‹ Le paradoxe de l'égalitéChapitre 8 sur 10 · L'ORGANISATION DE LA DÉMOCRATIE · texte numérisé non relu

L'ORGANISATION DE LA DÉMOCRATIE

Distinguez l"iii(li\i(l(i Jo la fonclioii . cl le paradoxe (le r«''iialit«'' s'évanouit. Deux Iioiiuiios, eu tant (jirindividus, peuvonl se dire égaux : la loi doit ('tre la même pour l'un rt pour l'autre^ ils ont le même droit de développer librement leurs facultés. Si maintenant on considère en eux, non plu- liiidixidu. niai^ la fonction, le mot d'égalité n'est pdus applicable : leurs fonctions peuvent être aussi utiles l'une que l'autre : dites, si vnu> \( tuiez, ((u'elle- sont équiva-

lentes, non égales. Ainsi lait le géomètre en son langage précis : lorsque deux triangles, avec des angles et des côtés dilFérents, ont la même surface, on les dit équivalents, on ne les dit pas égaux. 11 y a ici autre chose qu'une querelle de mots. L'égalité poussée à ses dernières conséquences logiques exclut toute idée de hiérarchie ; Féquivalence, au contraire, comporte une hiérarchie d'après le mérite des individus et la dignité des fonctions. Hiérarchie nécessaire, non dans l'intérêt de telle ou telle classe sociale, mais dans l'intérêt delà société tout entière.

La démocratie ne saurait impunément s'affranchir de cette nécessité. Comme toute autre forme de société politique, il faut qu'elle ait des cadres. L'erreur est la même chez ceux qui nient le besoin d'une organisation et chez ceux qui croient que l'organisation de rancienne société peut convenir à la nouvelle. Dans une société fondée sur le principe des castes, la fixité des cadres était une condition de durée; dans une société fondée sur l'égalité et la

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liberté, les cadres doivent être mobiles comme la société même. La direction appartient, non plus à une classe fermée, comme était l'aristocratie, mais à une classe ouverte, qui doit se transformer sans cesse en éliminant une partie de ses membres et en en incorporant de nouveaux.

(Vest peut-être l'armée qui nous offre le meilleur exemple d'un corps organisé. L'égalité et la hiérarchie sont conciliées : l'égalité, car le dernier des soldats peut parvenir au grade le plus élevé; la hiérarchie, car le commandement appartient aux plus dignes. En recrutant ses chefs à la fois dans les rangs et dans les écoles, l'armée se défend de l'esprit de caste, qui est la perte des corporations fermées. En faisant une part à l'ancienneté, elle encourage les plus modestes et reconnaît les services rendus. En instituant des examens, des concours, elle applique un principe cher à la démocratie; mais elle en évite l'abus, parce qu'elle tient compte des (|u alités morales on même temps que du savoir nrcpii^. l'Jlc siibor-

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donne constamment Thomme à la fonction.

CJiacun s'élève par son mérite, et celui qui a démérité peut être condamné à descendre. Les individus se succèdent et se remplacent, mais l'armée reste toujours semblal)]e à elle-même : c'est l'unité dans la diversité.

Prenez le premier homme venu, et faites-en un soldat; revoyez-le an IdouI de cinq ans : ce n'est pUis le même homme: il a le sentiment de devoirs qu'il ne soupçonnait pas, il respecte ses chefs, il a confiance dans ses camarades, il s'oublie lui-même, il est prêt à mourir pour son drapeau, c'est-à-dire pour un symbole. Mettez ce même individu dans un atelier, et revenez dans cinq ans. dans dix ans, dans vingt ans; il n'a pas changé : il ne pense qu'à lui et aux siens, l'intérêt privé est sa loi, aucun lien ne l'attache au milieu on il vit, ceux qui l'entourent sont pour lui des rivaux, il se méfie de ses chefs et ses chefs se méfient de lui. Je ne cherche ici (]ue des exemples, pour mieux rendre ma ])ensée. Je vois dans l'armée un exemple d'organisation,

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dans rindiistrie un exemple d'individualisme. L'individualisme ne peut être, dans la vie d'un peuple, qu'un moment : s'il se prolongeait, on verrait tout le corps social se dissoudre. La solidarité, riiarmonie, la classification des fonctions, le groupement des forces sont les conditions de la vie collective. Un physiologiste éminent, M. Edmond Perrier, dit : « Les lois mystérieuses de l'anatomie comparée, celles de l'eaibryogénie s'enchaînent rigoureusement comme la conséquence nécessaire d'une loi unique , /'^ loi cF association. » Et il ajoute : « Entre ces lois et celles qui président au développement des sociétés humaines, il serait facile de signaler plus d'une ressemblance. » C'est qu'en effet les molécules sociales, comme les molécules organisées, tendent à se grouper selon un j)la!i tracé, non par le caprice des individus, mais par la nature des choses. Les philosophes, les politiques peuvent régler le mouvement, le ralentir ou le précipiter; mais le mouvement même est indépendant de leur volonté. Il se fait dans les so-

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ciétés, comme dans la nature, un travail inconscient : c'est par les infiniment petits que les montagnes s'élèvent, que les vallées sont comblées, que les corps cristallisent suivant un dessin géométrique, que les cadres de la vie végétale et animale sont remplis; c'est parles masses populaires que les changements sont préparés, que les combinaisons imprévues prennent naissance, que le milieu social se modifie et que l'évolution s'accomplit. Tout organisme est le théâtre d'une œuvre continue de destruction et de reconstruction : c'est ainsi qu'on a pu dire que la vie est une mort de tous les instants. Aux époques de transition comme la nôtre, l'œuvre de destruction frappe surtout les yeux, parce qu'elle se fait à la surface; mais un<' oeuvre de reconstruction, encore obscure, se poursuit dans les profondeurs.

Quels sont, dès à présent, les signes qui peuvent faire espérer une organisation de la démocratie? C'est le sujet de ce dernier chanitre.

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L 11 premier signe est que nous commeneous à nous méfier de la métaphysique politique. Le parti républicain a cru longtemps aux principes absolus, aux formules simples : arrivé aux affaires, il s'aperçoit que. pour gouverner, il faut tenir compte des idées dominantes, des sentiments, des intérêts, et même des préjugés. Ce n'est encore que la minorité, dirat-on, qui pense ainsi; mais cette minorité grandit de jour en jour. Le point de vue général se modifie au fur et à mesure que de nouvelles générations arrivent à la vie publi(|ue. On peut prévoir un moment où la politique conciide aura définitivement pris la place de la politique abstraite.

Le progrès des idées est sensible si l'on se reporte de trente ou quarante ans en arrii're. Les républicains les plus modérés étaient partisans d'une Chambre unicpie : hi majorité

accepte maintenant le système des deux Chambres. Beaucoup, fidèles à la tradition révolutionnaire, confondaient les attributions du pouvoir exécutif et celles du pouvoir législatif ; un personnage considérable demandait que le chef de l'Etat fût un président du conseil des ministres nommé par l'Assemblée nationale et toujours révocable : aujourd'hui, la plupart des hommes politiques sont persuadés que la séparation des pouvoirs est la première condition d'un gouvernement libre. On voyait dans le suffrage universel un principe absolu, c'était comme le droit divin de la démocratie : voici que nous entrons dans le domaine du relatif, et nous nous habituons peu à peu à cette idée que le suffrage universel, comme toute espèce de force, veut être réglé.

Le dernier mot. dans une démocratie, doit rester à la majorité: mais il s'agit d'organiser le droit de suffrage de façon que cette majorité représente, aussi exactement que possible, les idées et les intérêts permanents du pays. Il ne suflit pas. pour cela, d'additionner les votes.

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