CHAPITRE IV
Nous avons trouvé le paradoxe do Tég^alité dans la politique, dans l'enseignement, dans le service militaire : le voici dans la famille. Il se traduit, comme l()uj;)urs, par une formule générale : « La femme est Téf^ale de l'homme. » Il semble, quand on a dil C(da, ([u'oii ail proclamé un droit nouveau, un d()i;me inconnu : si l'on entend que la femme doil élri^ sur le même rang que l'homme, soil au foyer, soit dans le monde, on n'a fait (|ue répéter un lieu
H2 LE PARADOXE DE L FJtALITÉ.
commun. On peut aller plus loin, et dire que le respect de la femme est un des signes les plus certains du progrès social. La civilisation asiatique a péri pour l'avoir méprisée. Elle est honorée dans le monde gréco-romain, et à Rome plus qu'à Athènes. Le christianisme proclame l'égalité morale de la femme et de l'homme. Au moyen âge, le culte de la Vierge, méconnu par l'ironie voltairienne, crée l'idéal chevaleresque, dont l'Occident a vécu pendant plusieurs siècles. A la Renaissance, on trouve les femmes mêlées, comme inspiratrices, aux savants et aux artistes. Au xvu*^ siècle, elles jouent un grand rôle dans le monde, dans la politique; on serait presque tenté de dire un trop grand rôle. Au siècle dernier, elles dirigent souvent l'opinion; quelques-unes sont aussi remarquables par la force de l'esprit que par le caractère : on sent que je ne veux pas parler des femmes philosophes, comme M™'' d'Epinay, mais des femmes de la bourgeoisie, comme M""^ Roland. Ainsi, dans l'histoire, on voit que la femme agrandi avec la société même : elle acon-
L1-: DHOIT KKS 1 K.MMES. 113
qiiis peu à peu sa part d'autorité et d mtlueiice.
Quelle est maintenant cette égalité qu'on revendique pour elle? S'agit-il de certains points de notre législation à modifier? Dirat-on. par exemple, dans le droit civil, ([ue la femme séparée n'est pas suflisamment maitresse d'elle-même et de ses biens; dans le droit commercial, que la femme qui exerce une industrie a toutes les charges du commerçant sans en avoir toutes les prérogatives; dans le droit criminel, que la justice a deux balances pour la femme et pour le mari? Non, ce n'est pas sur quelques textes de loi ({u'on discute. Il est ici question d'une réforme autrement profonde. Ce qu'on demande, c'est l'égalité absolue des deux sexes : il faut (|ue la femme soil. non plus la compagne, mais la l'ivale de l'homme: il faut qu'émancipée et ne relevant ([ue d'elle-même, elle coure tous les hasards de la luth; pour l'existence. (ïe n'e.>t rien moins ([u'une nouvelle conception de la vie privée et' de la vie publique.
Précisons : on veut que la femme ait' des
droits politiques égaux à ceux de l'homme, qu'elle exerce les mêmes professions, qu'elle reçoive une éducation semblable. Jl faut bien qu'il y ait quelque chose de séduisant dans ce paradoxe, puisqu'un des esprits les plus positifs de l'Angleterre s'y est laissé prendre : quand M"^ Hubertine Auclerc parle du droit des femmes, elle n'est souvent que l'écho de Stuart Mill. Ce n'est point par goût de l'antithèse que je rapproche ces deux noms. On sait que le célèbre philosophe anglais, poursuivant un idéal de justice abstraite, avait conclu pour les deux sexes à l'égalité absolue des devoirs et des droits. Lui objectait-on la différence des aptitudes d'un sexe à l'autre, il répondait que cette différence est l'œuvre de l'éducation, de l'hérédité, des circonstances ou des préjugés sociaux, bien plus que de la nature. Acceptez comme point de départ l'égalité naturelle, et le reste est facile à démontrei* ; mais c'est précisément ce point de départ qu'on néglige toujours d'établir. Les avocats du droit des femmes ressemblent à ce personnage de la fable qui
LE DROIT DES FEMMES. llo
montrait la lanterne magique : ils nous présentent un tableau enchanteur, ils sont aussi éloquents que convaincus; ils n'ont oublié qu'un point, c'est d'allumer la lanterne.
On nous dit que les différences d'aptitudes intellectuelles et morales, d'un sexe à l'autre, sont purement artificielles : il est hors de doute que la civiUsation a marqué de plus en plus ces différences ; mais qu'elle les ait fait naître là où elles n'auraient point existé, je m'étonne qu'on l'ose prétendre. Rapprochons-nous de la nature; lisons les récits des voyageurs sur les tribus qui sont au dernier degré de l'échelle sociale : nous n'y trouvons aucune trace de la prétendue égalité naturelle. Descendons plus bas encore, chez les animaux, dans ce monde mystérieux que l'inconscient gouverne : nous voyons à chaque instant que le même instinct n'est pas également développé dans les deux sexes. Cessons donc de prêter à la nature les systèmes ou les rêves de notre esprit : ce qu'elle nous montre, ici comme partout, ce n'est pas l'égalité, c'est la variété des idées et des formes.
no LE TAP. ADOXl-: DE L E(l ALITE.
Tout être vivant a sa loi, dont il ne peut s'affranchir impunément : or la loi de la femme, quoi que philosophes ou révolutionnaires puissent dire, c'est la maternité. Est-ce donc la rahaisser que de lui rappeler, si jamais elle était tentée de l'oublier, un devoir où la poussent ses instincts, ses sentiments, tout son être physique et moral? On demande aujourd'hui qu'elle soit professeur, écrivain, commerçant, médecin : je consens à tout, pourvu qu'elle reste femme. Faire des hommes, c'est-à-dire non seulement mettre au jour un enfant, mais le nourrir, l'élever, diriger son cœur et son esprit, lui donner la leçon et l'exemple du devoir, ce rôle a bien son utilité et sa noblesse; je n'en connais pas, pour moi, de plus grand : tant pis pour celles qui ne le comprennent pas !
Dans l'ordre intellectuel, on a vu, par des exemples fameux, que la femme peut s'élever aussi haut (|ue 1" homme, mais c'est en suivant des voies différentes. Ce qu'on a])pelle l'espril humain n'est qu'une abstraction; l'esprit de la foninic ii'c^l |»;is l'espril de rb(»inin('.Il s('ml)Ie
LE DROIT DES FEMMES. Il*
que les facultés les plus développées chez la femme soient, si l'on peut ainsi parler, les facultés réceptives. Lorsque des enfants dos deux sexes sont élevés ensemble, les filles tiennent la tète pendant les premières années : c'est qu'alors il s'agit surtout de recevoir des impressions et de les garder ; or nous voyons tous les jours des femmes qui, par la vivacité des impressions et la mémoire, l'emportent sur les hommes de leur entourage. A la facilité de saisir et de retenir les faits, ajoutez le goût de la symétrie qui semble inné chez elles : vous comprendrez l'aptitude qu'elles montrent souvent pour l'étude de la géométrie. De même, dans les concours de l'Ecole de médecine, on voit des jeunes filles briller aux examens de physiologie ou de pathologie : elles ont saisi la série des faits avec une netteté qui frappe les examinateurs ; mais la plupart se montrent inférieures dans les épreuves cliniques, ([ui mettent en jeu d'autres facullés {]o Tcspi-il. D'une manière générale, la femme semblt' jilus Inucliée du fnil (pie de la loi, de l'idée pai'li(Mi
lièrc que de l'idée générale. S'agit-il de porter un jugement sur une personne connue, celui de rhomme sera peut-être plus exact dans sa généralité; mais si l'on passe aux nuances du caractère, la femme aussitôt prend l'avantage : un geste familier, un mot employé plus souvent qu'un autre, une ride qui se forme à de certains moments, un regard, un sourire, tout est noté par elle, catalogué et apprécié à sa juste mesure. Les mêmes différences se retrouvent dans les ouvrages littéraires : le livre d'une femme, fùt-elle M""" de Staël ou Georges Eliot, vaudra toujours par les détails plus que par l'ensemble. Personne ne conteste que les femmes nous soit supérieures dans le genre épistolaire : d'où vient cette supériorité? Nous composons une lettre comme nous ferions un rapport ou un mémoire, et nous écrivons froidement ; la femme, au contraire, écrit sous l'impression des faits, elle les retrace en laissant à chacun sa physionomie propre^ et naturellement, sans recherche, sans rhétorique, elle trouve au bout de la plume le mouvement
et la vie. Les habitudes de l'esprit diffèrent comme les facultés: elle se plaît à l'analyse, et l'épuisé tout entière; nous nous attachons aux rapports des choses plus qu'aux choses mêmes. La Bruyère, par plus d'un côté, est un génie féminin; Descartes est le type du génie masculin : il eût été possible qu'une femme écrivît les Caractères^ mais je doute qu'aucune refasse jamais le Discours de la méthode. En un mot, facultés équivalentes, non semblables : l'esprit de la femme plus concret, l'esprit de Tliomme plus abstrait.
Dans l'ordre moral, les différences sont peutêtre encore plus marquées. La femme, avant tout, est conservatrice: elle a, au plus haut degré, l'instinct de l'ordre; on le reconnaît chez elle dès la première enfance. Les réformes politiques, les progrès de la science, les découvertes, les nouveautés, tout ce qui plus ou moins nous séduit, l'inquiète : c'est parmi les femmes que les opinions ou les croyances sur le point de disparaître trouvent leurs derniers fidèles. A peine avons-nous fini de hàtir notre
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maison que déjà nous rêvons d'en élever une autre, et au besoin nous détruirions l'ancienne pour construire la nouvelle : la femme, au propre comme au figuré, s'attache à sa demeure et se plaît à l'orner. Elle accepte volontiers la monotonie du bonheur: l'homme s'y résigne. Il semble (juc. née pour la maternité, elle soit toujours prête à s'oublier elle-même : aimer lui suflit : l'homme veut être aimé, et l'atTection chez lui va rarement sans quelque ég'oïsme. On trouve chez le sexe masculin plus de héros, mais aussi plus de criminels : l'autre sexe a la vertu qui s'ignore, le dévouement qui chaque jour recommence sa tâche sans jamais se lasser. Cos oppositions sont surtout frappantes dans l'union des deux sexes : l'amour de l'homme se traduit par le désir de protéger, celui de la femme par le besoin d'être protégée. L'homme, même le plus modéré, le plus juste, souffrirait d'une supériorité marquée chez la femme: elle-même en souffrirait ])our lui. Elle i'(^'ve de grandir le compagnou de sa vie: elle ost fière de le trouver supérieur [)ar
Li: Di; oir ru: s i hmmes. 121
quelque coté: si elle reçoit quelque Iioiiulmu-, elle est heureuse de lui en faire liouimage; elle veut être libre, mais c'est pour abdiquer volontairement sa libert»''.
Je m'arrête ici, car je n'écris pas un livre de psychologie. Je vois deux êtres qui doivent être placés sur le même rau§\ deux êtres aussi dignes de respect l'un que lautre: mais je vois aussi qu'entre eux tout ditrère. Et si Ton prétend qu'ils aient mêmes droits, mêmes fonctions, même éducation, je reconnais une fois de plus le paradoxe dé l'égalité.
On nous dit : " La révolution a proclamé les droits de l'homme et du citoyen; elle a oublié les droits de la femme. » Et si nous accordons que les droits civils de la femme |)0iiri';M('iil être étendus, on s'empare de cet aveu ; on soutient que le jour où la femme aura nue plus grande part dans l'administraliou de ses biens
propres, la conséquence logique sera qu'elle intervienne, sous une forme ou sous une autre, dans le vote des impôts qui frappent ces mêmes biens; on fait remarquer que, veuve ou divorcée, elle devient majeure dans la vie privée et reste frappée de minorité dans la vie publique; on signale une contradiction dans celte loi qui la juge capable de gérer une maison de commerce ou une propriété rurale, et lui refuse le droit de suffrage qui appartient au dernier des citoyens; en un mot, de l'égalité civile on conclut à l'égalité politique.
La confusion est manifeste. Il y a des droits civils aux droits politiques toute la distance du foyer au forum. On peut, par des réformes législatives, assurer aux femmes un état civil plus conforme aux idées et aux sentiments modernes; mais devons-nous souhaiter que nos mères, nos épouses, nos sœurs, nos filles se mêlent aux élections, prennent part aux luttes de la place publique, fréquentent dans les clubs et montent à la tribune? Stuart Mill soutenait que les femmes ont au même degré que
nous la capacité politique, et il rappelait que quelques-unes ont gouverné de vastes empires avec autant de prudence que de fermeté. Dans la vie de tous les jours, chacun de nous a rencontré des femmes qui, par la raison, par les lumières, étaient égales ou même supérieures à la moyenne des électeurs; mais là n'est pas la question. Il ne s'agit point de décider du plus ou moins de capacité des femmes : il s'agit de savoir si elles pourraient exercer les droits politiques sans danger pour la famille et pour elles-mêmes.
La politique nous divise chaque jour davantage, dans nos intérêts, dans nos amitiés : ce n'est pas assez, et on veut l'installer à notre foyer domestique. Le hon sens de tous les peuples a admis le vote du chef de famille : nous allons, comme Sganarelle, changer tout cela; la femme doit avoir une opinion politique et l'exprimer librement. L'égalité exige qu'il en soit ainsi; mais la famille est-elle donc fondée sur le seul principe de l'égalité? Stuart Mil!, qui prenait volontiers ses exemples dans le
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monde des affaires, propose, comme le modèle de la famille idéale, une maison de commerce 011 deux associés ont des pouvoirs égaux. Il nous les montre délibérant et prenant ensemble toutes les résolutions importantes : c'est le cas d'un bon ménage; mais encore fautil prévoir que les deux associés puissent être un jour d'avis différent. La fortune de la maison de commerce serait singulièrement compromise si l'un des deux, ou le plus âgé, ou le plus habile, ou le plus énergique, n'avait pas voix prépondérante : les choses se passent ainsi dans la réalité, et, alors même que l'acte social donne aux deux intéressés la même autorité, il en est toujours un de qui l'opinion fait pencher la balance; c'est le vrai chef. Dans la famille, ce chef est le mari : il l'est par la loi et parla nature des choses.
Donnez à la femme les mêmes droits politiques qu'au mari : l'égalité règne dans le ménage; mais l'harmonie? Yous figurez-vous les deux époux combattant dans deux camps opposés? Les voyez-vous s'approchant ensemble
LE Di;OIT J>J:.S FE3I.MES. 120
de riirne électorale, la femme avec un bulle tiii blanc, le mari avec un bulletin rouge? Il faut soutenir la thèse jusqu'au bout : le jour où la femme sera électrice, pourquoi ne serait-elle pas député? Quelques-unes, dans Tindustrie, dans le commerce, font preuve d'une rare intelligence des atTaires ; envoyons-les bien vite au parlement. Il arrivera qu'une femme-député siégera à l'extrême droite, tandis que son mari siégera à l'extrême gauche. Les deux augures ne pourront se regarder sans rire, et c'est encore ce qu'ils auront de mieux à faire ; la seule démonstration est quelquefois la démonstration par l'absurde.
On insiste : la femme mariée n'exercera pas les droits politiques, soit ; mais poarcjiioi non la femme tille ou veuve? Quand ils jjarlent ainsi, les avocats du droit des femmes me paraissent raisonner sur des êtres abstraits. Pour eux. les hommes ne sont [)as des hommes, h's femmes ne sont pas (k's femmes : ce sont des personnages de convention, (pii ont un monde fictif pour lhéAlr(\ Tout dcvienl lacilt' (hin> le
donidiiie de la raison pure ; mais, dans la réalité, il faut bien tenir compte des passions humaines. J'entends qu'on me dit : <( Vous vous méfiez des femmes, » et je réponds : « C'est bien plutôt des hommes que je me méfie. » De la Fronde à la Révolution, chaque fois que les femmes se sont mêlées à la vie publique, le roman y est entré avec elles. Voyez les girondins : jamais un parti politique n'a été plus étranger aux passions vulgaires, plus animé de l'amour du bien public; une femme était Tàme de la Gironde, et cette femme, par sa sincérité, par sa force d'âme, a mérité tous les respects de l'histoire. Et cependant, comment devons-nous juger son rôle politique? Deux grands partis étaient en présence, girondins et dantonistes : réunis, ils auraient peut-être réussi à diriger le flot révolutionnaire ; séparés, ils devenaient impuissants. Qui a empêché les girondins de prendre la main que Danton leur tendait? M""^ Roland, froissée dans ses sentiments les plus délicats. Ainsi, une femme noble entre toutes a eu une influence que j'ose
dire funeste : que serait-ce donc d'autres qui, dans les affaires publiques, apporteraient les mêmes préjugés sans avoir toujours les mêmes scrupules?
C'est par une idée exagérée des droits de l'individu, par un oubli entier du point de vue social, qu'on est conduit à demander l'égalité politique pour les femmes. Nulle part peutêtre on ne saisit mieux qu'ici le paradoxe de l'égalité. Que voyons-nous autour de nous? Dans la société, même sous ses formes les plus élémentaires, la réunion d'un certain nombre de familles: dans la famille, deux êtres différents par les aptitudes naturelles : nous en concluons que la femme et l'homme ont des destinées diverses. L'esprit paradoxal procède autrement : il fait abstraction de la famille, pour ne considérer que l'être humain ; dans l'être humain, il fait abstraction de toutes différences physiques, intellectuelles ou morales : il ne reste que Tindiviihi idéal. Ainsi, quand \o mathématicien a lail ah^fiaction des dimensions des corps, longueur, largeur et épais-
128 i.i: ]»ai;auoxi: ui: l lgaliié.
scur, il ne reste que le point géométrique. Rien de commode comme de raisonner sm' des quantités abstraites. Le paradoxe de l'égalité se démontre à la façon d'un théorème : il n'y a dans la société que des individus ; or la femme est un individu comme l'homme ; donc, ces deux quantités sont égales entre elles.
Dès qu'on admet pour les deux sexes des aptitudes et des droits semblables, la conséquence est l'égalité des fonctions sociales. Si l'on ne voit dans la femme que l'individu qui doit faire l'expérience de la vie à ses risques et périls, son premier devoir assurément est de chercher à se rendre indépendante par son travail. Il y a une [>art de vérité dans le paradoxe : il e>t certain que. dans toutes les conditions, la femme se sentira d'autant plus forte, d'autant plus libre, quelle sera plus capable de se suflire à elle-mèjne : mais sa vie iKUMuale est-
elle d'exercer un talent ou un métier? Là est la question.
Il y aura toujours des femmes que leur vocation ou les circonstances amènent à renoncer à la vie de famille : autrefois, elles entraient en religion; aujourd'hui, quelques-unes veulent tenter les professions libérales. Faut-il les en écarter? Ce serait entendre singulièrement la liberté. Dans un récent concours pour l'internat des hôpitaux, les noms de quelquesjeunes femmes qui se présentaient pour subir les épreuves ont été accueillis par des murmures : ce jour-là, les étudiants ne se sont pas montrés plus équitables que les typographes parisiens quand ils repoussent les femmes de l'atelier. Je ne vois pas ce qu'on peut opposer aux femmes qui veulent exercer une profession compatible avec leur sexe. Les unes, en élevant les enfants, les autres, en soignant les malades, peuvent être aussi utiles qut* les sœurs de charité et aussi dignes de respect; mais ce sont là des cas particuliers, cl il s'aiiit d'uni* l'èiile ^iénérnlc.
i30 L !•: v A n A it () X i: de ]. i: (t a l it e.
On nous dit que la femnie émancipée, la femme de ravenir doit travailler comme riiomme. et qu'ainsi elle sera vraiment son égale. Que devient alors la famille? Une association d'intérêts où chaque associé apporte sa part de gain, un contrat qui sera brisé à la volonté des parties. Certains ménages d'ouvriers, où le mari travaille dans un atelier et la femme dans un autre, sont faits sur ce modèle : il se peut que, pour quelques-uns, ce soit l'idéal de la famille; pour moi, c'en est la négation. Vous me vantez l'égalité dans le travail : montrez-moi ce que la femme y gagne. Encore une fois, écartons les exceptions ; la question, telle qu'elle est posée, vise la généralité des cas. Or la généralité, ce n'est pas la femme qui, artiste, professeur, employé, commerçant, s'élève par son talent au-dessus de la moyenne : c'est la femme qui vit d'un travail manuel, et c'est elle surtout qui me touche.
Vous me la montrez ne dépendant que d'ellemême, ayant le sentiment de sa responsabilité, contente de son sort, fièrede sa liberté conquise
de ses mains : tout cela est fort beau dans les livres, mais la réalité n'est pas toujours aussi belle. La réalité, c'est la femme s'éloi;j:nant de son foyer dès la première heure, enfermée tout le jour dans un atelier, inquiète de l'enfant confié à la crèche ou à l'école, revenant épuisée à la maison, préparant à la hâte le repas du soir, et, quand elle songe à la tâche du lendemain, ne trouvant plus un sourire pour son mari ou ses enfants. Vous parlez d'égalité dans le travail : laissez donc là vos livres, et allez dans un de ces ateliers où les femmes sont entassées , les unes insouciantes , les autres résignées ; observez ces pauvres êtres levant un regard craintif sur le contre-maître, qui trop souvent est un maître. Derrière h^s misères qu'on voit, il y a les misères qu'on devine. Pour moi, je ne suis jamais entré dans une fabrique, dans une mine, dans un lieu quelconque où des femmes travaillent sous la direction d'un homme, sans que je ne sais quelle vision d'esclavage antique passât devant mes yeux. J'ai s(»uv(Mit causé de ces clioses. non pas
lo2 LE l'Ai'. ADO Xi; l)i: L EGALITJ:.
avec ceux qui étudient les questions sociales dans le silence du cabinet, mais avec ceux qui vivent dans le monde du travail, et j'ai trouvé chez eux le même sentiment que cliez moi : une pitié profonde pour la femme que l'atelier arrache au foyer. L'industrie moderne ressemble parfois à ces divinités de l'extrême ( )rJent qui. portées en triomphe au milieu du peuple, écrasent leurs adorateurs sous les roues de leur char. La femme est la victime désignée : on demande l'égalité pour elle, quand c'est d'être protégée qu'elle aurait besoin. Le parlement s'est honoré en votant des mesures protectrices des femmes et des enfants employés dans les manufactures ; mais les mœurs sont plus fortes que les lois, et c'est dans les mu-urs qu'est la vraie réforme.
Je ne comprends pas Tégalité dans le ti'avail : vous prétendez élever la femme, et je crois que vous l'abaissez ; vous lui montre/ l'indépendance, et je ne vois que la servitu(h\ Si vous me dites que telle femme est forcée de travailler parce que le salaire du mnri est
insuflisant à nourrir la famille, je m'incline devant la nécessité ; mais je me refuse à voir un progrès dans cette chimérique égalité de deux êtres condamnés aux mêmes travaux sans avoir les mêmes forces. Si une enfant de quinze ans me consultait au moment où les portes de l'atelier vont s'ouvrir devant elle, j e n'hésiterais pas : " Prends garde, lui dirais-je ; la nature, avant tout, t"a faite pour être épouse et mère. Si tu dois travailler, apprends un de ces métiers où la femme est maîtresse d'elle-même ; que ta maison soit ton atelier ; accepte les privations, s'il le faut, et conserve ta dignité. Fille ou femme, attache-toi à ton foyer, comme le naufragé à la planche qui le soutient : car c'est là seulement que tu es lihre. »
Si l'on demande pour la femme l'égalité des droits, l'égalité des fonctions, il faut demander aussi l'éaalité de l'éihicatioii. Toul le monde
aujourd'hui convient sur la nécessité diiistruirc les femmes, et c'est à (|ui répétera le vers de Molière :
Je consens qu'une l'emnie ait des clartés de tout.
Oui, plus elle sera instruite, mieux elle remplira son rôle de conseillère et d'éducatrice : qu'elle étudie donc, si elle en a les loisirs et le goût, qu'elle étudie l'histoire, les lettres, les sciences ; mais qu'avant tout la femme soit élevée en femme. Je lis dans un écrivain du grand siècle : «. La science des femmes, comme celle des hommes, doit se borner à s'instruire par rapport à leurs fonctions ; la différence de leurs emplois doit faire celle de leurs études. » Qui a dit cola ? Fénelon. On n'a jamais mieux dit, et ces paroles devraient servir d'épigraphe à quiconque écrit sur l'éducation des femmes. Depuis quinze ans, on a fait beaucoup pour instruire les femmes. L'enseignement secondaire des jeunes filles a été créé de toutes pièces, et ce sera un des meilleurs titres de la troisième réj)ul)lique : (piebjues erreurs de
LE DKOIT lŒS FEMMES. 135
détail 110 doivent pas empêcher de recoiiiiaitre la grandeur du service rendu. On a écarlé d'un coup les manuels enfantins, les petits livres ridicules, toutes les fadaises qui depuis trois siècles encombraient l'éducation féminine. Il a été décidé, une fois pour toutes, que celle qui aura des devoirs sérieux à remplir, comme épouse, comme mère, doit être élevée sérieusement. Voilà la vérilé : l'ei-reur. pour les femmes comme pour les hommes, est de croire que tout est fait quand on a instruit l'individu. La foi absolue dans les programmes, les examens, les concours, les diplômes, est un des préjugés de notre temps. Nous paraissons ignorer que c'est l'éducation, non rinstructioii. (jui forme le caractère: or l'éducation ne peut être semblable pour deux êtres dontTun doit élever des enfants, commander à des dnmesti(|ues. diriger une maison, et l'auti'e travailler, produire, lutter, vivre de la vie [)ublique.
Me trompé-je? Le paradoxe de légalité m'apparaît toujours le mènu^ : une fois de plus, il conclut au simplisme et à rnniformité.
C'est lui qui dicte les programmes de renseignement des jeunes filles, calqués sur ceux de renseignement classique; c'est lui qui persuade aux pères de famille que leurs filles et leurs fils doivent être élevés de même. En \ain nous répéterons, avecFénelon, que la différence des fonctions fait la différence des études. On veut que la femme soit diplômée, brevetée, comme son mari. On ne cherche pas pour elle les connaissances les plus utiles, les plus convenables au rôle qu'elle tiendra dans la vie, mais celles qui la rapprocheront le plus de rhomme. L'instruction est plus qu'un besoin, c'est une mode : il n'est honnête rentier qui ne rêve pour sa tille un bout de parchemin. Laissez faire ; on organisera le mandarinat féminin, à côté du mandarinat masculin. Ni hommes, ni femmes : tousbachehers! Si Trissotin revenait au monde, il serait content de nous.
Ce mouvement qui nous porte à instruire les femmes est légitime, excellent dans son principe; mais (juand je vois qu'on ne tient
compte ni des conditions sociales, ni des aptitudes, ni des vocations, ni des emplois disponibles, je me demande ce que seront ces milliers déjeunes filles qui prennent leurs degrés. Institutrices? Mais il y aura bientôt plus d'institutrices que d'écoles. Ouvrières? La plupart ne sont pas capables de manier une aiguille. Elles iront grossir les rangs des déclassés, cette éternelle plaie des démocraties : nous savons ce que devient 1" homme déclassé; que deviendra la femme?
On nous fait le tableau d'un ménage modèle, où la femme et le mari auront mêmes études, mêmes lectures. 0 douceur du grec! ô charme enivrant de Talgèbre! Vous voyez ces deux fiancés ; ils ont déchiffré ensemble un vers d'Homère ou un problème de mathématiques : cela suffit, et les voilà certains que leurs cœurs battent à funisson. N'y a-t-il donc pas dans cette vie une unité supérieure à celle des livres et des programmes? Eh! pédants, retournez à l'école; relisez, si tant est ([ur vous l'ayez jamais lu, l'éternel roman dont Daphnis et (Ihloé
138 I.K PAUADUXI-: Di: L KG ALITÉ.
ont écrit le proloaue, Philémon etBaucis le dernier chapitre. Apprenez qu'il est quelque chose de plus fort que tous vos artifices pédagogiques : c'est un instant d'émotion commune où deux âmes se sont à jamais confondues, devant quelque chef-d'œuvre de l'art ou quelque grand spectacle de la nature. Souvenez-vous de la fable grecque qui nous conte que les dieux, jaloux de l'être humain, le séparèrent un jour en deux moitiés, et que, depuis ce jour, les deux moitiés se cherchent, se désirent, se poursuivent, se retrouvent, à travers l'espace et le t?mps! Quand le grand poète qui s'appelait Platon parlait ainsi, il avait résolu le problème de l'éducation de la femme et de l'homme : il avait compris que les deux moitiés de l'être humain sont faites, non pour se ressembler, mais pour se compléter. Si l'on eût soutenu devant lui le paradoxe de l'égalité, il eût souri avec une douce ironie; si l'on eût insisté, je me figure qu'il eût répondu ceci, ou quelque chose d'approchant : « L'égalité des âmes ne dépend pas d'un vain savoir; ceux-là seuls peu-
LE DROIT l»i:S IKMMES. 139
vent se dire égaux qui ont vécu d'un même sentiment et entrevu un même idéal. »
Lue chobe me frappe, c'est que les plus chauds partisans du droit des femmes ne sont pas des femmes. Celles qui ont le plus de raison, de savoir, d'expérience de la vie. sont les j)remières à repousser une égalité paradoxale : elles comprennent qu'en s'efForçant d'être semblables à l'homme, elles risquent d'être inférieures à elles-mêmes. En vain on leur parle de liberté : avec leur admirable bon sens, elles se méfient d'une liberté qui les force à courir tous les hasards de la vie et les expose à laisser un morceau de leur robe à chaque buisson du chemin. On leur oITre l'indépendance matérielle, quand elles n'attachent de prix qu'à l'indépendance morale. Les meilleures se montrent les plus éloignées de la vie piibli(jue. parce que ce sont celles (jui ont le plus à y
perdre. Elles ne se soucient pas de ressembler à la femme de Tavenir, politicienne, oratrice de clubs, montant sur une borne dans les jours d'émeute: on luttant avec l'homme dans Findustrie, âpre au gain, cherchant à faire fortune; ou savante, pédante, jouant dans un salon les Philaminte et lesBélise : tricoteuse, manœuvre, bas-bleu, aucun de ces trois rôles n'est pour les séduire. Ellesse sentiraient étrangères dansune société qui confondrait les droits, les fonctions, les études, dans une société hermaphrodite où la femme ne serait plus femme. Elles estiment que leur sexe a ses devoirs et ses vertus propres, elles entendent rester l'honneur et le charme du foyer.
Ce que nous devons souhaiter pour la femme, ce n'est pas l'égalité des droits ; c'est un état légal qui réponde à l'état des mœurs. Non seulement le Code ne la protège pas, mais il l'asservit. Plus d'une fois, j'ai vu un maire ou un adjoint sourire d'un air agréable en lisant aux époux l'article 1213 du code Napoléon : « La femme doit obéissance à son mari » : je trouve ,
L i: D i; « I IT n E s F e ai m e s . I i l
je ravoiio. le sourire singulièrement déplacé. Dans la partie cultivée de la nation, oii les mœurs tempèrent les lois, l'article :21o est lettre morte, ou à peu près ; mais ailleurs, chez l'ouvrier, chez le paysan surtout, il est appli- (|ué dans la rigueur du texte. La femme est la servante, de par la loi comme de par la force. Elle doit obéissance à un maître trop souvent paresseux, ignorant, despote, ivrogne, qui se venge sur elle des déceptions et des humiliations de chaque jour. Ce maire, cet adjoint qui sourit s'est-il jamais représenté la femme livrée sans défense à une brute, tour à tour instrument de travail et de plaisir, obligée de supporter également les coups et les caresses? L'article :213, qui prescrit l'obéissance sans limite, sans exception, semble emprunté d'un code d'esclavage : je n'ai jamais compris que, parmi nos législateurs, pas un ne se lève pour en demander Fabrogation. Dites que le mari est le chef de la communauté : cela suffit ; les mœurs et les tribunaux fci'ont le reste.
Plus nous voulons écarter la fcinnit' de la
\'r2 Li: l'AHADOXi: D i: I. KG ALITE.
vie pLiLlJqiK.', plus jious lui (lovons de respect dans la vie privée. Le foyer lui appartient, el elle appartient au foyer : c'est là qu'elle peul trouver non l'égalité, mais l'équivalence des droits et des fonctions. Son droit est d'être honorée du mari, obéie des enfants et des serviteurs. Sa fonction, il est inutile de la lui indiquer : son instinct l'avertit qu'elle doit administrer les intérêts domestiques, s'associer à la fortune de son époux, partager avec lui la direction morale de la famille, élever ses fils et en faire des hommes. On dit : tel père, tel fils ; il serait plus juste de dire : telle mère, tel fils. C'est la femme qui sera toujours la vraie éducatrice. Olui qui n'a pas subi l'influence féminine, quelque grand ({u'il soit, sera forcément incomplet par quelque côté : tout un ordre de sentiments lui restera fermé. Je crois qu'on peut dire sans exagération que la valeur morale d'un peuple dépend de celle des femmes ; car elles façonnent l'àme de l'homme, c'est-àdire l'âme du peuple. Il est donc à souhaiter qu'elles soient instruites, non |)our faii'e parade
LE lUKUT DES FEM.MKS. Uii
de leur esprit, mais pour bien remplir leur fonction d'éducatrice.
Il ne fut jamais plus nécessaire que la femme reste femme. La lutte pour la vie est de plus en plus rude, le travail de plus en plus divisé, rindividu de plus en plus absorbé par les devoirs professionnels : en face des intérêts matériels qui grandissent chaque jour, la femme peut seule maintenir la culture du sentiment, aussi nécessaire dans la vie sociale que dans la vie domestique. La civilisation industrielle semble avoir pris pour devise : « Malheur aux faibles ! » Qui donc, si ce n'est la femme, prendra pitié des misérables, des vaincus de la vie? La charité doit être organisée d'autant plus largement que la concurrence vitale est plus impitoyable. C'est là. pour l'activité des femmes, un domaine infini : je voudrais les voir à la tête d(^ toutes les sociétés de secours aux indigents; de protection à l'enfance, de soins aux blessés ou aux malades : je voudrais que toutes les œuvres de charité fussent drs œuvres t'émiin'ncs. Ainsi, les icninn^s exerce-
144 Li: PAMADOXE DE L ÉGALITÉ.
raient l'autorité qui leur appartient, je veux dire l'autorité UKjralc. J"ai toujours admire cette scène où l'historien nous montre les matrones romaines se rendant auprès de Coriolan : elles portent la paix dans les plis de leurs vêtements de deuil, et la république reconnaissante élève un temple à la fortune des femmes. Il me sem- Llo (|u"un jour viendra où les femmes pourront jouer le même rôle dans nos démocraties modernes : prêcher la concorde, apaiser les haines, rapprocher vainqueurs et vaincus. Leur influence est dans leurs mains, elle dépend de leurs lumières et de leurs vertus.