‹ Le paradis retrouvéChapitre 40 sur 43 · PSAUME · texte numérisé non relu

PSAUME

Dans le dernier couchant où s^enfonce leur monde A quoi songent-ils donc sur leurs mornes paliers, Qu'ils ne prennent plus garde à l'écume qui gronde Et monte lentement leurs larges escaliers ?

S'ils ont pu, jusqu'ici, couvrir sous leur tapage Le cri sourd des mineurs mordus par le grisou. Le paquebot qui sombre avec son équipage, Et l'échafaud où roule une tête sans cou;

Méprisant leurs devoirs, déchirant leurs promesses, Serviles héritiers d'un Principe immortel. S'ils ont, pour rassurer leur vieux remords, des messes Où le Pauvre immolé leur sourit sur l'autel;

Comment ne voient-ils pas, au porche de l'église. Au pied de leur terrasse, au seuil de leur palais, Cette peur qui mendie, et la hâte indécise Que met à les servir la troupe des valets?

Ils surprendraient pourtant, s'ils détournaient la tête. Les derniers serviteurs qu'ils caressent en vain Marquer déjà des yeux leur place dans la fête Et se pousser du coude en crachant dans leur vin.

Qu'importe... Les seins nus, les robes dégrafées, Les musiques, les plats étincellent. Le soir Mêle au vaste festin des rumeurs étouffées, Et les larges flambeaux brûlent sur le dressoir.

Mangez, buvez, dormez... Vos chiens font bonne gard( Mais par delà les murs, dans les derniers rayons, I La main sur ses outils, le Peuple vous regarde, Puis regarde, pensif, ses enfants en haillons. |

Le Chantier

Le peuple dit : « Le monde est en train de changer.

Ses mâts rasés par la tempête, Rome sombre... Mais nous, nous allons vendanger... Que nous veux-tu, poète ?

« Tu rêves... Un matin suffit à nos boulets,

Devant la rade de Lisbonne, Pour faire d'un des dieux servis dans vos palais Un enfant sans couronne.

« Que nous veux-tu?. .. Regarde, Entre ma forte main,

Comme une barre sur l'enclume, Je tords vos pauvres lois, et tends au songe humain La lampe qu'il allume.

« Partout les cœurs groupés servent les intérêts.

Les riches sans enfants succombent, Et comme le bois mort dans les vieilles forêts Tous les préjugés tombent.

« Dans la ville, au hasard, en te mêlant, le soir,

A ses vagues sans cesse accrues, Tu saurais brusquement où va ce fleuve noir Qui coule dans les rues.

« Tu veux chanter... Écoute, au fond du soir trembht,

Et comme nous trouve la belle, Toute cette rumeur que font en s'en allant Les mœurs qu'on renouvelle .

« L'écorce du vieil arbre a jonché le gazon.

Tout le tronc du passé s'écaille.

Et déjà Ton peut voir dans sa verte prison La sève qui travaille.

« Nous avons boulonné les piliers de la Tour

Et tressé le fer comme l'herbe, Tous les métiers unis suspendent tour à tour Leurs outils à la gerbe.

« Ils ont voûté les ponts, cimenté les tunnels,

Ouvert des. routes diaphanes.

Sur les champs rapprochés, dans les cieux fraternels, Aux bleus aéroplanes.

« Toute l'Europe court au-devant du soleil,

Et, partout, pour l'immense fête, Les peuples comme nous sortent de leur sommeil... Que nous veux-tu, poète ? »

Je ne veux qu\ine place à l'immense festin, Je ne veux qu'un outil dans le chantier superbe, Je ne veux que, perdu dans le vent du matin, Chanter comme un brin d'herbe,

Lorsque les compagnons sur leur front en sueur Passeront, en riant, leur manche retroussée, Comme un verre de vin où tremble une lueur Que tendre une chanson sous leurs regards moussée.

Quand, sur les bancs salés du navire d'Argos, Les héros épuisés laissaient tomber les rames Il suffisait d'Orpheus éclatant en sanglots Pour redresser les âmes.

Lorsqu'autour de Colomb les marins révoltés Crispaient les poings, désespérés, pleurant la terre, Dans les haubans, là-haut, quelques vieux vers chantés Par un mousse perdu, dit-on, les firent taire.

Colomb trouva son monde, Argô prit la Toison... Laissez chanter le mousse aux vergues du navire, Laissez, en élevant les murs de la maison, Le jeune apprenti rire.

Le chantier est ouvert, et dès Taube venus

Tous les peuples mêlés travaillent. Les bras nus,

Le gaillard piémontais terrasse, Des portes de la mer l'anglais forge les gonds. Sur les quais encombrés déborde des wagons

La fortune de chaque race.

Chacun au sûr labeur a pour Tautre apporté, L'Autriche son sérieux, la France sa gaieté,

L'Allemagne sa force lourde, Les fruits des espagnols courent de mains en mains, Et là-bas on entend venir par les chemins

De Russie une plainte sourde.

Les fils enchevêtrés vibrent dans l'air vermeil, Sous les treuils, le matin, on voit luire au soleil

Les blocs mouillés par la rosée ; Sur les canaux moirés dérivent les chalands. Et vers eux la marmaille, entre les cabestans.

Accourt sur la berge rosée.

Tout est clair, opulent, joyeux et recueilli, Et le bonheur d'œuvrer en s'entr'aidant, se lit

Au front des hommes qui travaillent.

Le port et ses rumeurs, la plaine et ses sentiers, Et la ville venue avec tous ses métiers,

Dans le même bonheur tressaillent.

Dans les bois au matin comme chantent les nids, Dans tous les ateliers tous les groupes unis,

Au soleil delà même idée, Entonnent, par moment, le même ardent refrain. Et sur l'échafaudage^ au bord du ciel serein,

La Paix, là-haut, rêve accoudée.

Sur les brancards rompus s'activent les charrons. Des murs sortent de terre et de larges perrons

Se sont déjà couverts de fresques Où les peintres, devant leurs rêves ébauchés, Sont impatients de voir flotter les dieux couchés

Aux bras des villes barbaresques.

Midi. Sous une tente immense, au bord du quai, On a dressé la table, un radieux banquet

Où tout ce peuple tient à l'aise.

Un orchestre rayonne entre deux verts arceaux. Et derrière les mâts pavoises des vaisseaux

La mer luit comme une fournaise.

Le soir, dans les jardins de la belle saison, Sous la lune baignant Ténorme frondaison

Surgit un lumineux théâtre, Dans la complicité des sentiers veloutés S'en vont, le bal fini, des couples argentés

Vers la solitude bleuâtre.

D'autres, le fiel aux dents, Haine, t'attiseront Au cœur meurtri du populaire,

D'autres enfonceront à sa tempe et son front Les épines de ta colère.

Je n'ai voulu chanter, dans ces vers faits pour lui. Que l'avenir de paix heureuse

Et l'aube d'Amitié qui déjà monte et luit Au fond de son âme amoureuse.

Dans le chantier de paix où nous travaillons tous J'ai coupé le laurier, les épis et le houx,

J'en ai fait ce bouquet de fête, Et quand de ta Maison les toits seront couverts, Peuple, ton apprenti, tout fleuri de mes vers,

J'irai le planter sur le faîte.

Dans les jardins de Varsovie Un peu de France rêve encor Quand du parc, d'où s'en va la vie, Se fane à l'air le bleu décor.

On sent une musique vague Tourbillonner sur le gazon Où le soir mourant tend sa bague Au doigt tremblant de l'horizon.

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