers pas...

Si vers moi ton âme se lève, Tout mourra, nous ne mourrons pas.

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Tes yeux, ton souffle, ton visage Se détournent de mon amour.

Par l'eau, la terre, le feuillage, Je t'invoque... Ton cœur est sourd.

Ton cœur est sourd aux voix du monde Qui t'implorent avec ma voix ; Que cherches-tu, chair vagabonde, Désir des sources, mal des bois ?

Désir errant, dans les clairières, Que cherches-tu, toi qui me fuis.

Dans Teau plus rose des rivières.

Dans les bras plus jaloux des nuits ?

L'hiver s'en va, des chœurs se forment Sur la mousse, autour du bouleau, Les grands cerfs, dont les biches dorment, Se mirent en pleurant dans Teau.

Et comme toi, le long des branches Où pointent les bourgeons pourprés.

S'enfuient de vagues formes blanches, Dans les lilas et les cyprès.

Eve, qui donc es-tu ? Ton âme, Quand on approche, disparaît Dans le printemps épars qui brame Au cœur errant de la forêt.

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Le blé pointe, les champs durcis sous la gelée, 0 Lucrèce, sont pleins d'un sourire latin, Et sous les premiers pas de l'aurore emperlée J^ai vu fondre mes jours aux rayons du matin.

On dirait, par le vent d'hier cristallisée. Que partout fiancée à l'hiver impuissant La blanche plaine court se blottir, irisée. Dans les bras amoureux du coteau rougissant.

Au bleu soleil d'hiver, dans ce ciel pâle et rose. Comme elle, trouverai -je un vague renouveau? Un parfum reste aux doigts où s'effeuille une rose: Qui viendra me cueillir dans l'horreur du caveau ?

La rosée, au soleil, retombe pluie et boue,

Le corps, dans le tombeau, redevient terre et ver...

0 rayon du matin qui caresses ma joue,

De quel tombeau sors-tu dans cette aube d'hiver ?

J'aime... En longs bas de soie un être chimérique,

Une fauve toison, un torse étincelant.

Un sourire à la fois virginal et lubrique,

Un printemps de chair vive, un matin d'or brûlant.

J'aime... Au buisson des lits une âme fraîche éclose, Dans les draps saccagés une bête de sang. Une chair adorée en sa métamorphose.

Une race, une Idée, un ventre éblouissant.

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Un ventre éblouissant, des pieds que tout ignore Hors l'iierbe des printemps qui les ont vu fleurir, En ses longs bas de soie une tremblante aurore^ Sous sa fine chemise un cœur qui veut mourir.

Car rien de notre monde, en ses désirs, n'enchante Ce jeune cœur naïf que n'ont pas su troubler Les poèmes de feu que le matin lui chante Ou qu'au bord de son lit la nuit vient roucouler.

Sous ses cils abaissés elle est comme une tombe, Sous ses deux bras croisés elle est comme un tombeau. Qui fera tressaillir cette âme de colombe ? Qui mettra l'étincelle à ce pâle flambeau ?

La tristesse est sur moi comme ungrand cygne noir, Elle me fuit, l'Eve que j'aime.

Où se cachent son front et ses pieds, dans le soir Plus brillants que la lune même?

Elle est devant la mer, sur les grands quais, buvant L'air salin qui fouette son torse,

Elle rit, flot de chair, sous les baisers du vent, Arbre en fleurs à la chaude écorce.

Une main sur le front, elle est dans l'atelier, Elle est dans l'âme d'un artiste.

Elle veut, à moitié dans l'argile, oublier L'amertume d'un baiser triste.

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Elle est dans le sourire en deuil de l'univers, Dans la terre qui s'abandonne,

De l'automne blessé de ses yeux entr'ouverts Son âme coule et me pardonne.

Elle est dans les enfants, les bêtes, elle rit

Dans les blés et les fleurs sauvages,

Né du sel de la mer le feu de son esprit Court sous l'écume des rivages.

Elle est dans tout mon cœur qui croit partout la voir

Et partout elle fuit, mon Eve.

La tristesse est sur moi comme un grand cygne noir...

La mort est sur tout cœur qui rêve.

Je neveux plus pleurer. Non. Le rêve est mauvais.

Et je m'endors encor, beaux arbres retrouvés,

0 terre chaude et bleue, à votre ombre innocente.

Venez, belles odeurs, venez, que je vous sente,

Longs sourires brillants des sources, tendres fruits.

Douce herbe épanouie aux vagues bras des nuits,

Vous n'attristerez plus votre âme transparente,

A votre renouveau tout le mien s'apparente.

Je vous emporterai mêlés à mon amour.

Encens de la futaie, accueillez mon retour,

Grands cerfs, léchez mes mains, dansez, blonde lumi^

^lon âme a retrouvé sa liberté première.

Du fond du vert bassin où Satan s'accouda

Eve tire le voile où son désir broda

Sous l'orgueilleux pommier tout éclatant de pommes

Le Paradis conquis des bêtes et des hommes...

Tout le riche univers s'ouvre devant nos sens,

Tout l'opulent jardin des couples innocents.

TRISTESSE d'aDAM 195

Les fleuves et les ports, les villes et les fêtes,

Le chœur des libertés dans leurs robes défaites.

Le peuple fourmillant des travaux accomplis.

Les forêts de TÉden élargissent leurs lits

Où se couche le ciel avec la grâce d'Eve.

Et seul, TArbre abattu de la Tristesse achève

De pourrir lentement sous Therbe du printemps,

Tandis que germe en moi l'Avenir que j'attends.

Ces pauvres désœuvrés bâillant leur âme vide Attablés aux balcons des cafés miroitants Ne voient pas derrière eux rire la mer splendide Et courir sur les toits les pieds vifs du printemps.

D'autres perdent ce jour à relire Descartes, D'autres comptent leur or, et les plus malheureux, Au fond d'un bouge infect, ont tripoté des cartes Et mornes maintenant se regardent entre eux.

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Et moi qui les méprise, hélas! je suis leur frère. Qu'ai-je fait? Les pieds lourds, de mes mains maladroit, N'aurais-je point passé sans rien laisser sur terre Et mes jours sont comptés et la mort est sur moi..

Oh ! pouvoir de ses mains abattre un arbre, faire Une charrue, un lit, conduire un fin voilier. Et maître de sa joie, avec sa face claire. Etre un gai compagnon dans un clair atelier !...

Psaume

Siçut sagiltœ in manu potentis, ita filii excussorum.

Psaume 126.

« Jouissons... Nous avons, pour bercer nos paresses, Au pied de nos divans, en face de la mer. Des terrasses de marbre et les chaudes caresses De jardins si touffus qu^on n'y sent pas Fhiver.

Dans nos parcs, où partout murmurent les eaux vives. Dans les arums, pieds nus, troussé jusqu'au nombril, Le troupeau familier des servantes lascives Nous entraîne en jouant vers les grottes d'avril.

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