‹ Le paradoxe de l'égalitéChapitre 7 sur 10 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Il me semble qu'on peut formuler ainsi le paradoxe de l'égalité : il n'y a dans la société que des individus, et tous les individus sont égaux entre eux.

Pourquoi, en politique, veut-on que la seule loi soit la loi du nombre? — Parce que, dans l'électeur, on ne voit que Tindividu, sans tenir compte de la fonction.

Pourquoi, dans l'enseignemenl, l'unité de programme ? — Parce que, dans l'enfant . on ne

us LE PARADOXE UE L ÉGALITÉ.

voit que riudividii. sans tenir compte des aptitudes.

Pourquoi, dans l'armée, le même temps de service pour tous? — Parce que. dans le soldat, on ne voit que Tindividu. sans tenir compte de sa valeur sociale.

Pourquoi, dans la famille, les mêmes droits pour la femme et pour l'homme? — Parce que, dans la femme, on ne voit (|ue l'individu, sans tenir compte de sa destinée naturelle.

Pourquoi, toujours et })artout. l'égalité absolue? — Parce que, dans le citoyen, on ne considère que l'individu isolé, l'être abstrait, et qu'on oublie les rapports de toute sorte, rapports de famille, rapports de profession, rapports civils, rapports politiques, dont l'ensemble constitue la vie nationale.

Ainsi, derrièi'e le paradoxe de l'égalité, il y a une doctrine. L'individu est le commencement et la fin de la société. La famille est faite pour l'individu, et non l'individu pour la famille. Plus d'esprit corporatif, plus de groupement de forces, plus d'organes sociaux : par-

L INDIVIDTALIS.ME. I iH

tout l'éparpillement et l'émiettement. Des citoyens égaux en aptitudes, égaux en droits, en face d'un Etat tout-puissant, et rien entre eux : c'est l'individualisme.

On l'a dit souvent, lindividualisme est le signe de notre temps. Dans la vie privée comme dans la vie publique, dans les choses les plus futiles comme dans les plus graves, le point de vue général est sacrilié au point fl(^ vue |)articulier. En politique, les partis s'émieltciil. cl il devient de plus en plus difficile d'avoir une majorité de gouvernement. Dans l'industrie, l'apprentissage est négligé, les intérêts professionnels sont méconnus; la guerre est dans l'atelier; l'ouvrier se méfie du patron, et le patron de l'ouvrier. Dans les sciences, les spécialistes tiennent la j)r(Mnif're j)lace. le savoir se fragmente c}i;h|U(' j<>ni' davanlagc : il scinMc qu'on ait peur (\('> Ihéoi'ics géniM'alcs. Dans les

beaux-arts, la fantaisie et le caprice dominent : il n'y ent peut-être jamais plus d'hommes de talent, et il n'y a pas une école. Dans le roman, au théâtre, l'étude des sentiments naturels a paru banale : on peint l'exception, et si l'on a réussi à nous présenter un monstre, il suffit, c'est un chef-d'œuvre. Dans l'histoire, on recherche avant tout le document inédit, le détail ignoré : l'historien, à chaque instant, disparaîtsousl'érudit. En philosophie, lessystèmes sont devenus suspects ; on se tient volontiers sur la réserve, à mi-chemin du scepticisme et du pessimisme. En morale, nous nous faisons une idée différente du devoir, suivant l'école ou le parti auquel nous appartenons. Dans la famille, chacun élève la voix; l'enfant de dix ans a une opinion et la soutient. Dans le monde, on varie sur la politique, sur l'art, sur les lettres, sur la religion ; il faut causer de banalités si l'on veut s'entendre. Il n'est pas jusqu'à la mode où l'on ne retrouve l'individualisme : dans l'architecture, dans l'ameuhlemeut. les styles les plus disparates sont con-

L INDIVIDLALISME. l"îl

fondus: le (.< bibelot » prend la place de l'œuvre d'art. Dans la société tout entière, autant d'individus, autant d'idées, de goûts, de sentiments, d'intérêts différents : plus de vues d'ensemble, plus de règle commune.

Les conservateurs, en général, sont plus frappés que les démocrates des dangers de l'individualisme ; ils se trouvent d'autant plus à l'aise pour critiquer le paradoxe de l'égalité qu'ils repoussent le principe lui-même. Quand M. Frcppel ou M. de Mun soutiennent qu'une nation est autre chose qu'une réunion d'individus, que le corps social a ses organes comme le corps vivant, ils sont aussi vrais qu'éloquents. Mais ils se trompent quand ils révenl la restauration des formes mortes, car l'histoire, pas plus que les fleuves, ne remonte vers ses sources. Ils se trompent encore quand ils rendent la Révolution seule responsable de l'éparpillement des forces sociales. Qu'elle ait sa part de responsabilité, je le crois; que la philosophie du xvui' siècle ait la sienne, j'en suis convaincu : mais lorsqu'un édifice s'éci'oule

dans une nuit, comme l'ancienne société s'est écroulée dans la nuit du 4 août, c'est que les murs étaient lézardés et les poutres vermoulues. On nous dit que la Révolution a détruit la vie municipale, la vie pi'ovinciale : ce qu'elle a détruit n'en était plus que le fantôme. La monarchie, depuis deux siècles, avait supprimé ou amoindri tous les pouvoirs locaux, tous les corps constitués. Louis XIY, avant Jean-Jacques Rousseau, avait conçu la société comme une agglomération d'individus égaux sous un maître. Le maître cliange de nom : le roi dans un cas, le peuple dans un autre; le despotisme est le même. Les liistnictio)is pour le Dauphin sont aussi absolues que le Contrat social. Quand Louis XIY veut transformer le dogme religieux en dogme politique, c'est Jean-Jacques Rousseau sur le trône.

On peut dire que les philosophes ont introduit l'individualisme dans les idées, que la Révolution l'a introduit dans les mœurs; mais, avant eux. la monarchie l'avait introduit dans les institutions. Il est vrai que la vieille France

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a connu la vie locale, les inslilulioiis libres, qu'elle a eu, comme un corps vivant, ses organes distincts et ses fonctions hiérarchisées; mais ce n'est pas cette France-là que la Révolution a détruite : elle n'existait plus depuis lons^temps. Louis XIV avait fait la centralisation politique, en transformant la noblesse de terre en noblesse de cour et en concentrant l'autorité dans la main des intendants; la centralisation administrative, en réduisant de plus en plus, ici les libertés provinciales, là les franchises municipales. Il avait brisé la tradition des Etats généraux, qui avaient été l'expression la plus élevée de la vie politique en France, de peur qu'un nouveau L'Hôpital ou un nouveau Du Vair ne fit retentir les échos du Louvre des accents d'une parole libre. Il avait bâillonné les parlements. Il n'avait pas, il est vrai, proclamé l'égalité des droits, mais celle de la servitude. Il avait voulu que les Français fussent égaux ius(|ue dans la religion ; deux cent mille étaient partis, emportant avec eux les secrets de notre iudustrie. Il

avait frappé, clans les institutions comme dans les hommes, tout ce qui pouvait être un contre-poids au pouvoir central. Le conseil du roi était devenu souverain en matière politique, administrative, judiciaire, religieuse; toutes les affaires arrivaient à Versailles, tous les ordres en partaient. La France était comme un corps où la vie s'est peu à peu retirée des membres pour se concentrer dans le cerveau : l'équilibre était rompu.

Après Louis XIY, l'autorité centrale s'affaiblit sans que les autorités locales retrouvent leur prestige. Le tiers-état, fatigué de soixantedix ans de royauté absolue, entend vivre de la vie politique; mais il ne trouve plus de cadres où exercer son activité. De l'ancienne organisation municipale ou provinciale, il ne reste que des formes extérieures : le souflle qui les animait s'est éteint. Cependant la bour-

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g-eoisie des grandes villes veut faire entendre sa voix : c'est alors que les philosophes s'offrent à elle comme porte-parole. Les tribuns de Rome étaient les avocats de la plèbe; ceux-ci seront les avocats de la bourgeoisie. Tout les a préparés à ce rôle : pour la plupart de condition moyenne, passionnés d'égalité, convaincusqu'il faut réformer l'Etat, portés à la critique par leurs études mêmes, ils se jettent dans la lutte avec d'autant plus d'ardeur qu'ils se sentent soutenus par la partie la plus éclairée de la nation. On dit que les philosophes ont fait l'opinion : je serais tenté de dire que c'est l'opinion qui a fait les philosophes. Les idées qu'ils défendent sont celles du milieu où ils vivent : il est vrai que le développement de ces idées leur appartient, et qu'ils vont en tirer des conséquences imprévues.

Le tiers-état, au xvni'^ siècle, est d'autant plus irrité contre les classes privilégiées qu'elles justitient de moins en moins leurs privilèges par les services l'cndus. L'égalitt'' est l'idée maîtresse de la hourueoisie ; fdlc devient le mot

(Tordre des philosophes. Ceux-ci ne voient (hiiis hi société queTEiat, d'une pari, et les citoyens, de l'autre. Littérateurs, ils sont hantés par le souvenir des républiques de l'antiquité; ils voient toujours le peuple délibérant sur l'agora. Logiciens, ils prétendent réduire la politique aux règles de la raison pure. Quand la bourgeoisie demande l'égalité, elle entend simplement que les privilèges de naissance et de caste soient abolis; sous la plume des philosophes l'égalité devient un dogme métaphysique. Ils vivent dans le monde de l'abstraction, et y entraînent la nation à leur suite. Pour eux, l'histoire est un livre que l'homme a écrit à son gré, et qu'il aurait pu écrire autrement : ils trouvent le livre mauvais; ils ne songent pas à le corriger, ils veulent le jeter au feu et en écrire un autre. Convaincus que tout est convention dans la société, ils rêvent de doter la France d'une constitution à la Solon ou à la Lycurgue. Ils rendent au public, ainsi transformées, les idées qu'ils en ont reçues. L'influence des philosophes du siècle dernier est

encore sensible dans le caractère abstrait de nos conceptions politiqnes.

La pbilosoplîie individnaliste a pour conclusion l'égalité absolue. Elle raisonne sur l'individu idéal. atlVancbi dupasse, maître de l'avenir. Le personnage qu'elle met en scène, ce n'est pas un homme de tel temps, de telle race, de tel pays, de telle civilisation : c'est l'homme. Il est sorti tout armé àeY Encyclopédie, comme Minerve. Quelle idée va-t-il se faire de luimême? comment comprendra-t-il ses devoirs envers ses semblables? Interrogez CondiHac. qui a écrit la psychologie de l'école: interrogez ITelvétius, qui en a écrit la morale.

(CondiHac vous dira que l'individu humain n'a de connaissances que celles qui lui viennent par les sens. C'est une froick* statue, à qui les impressions du (h^hors vont donn(M' la vie et le mouvement. Il voit, il entend, il sent, il touche, il goûte : ses idées, ses facultés mêmes ne sont que des sensations transformées. A quoi bon rechercher les lois de l'esprit, soit par l'observation directe, soit |)ar l'étuclc de l'his-

toire? L'homme est partout le même, à Rome et à Paris, chez les tribus sauvages et chez les nations civilisées. Il n'y a de difTérences que celles qui tiennent aux sens : seul, l'aveugle, le sourd, rinfirmo est inférieur, parce que certaines sensations lui sont inconnues. Mais si l'homme n'est qu'un automate, organisé de façon à recevoir des sensations et à les transformer en idées, il devient possible, en réglant le système de ses sensations, de déterminer le système de ses idées. Soumis aux mêmes sensations, deux individus bien organisés auront les mêmes idées; plus encore, les mêmes facultés. Le cerveau humain est une argile : le potier, c'est-à-dire l'éducateur, pétrira dans sa main toute-puissante Fàme de l'enfant, l'àme du citoyen, l'àme de tout un peuple. Tous sentirontdemême, penseront de même. On aboutit ici à l'égalité des aptitudes.

Helvétius, à son tour, vous dira que l'origine do la morale est dans nos sensations. L'homme recherche le plaisir, fuit la douleur. L'intérêt est le principe des action^ humaines. Nos idées

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du bien et du mal ne sont que des sensations transformées; le monde moral n'est qu'une extension du monde physique. Ce système a un mérite, c'est de simplifier les problèmes moraux : difficulté de concilier des devoirs contraires, scrupules de conscience, sacrifice de soi-même, aspiration à une vie idéale, autant de préjugés et de chimères! Le rôle du moraliste est fini; un gendarme suffit. Si l'homme doit obéir à son intérêt, tout ce qu'on peut lui demander, c'est de respecter l'intérêt d'autrui. Mais l'intérêt de l'un est aussi respectable que rintérêt de l'autre : dès lors, aucun motif de sacrifier celui-ci à celui-là. Du moment qu'on ne voit dans la société qu'une réunion d'individus, chacun a h; droit de rechercher le plai- -ii', de fuir la douleur. Si tout se ramène à des sensations, ma sensation vaut celle de mon voisin. On aboutit ici à l'égaiité des droits.

Ainsi, l'individualisme a sa psychologie et sa morale : c'est la psvchologie sensuafiste d \'d morale de l'intérêt, (londiliac et Ileivétius, si différents à tant d'égards, l'un profond.

IGU Li: J'ARADoXi; DE 1. ÉGALITÉ.

iautre superlicicl, se reiicuntreiit eu ceci, qu'ils ont perdu toute notion des rapports de Tindividu avec la société. Tous les hommes sont égaux devant la nature : c'est le point de départ du paradoxe. Prenez l'homme A , l'homme B : appliquez-leur le même coefficient, c'est-à-dire une éducation uniforme : vous aurez deux citoyens égaux en aptitudes, égaux en droits. Xous voici transportés en pleine métaphysique : le législateur pourra s'y mouvoii' à sa fantaisie ; il sera lihre de ressusciter, suivant le caprice du moment, Athènes ou Sparte. On ne croira plus que ce sont les mœurs qui font un peuple, mais les institutions. La loi décrétera le patriotisme, la fraternité, la vertu, le hoiiliciii' universel. Voilà la théorie : les Jacobins en feront l'application.

Je relis les pages qui précèdent, et je m'aperçois que de la philosophie du xvni^ siècle je n'ai montré que le squelette. Les sensations comme principe de la connaissance, l'intérêt comme règle de la morale, cela est bien froid, bien sec. Il v a eu autre chose chez les enrvclo-

pédistes. Ils ont entrevu un idéal de justice et de tolérance. Ils ont fait une œuvre de critique, mais ils lont faite avec enthousiasme. S'ils ont entassé ruines sur ruines, c'est qu'ils avaient hâte d'élever un édilice assez vaste j)Our abriter riiumanité tout entière, l'humanité libre et apaisée. Ils ont cru à la bonté naturelle de l'homme, à l'égalité de la vertu, au progrès indéfini, au gouvernement de la raison : quel beau rèvel Ils sont descendus dans la tombe, convaincus qu'un soleil nouveau allait se lever sur le monde et que les temps prédits par le poète étaient arrivés :

Magniis ah integro sœclorian nascilio' ordo.

La même illusion se retrouve chez les hommes de la Révolution. Ils ont cru. eux aussi, à la toute-puissance des principes abstraits. Dans leurs fautes, jusque dans leurs crimes, ils ont obéi à une préoccupation impersonnelle. La révolution française a été faite pour des idées : c'est parla qu'elle a été grande.

La Révolution est individualiste, comme la philosophie d'oîi elle est sortie. Elle inscrit trois articles de foi dans son symbole : liberté, égalité, fraternité; mais elle ne parvient pas à concilier ces trois idées. La lutte des partis ne sera au fond que la lutte des principes : il en est un qui remportera, et celui-là sera poussé jusqu'à ses dernières conséquences logiques.

La devise révolutionnaire, empruntée, dit-on, aux loges maçonniques du Nord, résume toute la philosophie duxvni siècle. La formule, dans ses trois termes , semble inspirée des trois grands écrivains de l'époque. La liberté ne fait-elle pas songer à Voltaire, ami de Bolingbroke et plus tard de Franklin, disciple de Locke, introducteur en France de Shakespeare, à ce Voltaire qui admirait la constitution anglaise, qui avait étudié la pohtique dans Montesquieu, qui (]i--imulait mal son dédain (hi

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peuple, était peu touché de l'inégalité des conli lions, mais regardait la liberté de penser mme le premier des biens? L'égalité, c'est tout Rousseau, citoyen jaloux d'une petite république, né pauvre, lier, indépendant, longtemps condamné à des métiers subalternes, démocrate par principe, aristocrate par tempérament, traversant toutes les conditions et souffrant plus que personne des inégalités sociales, obscur à quarante ans, célèbre du jour au lendemain, écrivant de la même plume la page qui soulève nos cœurs et celle (|ui ikhis arrache des larmes . se trompant hii-iuéiiD' quand il trompe les autres, aussi infâme (juc sublime, et poursuivant, au milieu des misi-res de sa vie privée, le rêve d'une société idéale. La fraternité est partout dans un temps où le titre d'homme sensible était à la mode : elle c^l surtout chez Diderot, si hunuiin, si large, si dévoué à ses amis, prodigue de son génie et de son cœur, sintéressant à tout ce qui est vivant, s'etforçant de réhabiliter le travail manuel, ouvert à louies les idées généreuses, sin-

cère, enlhousiaste, ne distinguant pas toujours le factice du vrai, prêchant le matérialisme avec attendrissement, inconséquent avec luimême et avec ses doctrines, aussi doux dans sa vie qu'il est violent dans ses écrits, voulant renverser tous les palais et tous les temples pour élever le palais du peuple et le temple de l'humanité.

Des trois grandes idées de la Révolution, une seule est entrée dans nos lois et dans nos mœurs. La liberté, jusqu'ici, n'a eu pour elle que les minorités ; les conquêtes libérales de 1789, tour à tour perdues et reprises, sont encore un champ de bataille pour les partis. La fraternité, précepte de morale, est devenue lettre morte en passant de l'ordre des sentiments dans l'ordre politique : on conseille la fraternité, on ne l'impose pas par une loi. Seule, l'idée de l'égalité a définitivement triomphé : à ne considérer que les résultats, on peut dire que la révolution n'a été fait(* que pour l'égalité. C'était l'idée la plus simple, la plus générale, la plus chère au tiers état, la plus

conforme à la métaphysique politique du temps ; c'était celle dont le succès était le mieux préparé par l'œuvre de centralisation de la monarchie. Ainsi, des trois philosophes qui ont dirigé le mouvement de la pensée française au xviii^ siècle et préparé la Révolution. il en est un qui, grandissant avec elle, l'animant de son souffle, parlant par la bouche de ses orateurs les plus populaires, honoré comme un prophète et presque un Dieu, se retrouve dans tout ce qu'elle a fait de durable : nous critiquons Jean- Jacques, et nous sommes tous, par quelque endroit, les lils de Jean-Jacques ; quand nous voulons le combattre, c'est en nous-mêmes, dans nos partis pris, dans nos préjugés, qu'il nous faut le chercher.

Pour comprendre la passion de l'égalité, il faudrait nous reporter de cent ans en arrière. Si nous avions souffert des injustices et des abus de l'ancien régime, nous aurions peutêtre senti et pensé comme Rousseau : il a dépassé le but ; qui de nous ])(Mit dii'c (ju'il n'eût pas fait de même ? Quand on veut redresser un

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Làton, on lo coiirljo en sens inverse. La France, avant tout, avait besoin d'égalité. Voyez la nuit du 4 août : les privilégiés eux-mêmes applaudissent à l'abolition des privilèges. On a pu dire que le o août au matin, le Code civil était fait : tous les Français égaux devant la loi, chacun pouvant prétendre à tous les emplois, plus de dillerence entre les hommes que celle du mérite. C/est la vraie égalité, c'est le principe qui sépare à jamais l'ancienne société de la nouvelle.

L'erreur de nos pères, dont nous souffrons encore, a été de croire que l'égalité, qui avait fondé la société civile, pouvait aussi fonder la société politique. Dans la société civile, l'individu importe autant et plus que la fonction ; dans la société politique, la fonction est plus importante que l'individu. Il s'agit de concilier ces deux principes : égalité des individus, hiérarchie des fonctions. C'est ce que la Révolulion n'a pas compris. Plus libérale, elle aurait leulé d(» donner une nouvelle vie aux associations ju'ofessionnelles, aux pouvoirslocaux.aux

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assemblées provinciales, à tous les corps de l'État : elle se serait efforcée de constituer la société politique par la diversité et Tharmonie des organes. Au contraire, voulant tout ramener à l'égalité, elle a cherché en tout les formes les plus simples. Elle a confondu l'unité, qui est la force d'une nation, avec l'uniformité, qui en est la faiblesse. Elle a cherché, non les rapports qui naissent de la nature des choses, mais les plus conformes à certaines idées abstraites. Elle a pris une carte de la France, et elle l'a divisée géométriquement en cantons, en districts, en départements. Elle a remplacé les anciens parlements par des tribunaux élus par le peuple. Elle a supprimé les corporations, sans se demander s'il ne valait pas mieux transformer que détruire. Elle a dissous les académies, comme ayant un air d'aristocratie. Elle a voulu niveler jusqu'aux formules de politesse : monsieur est devenu citoyen, le vous est devenu le /^/.Elle a réalisé le rêve de Rousseau: des individus égaux, un Ktal toul-puissant ; mais elle n'a pas fondé une société politique.

C'est rexplication de notre histoire depuis un siècle. La société civile, avec l'égalité pour principe, a résisté à tous les efforts de la réaction. La société politique, sans cadres, sans hiérarchie, a été à la merci, tantôt d'une émeute, tantôt d'un coup d'Etat. Aujourd'hui encore, l'erreur de heaucoup de républicains est de ne pas comprendre que si les groupes sociaux, les corps constitués peuvent être une gêne pour la liberté individuelle, ils sont une garantie pour la liberté politique. Des individus isolés, dispersés, sans discipline, sans organisation, sont désarmés contre les entreprises d'en haut ou d'enbas. L'individualisme favorise le pouvoir absolu, qu'il s'appelle Comité de salut publie ou Bonaparte.

Ainsi, trois causes, l'œuvre de centralisation commencée par la monarchie, la philosophie individualiste du xvni'' siècle, l'esprit niveleur

L INDIViriUALISMK. 160

de la Révolution française, ont produit la désagrégation dos forces sociales. Il n'y a plus dans la société que des individus. Le problème pour la démocratie est de reconstituer, non les anciens cadres, mais des cadres nouveaux en rapport avec les changements survenus dans les idées et dans les mœurs. Il va. dans toute société humaine, des besoins permanents ; mais ces besoins veulent être satisfaits différemment suivant le peuple et suivant l'époque. On peut dire que la matière des institutions est éternelle : la forme seule varie.

Un exemple. Les hommes exerçant une même industrie ont intérêt à se réunir, à s'associer. Les corporations d'arts et métiers ont longtemps répondu à ce besoin : puis elles se sont corrompues, comme toutes les institutions, par l'exagération mémo (h' leur [)rincipe : créées pour protéger le travail, elles ont fini par l'asservir. La Révolution n'a pas distingué l'idée, qui était juste, delaforme, qui était vicieuse. La loi du 17 juin 1791 a non seulement aboli les [ corporations, mais interdit toute association

entre « les citoyens d'un même état ou profession ». Avec la loi de 1791, l'individualisme est entré dans l'industrie : bientôt l'apprentissage est tombé en désuétude, les traditions sont devenues lettre morte, tous les liens ont été rompus entre le patron et l'ouvrier, l'esprit corporatif a disparu. Mais un texte de loi ne peut changer la nature des choses : il est arrivé que des individus exerçant une même industrie ont voulu se réunir dans un intérêt professionnel ; des associations se sont formées, et elles ont été tantôt poursuivies, tantôt tolérées, suivant que le gouvernement était plus ou moins libéral. Enfin, en 1884, le Parlement a voté une loi autorisant la création de syndicats professionnels. Cet exemple me paraît caractéristique : voilà la démocratie obligée de restaurer, au bout d'un siècle, une institution de l'ancien régime ; mais elle la restaure sous une autre forme. Les nouvelles associations répondent au même besoin que les anciennes, mais le principe des unes et des autres est diftV'reiil : If^s corporations (raiilretois étaient

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fondées sur le prmlège, celles d'aujourd'hui sont fondées sur la liberté.

Ce qu'on a fait pour l'industrie est à faire pour la société tout entière. La démocratie ne sera vraiment constituée que lorsqu'elle aura rétabli les anciens cadres sous une forme nouvelle : lorsqu'elle aura remplacé les institutions qu'elle a détruites par d'autres institutions, les associations fermées par des associations ouvertes, une organisation fondée sur le privilège par une organisation fondée sur la liberté. Tant que la démocratie a été un parti d'opposition, elle a pu combattre sous le drapeau de l'individualisme; aujourd'hui qu'elle est un parti de gouvernement, son premier devoir est de grouper les forces dispersées. Le principe de l'égalité est vrai en lui-même, mais nous nous trompons quand nous voulons résoudre toutes les questions au seul point de vue de légalité. C'est Terreur habituelle des partis de résumer leur doctrine dans une formule simple : les conservateurs, persuadés <[ne hi hiérarchie des fondions est nécessaire, se mé-

fient de l'égalité; les républicains, frappés des bienfaits de Tég alité, font bon marché de la liiérarchie. Cependant, quel est le besoin de notre société? Concilier ces deux principes : l'ég-alité des individus, la hiérarchie des fonctions. C'est là ce qu'on entend quand on parle d'organiser la démocratie.

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