CHAPITRE
LE SERVICE DE TROIS ANS
Jusqu'ici, les partisans de l'égalité absolue ont invoqué le droit ; ils vont maintenant invoquer le devoir. L'égalité qu'ils demandent, c'est l'égalité devant le danger : la patrie est la chose de tous ; riches et pauvres, lettrés et ignorants, tous doivent également la défendre Depuis quinze ans, le principe du service obligatoire est inscrit dans nos lois. Tous les partis, au lendemain de la défaite, ont été d'accord pour l'admettre. En temps de guerre, tous les
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Français seront soldats. — Mais voici qu'on vent aller pins loin ; on vent qne tous, en temps de paix, passent le même temps dans la caserne, pas un jour de, plus, pas un jour de moins : prenons garde; c'est, encore une fois, le paradoxe de l'égalité.
L'organisation des forces militaires soulève des questions complexes : la durée du service peut-elle sans inconvénient être réduite de cinq ans à trois ans? comment assurer le recrutement des sous-officiers ? etc. On ne s'étonnera pas que ces questions, (jue personne ne devrait aborder sans une compétence spéciale, ne soient pas traitées ici. J'écarte le point de vue technique, et m'en tiens à la discussion de principe : tous les Français sans exception doivent-ils être soumis au même service militaire, ou convient-il d'en réduire la durée dans certains cas prévus par la loi ? Ce n'est plus une question militaire ; c'est une question sociale, dans laquelle tout citoyen peut avoir un avis.
La loi de 187ïî admet le principe de l'exception ; les jeunes gens munis du diplôme de
bachelier ou ayaiil sul)i un examen spécial ne s ;nt astreints qu'à une année de service : c'est le volontariat. Cette institution a été critiquée dès l'origine et elle l'est chaque jour davantage. On dit que les bacheliers ne sont pas, de toute nécessité, les plus intéressants des citoyens ; on insinue que tel surnuméraire d'une administration publique, qui ne fait <[u"un an de service militaire, serait plus facilement remplacé dans la société que tel artisan habile, qui fait cinq ans. Que prouve-t-on par là ? que le système du volontariat est en lui-même mauvais ? Je ne le vois pas : on j)rouve, tout au plus, que ridée a été mal appliquée ; on n'entame en rien l'idée même.
Un morceau de parchemin n'est pas toujours Lin motif d'exception suflisant, j'en conviens ; le bachelier qui promène son oisiveté sur les boulevai'dsest moins intéressant (|u"un bon ouvrier ciseleui' ou mécanicien, j'en deiuinire d'accord. La conclusion est qu'il faut se montrer plus sévère et n'accorder le hé né tire du sci'vicc i'('Mhiit (|u"à ceux qui sont phi> utile-
dans la société qu'à la caserne. Mais, dans ces termes, le problème est complexe : or la majorité veut que les questions soient posées sous une forme simple et résolues de même. Tout à coup une idée lumineuse a traversé le cerveau des masses : qui en est l'auteur ? personne et tout le monde. La voici. Les uns font cinq ans de service, les autres un an ; prenons la moyenne : c'est trois ans pour tous. Cela est simple, juste, logique. C'est comme si Ton disait deux et deux sont quatre, et quatre et quatre sont huit. En parlant ainsi, on se fait entendre de tout le monde. Direz-vous que les moyennes sont souvent trompeuses, et que trois ans pour former un soldat, c'est quelquefois trop, quel- (juefois trop peu ; on vous répondra que tous les Français sont égaux. Direz-vous que certaines fonctions exierent de lonauos études, et (ju'un futur professeur, ou médecin, ou artiste, ou savant, ne peut impunément rester trois ans au régiment : on vous répondra, comme ce iiige de Lavoisier : ^ La république n'a pas besoin de savants 1 »
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Prenez deux Français, l'un favorable, l'autre opposé à l'égalité du service militaire : vous pouvez être assuré qu'ils se font une idée différente de la société politique, de ce qu'idle est, de ce qu'elle doit être.
Si la société n'est qu'un total d'unités luimaines identiques, le service militaire doit être le même pour tous. Il n'y a pas de motif pour que Paul passe cinq ans à la caserne et Pierre un an. L'étudiant dira qu'il a hâte de retourner à son école ou à son laboratoire ; l'ouvrier dira, de même, que l'atelier ou la charrue le réclame. Individu contre individu, le droit de celui-ci est égal au droit de celui-là. Trois ans de service pour l'un comme pour l'autre. Essayez de faire comprendre à ce paysan que les lettres, les arts, les sciencesi sont un des intérêts supérieurs de la société : il vous répondra qu'il ne lit pas ce qu'écrivent
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les lettrés, qu'il n'a de sa vie mis le pied dans un musée ou un théâtre, et qu'il laisse la science aux oisifs des villes. Ce qu'il veut, c'est cultiver son champ : il n'y a pas, pour lui, d'intérêt au-dessus de celui-là. Son fils l'aidait à labourer : vous le prenez pour trois ans, soit ; mais prenez le fils du bourgeois pour le même temps. Un homme vaut un homme : cette formule résume, pour le grand nombre, toute conception sociale.
Si. au contraire, on considère la société comme un corps organisé, qui a ses besoins, ses lois, son histoire, ses destinées, aussitôt le point de vue change. Ce n'est plus seulement l'intérêt de l'individu ou de la majorité des individus qui est en jeu : c'est l'intérêt du pays tout entier, l'intérêt d'aujourd'hui et l'intérêl de demain. Dire : (( Tous les Français doivent être soldats pendant trois ans, » c'est ne voir qu'un côté des choses. L'égalité, entendue au sens absolu, veut que les charges militaires soient les mêmes pour tous: mais au-dessus de l'égalilé il y a l'intérêt général, ([ui veut (|n*il
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y ait dans une grande nation des savants, des artistes, des médecins, des magistrats, des hommes plus éclairés quo la moyenne (\q< citoyens.
La démocratie, au nom de l'égalité, repousse tout privilège, et en cela je me sens aussi démocrate que quiconque; mais il ne s'agit pas ici de privilège. La société est juge de la façon dont elle veut être servie. Elle a le droit de dire : « Celui-ci est plus utile dans une grande école qu'à la caserne. » Elle est maîtresse de réduire le temps du service militaire pour ceux à qui elle impose d'autres devoirs. Ce n'est pas accorder une faveur: c'est distribuer les fonctions, et donner à chacun la fonction qui lui convient le mieux. Vous voulez que tout citoyen apprenne» \q métier th's armes? Nul n'y contredit. Mais est-il nécessaire que toute la jeunesse française passe ti'ois ans sous les drapeaux? Je nie permet d'en douter.
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Il ne faut pas, dans des questions aussi o raves, nous payer de mots. L'égalité veut que chacun soit en état, à un moment donné, de remplir son devoir de soldat; tout le reste est paradoxe. Quand nous disons que tous les Français sont égaux devant l'impôt, peu nous importe si, pour acquitter sa quote-part, tel citoyen a travaillé un jour et tel autre huit jours. Le service militaire est aussi un impôt : pour l'acquitter, il faut trois ans ou cinq ans à quelques-uns, un an suffit à d'autres. Si tous sont soldats, tous sont égaux : regardons au résultat, non au temps passé dans la caserne.
C'est assez de trois ans pour faire un hon soldat d'un paysan illettré : on le dit: je le crois. Mais on m'accordera hien qu'il faut moins de temps à l'étudiant d'une de nos facultés ou d'une de nos grandes écoles pour apprendre à faire l'exercice, à moins que toute
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iiisli'uctioiiGt toute culture ne soit comptée pour zéro. Si, après un an, l'étudiant en sait autant ou plus que le paysan après trois ans, de quel droit le retiendrez-vous au régiment? Vous invoquerez l'égalité; il vous dira : « L'égalité est satisfaite, puisque j'ai appris le métier de soldat comme mon camarade. » Je ne vois pas ce qu'on peut répondre, à moins de dire : « Tant pis pour toi si tu es plus intelligent que les autres! » C'est le raisonnement d'un boiteux qui voudrait obliger les gens droits à se servir de béquilles; c'est le raisonnement des orateurs de clubs quand ils demandent l'égalité des salaires. La forme du parodoxe varie, mais le fond ne change pas : faire la règle pour les moins capables, et l'appliquer à tous. Égalité pour ceux qui sont au-dessous de la moyenne, inégalité pour ceux qui sont au-dessus ; singulière façon d'entendre ce qui est juste.
Je lis dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, en tête de la Constitution de 1791 : « Les hommes naissent et demem-ent libres et égaux en droits ; les distinc-
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tions sociales ne peuvent être fondées que sur l'égalité commune. » On ne pouvait mieux marquer la limite de l'égalité. Ce n'est pas l'utilité de tel ou tel individu, c'est l'utilité comniLint^ qu'il faut consulter. Or l'utilité commune veut que l'étudiant qui justifie d'une suffisante instruction militaire soit renvoyé à son école ou à son laboratoire; l'utilité commune veut que les intérêts de la haute culture ne soient pas sacrifiés à une égalité paradoxale.
Il y aura toujours, (juoi qu'on fasse, une élite qui remplit les cadres des professions libérales, de la grande industrie, du haut négoce. Cette élite passe en moyenne trois années dans les facultés de l'Etat ou les écoles spéciales; si l'on exigeait d'elle trois années de service militaire, les jeunes gens qui la composent ne pourraient entrer dans une carrière quelconque avant l'âge de 24 ou :2o ans. Ce serait compromettre le recrutement des professions civiles les plus importantes sans profit pour le recrutement de larmée. Dira-t-on qu'il faut.
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avant tout, développer l'esprit militaire dans la jeunesse française, et qu'un an passé sous les drapeaux n'y suffit pas? Si c'est là ce qu'on redoute, le remède est facile : mettez les grandes écoles publiques sous le régime militaire, et décidez que l'instruction commencée dans la caserne sera continuée dans l'école ou réciproquement.
Il me semble que l'égalité serait satisfaite par un article de loi ainsi conçu :
(( Les étudiants des facultés de l'Etat. ii:s élèves des écoles spéciales et des établissements d'enseignement supérieur sont considérés comme présents sous les drapeaux : ils sont soumis, pendant toute la durée des études, à des exercices militaires, suivant un règlement arrêté en conseil des ministres sur la proposition du ministre de la guerre.
« En temps de paix, ils ne sont tenus (ju'à une année de service actif ; en temps de guerre, ils répondent à l'appel de la classe à huiuelle ils appartiennent.
(( Les étudiants en médecine toiil leur ser-
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vice dans le corps de santé militaire ; les élèves des séminaires, dans les hôpitaux ou les ambulances. »
Ainsi le service militaire imposé à tous, sous des formes ditTérentes. mais dans un même esprit, deviendrait ce qu'il doit être : un moyen de fortifier l'unité nationale. Les exercices physiques, l'habitude de la discipline développeraient les sentiments virils dans la jeunesse des écoles. L'idée de la hiérarchie, qui s'est affaiblie avec les progrès de l'individualisme, reprendrait sa place dans Téducation publique. On arriverait peu à peu à comprendre qu'il y a plus d'une sorte de devoir, et que la véritable égalité est que chacun fasse son devoir, quel qu'il soit, sans s'inquiéter s'i diffère du devoir de son voisin.
Le paradoxe est le même chez le paysan, qui demande l'égalité de service pour tout le
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monde, et chez le bourgeois, qui demande l'égaiité d'exception pour tous les bacheliers. Le premier n'admet pas qu'un titre quelconque puisse justifier l'exception ; le second veut justifier l'exception par un titre qui ne prouve rien. Ainsi chacun entend l'égalité dans un sens différent, suivant son intérêt ou sa passion.
S'il est difficile de persuader les partisans du service de trois ans, il ne l'est pas moins de persuader les partisans du volontariat tel qu'il existe. Le père de famille vous dira: « Mon fils a passé dix ans sur les bancs du collège; le voilà bachelier; qu'il reste un an au régiment, et c'est assez. » 11 faut répondre à ce père de famille, avec les constituants de 1791 , que les exceptions, dans une démocratie, doivent être fondées sur l'utilité commune. Or, à ce point de vue, bachelier ou rien, c'est tout comme ; car il n'est pas un fruit sec de l'Université qui, soumis pendant un an ou deux à un entraînement convenable, n'obtienne son bout de parchemin. Si votre fils
V(Mit mériter le bénéfice du service réduit. (|u"il prouve qu'il sera plus utile dans la vie civile qu'à la caserne. Les écoles publiques s'ouvrent devant lui : les chances du concours sont égales pour tous. Mais si le baccalauréat ne doit le conduire (ju'à végéter dans quelque administration, sachez, une fois pour toutes, qu'un bureaucrate ne pèse pas plus dans la balance qu'un artisan.
Le jour où l'exception sera vraiment justiliée par le mérite, il se produira dans la jeunesse une émulation féconde. Les plus intelligents auront le choix entre deux partis : ou conquérir un diplôme qui leur permette de ne rester qu'un an sous les drapeaux, ou entrer franchement dans la carrière militaire. Certaines familles pourront être lésées dans leurs projets ou leurs intérêts; mais la bourgeoisie, dans son ensemble, devra gagner en autorité. Le danger, pour elle, est de devenir une classe fermée, plus soucieuse de garder les positions conquises que de les étendre. Forcée à la lutte, elle perdra peut-être quelques-uns de ses mem-
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bres, mais elle en recrutera de nouveaux : ce n'est qu'en occupant les premières places clans les écoles, dans les professions libérales, dans l'induslrie, dans l'armée, qu'elle peut espérer de conserver son influence politique.