CHAPITRE VIII
Le P. Cyprien Baraza conyertit les Mozos, renommés pour leur férocité. — Cent dix mille païens lui doivent le baptême. — Relation du voyage du P. de Cattaneo (1730). — Attachement des indigènes convertis pour le missionnaire. — Buenos -Ayres, ses habitants et ses environs. — Abondance extraordinaire de chevaux et de bœufs. — Rioja. — Nombreuses baises coulées à fond. — Ravages de la petite vérole. — Résignation et contentement des malades qui succombent. — Accueil fait au P. de Cattaneo par la réduction des Trois-Rois.
Nous dépasserions les limites de notre étude si nous entreprenions de raconter tous les travaux des missionnaires au Paraguay, et de parler de toutes les peuplades qu'ils ont évangélisées. D'ailleurs, les dates précises et les détails spéciaux nous font souvent défaut. Cependant nous ne saurions passer sous silence la conversion des Moxos, due au dévouement du P. Cyprien Baraza.
Parti de Lima dans une frôle embarcation , ce courageux savant remonta la rivière Guapay et navigua pendant douze jours, exposé à de perpétuels dangers, pour
arriver au milieu de la tribu qu'il cherchait. Il consacra
vingt-sept années de sa vie au salut des sauvages dont elle était composée, et y travailla dès les premiers temps avec une telle ardeur qu'il usa sa santé. Rappelé à Santa-Cruz par ses supérieurs qui voulaient lui donner les soins nécessaires dont il se privait, il employa les mois de la convalescence à apprendre Tart du tisserand , aGn de renseigner plus tard à ses néophytes. Les Moxos, quand il vint à eux, étaient isolés, errants et féroces; oublieux des principes les plus élémentaires de la loi naturelle, ils chassaient leurs semblables, au lieu de poursuivre les bêtes sauvages.
Cyprien Baraza, qui s^tait fait autrefois remarquer dans le monde par la recherche de ses vêtements et Télégance de ses mœurs, consentit à vivre pauvrement au milieu des Moxos, à partager leur chétive demeure et à coucher sur la terre nue, pour les instruire, les tirer de leur abjection et les élever à la dignité de la vie chrétienne. A Tâge de soixante et un ans (16 septembre 1702), il fut martyrisé chez les Baures, qui se convertirent peu après sa mort.
Il laissait comme témoignage de son zèle quinze colonies créées et soutenues par ses efforts infatigables. M. Markham résume ainsi ses travaux. « Il baptisa de sa main cent dix mille païens. A son arrivée, les Moxos étaient un peuple ignorant, plus sauvage et plus cruel que les animaux féroces; à sa mort ils formaient une communauté civilisée , établie dans des villages et convertie au christianisme. »
En 1730, le P. de Cattaneo, de la compagnie de Jésus, fervent apôtre des Indiens, écrivait de Buenos- Ayres , à son frère , deux lettres dont nous reproduirons des extraits. Il donne sur Buenos -Ayres et sur les habitudes du pays des notions qui n'ont pas encore trouvé place dans cette histoire ; on aime d'ailleurs à
écouter un narrateur consciencieux qui raconte ce qu^il a vu.
«... Il n'y avait pas plus de six semaines que nous étions à Buenos-Âyres quand les Indiens y arrivèrent. C'étaient ceux de la réduction d'Yapein (ce qui veut dire, dans la langue du pays, des Trois-Rois). De toutes les peuplades dont nous avons la direction , c'est la plus voisine de Buenos-Ayres, quoiqu'elle en soit éloignée de deux cents lieues. Les chrétiens des autres réductions se disposaient aussi à venir chercher les missionnaires ; mais ceux d'Yapein, ayant moins de chemin à faire, avaient pris les devants, et ils avaient amené des musiciens de toute espèce pour célébrer notre arrivée. Dès qu'ils eurent débarqué, ils accoururent à notre résidence, impatients de nous voir, de nous connaître, et ils se rendirent d'abord à la chambre du P. Herran, qui avait déjà séjourné longtemps dans les missions et qu'ils connaissaient tous. Userait difficile d'exprimer leur joie de le revoir. Ils ne savaient comment lui témoigner leur reconnaissance de ce qu'il leur avait amené tant de missionnaires...
« Le P. Herran, nommé provincial du Paraguay, partit pour Cordoue avec de jeunes étudiants et quelques missionnaires qu'il voulait envoyer à plus de cinq cents lieues au delà de Ciordoue, dans les nouvelles missions des Chiquites. Nous fûmes destinés, au nombre de douze, à passer dans les réductions du Parana et de rUruguay. Nous attendîmes encore quelques jours pour que tous les Indiens qui devaient nous y conduire fussent arrivés , et nous fîmes les provisions de biscuit nécessaires pour un si long voyage. A l'exception de deux ou trois habitations assez rapprochées de Buenos-Ayres et d'une réduction d'Indiens placée sous la conduite des Pères de Saint-Frangois, on ne trouve pas dans
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tout le chemin , c'est-à-dire sur un parcours d'environ deux cents lieues , une seule maison où Ton puisse recourir dans la nécessité...
c La ville de Buenos-Ayres est située sur le bord occidental du grand fleuve de la Plata , à soixante-dix lieues au-dessus de son embouchure. C'est la capitale de la province de Rio de la Plata , où Ton voit encore deux autres villes, beaucoup plus petites, Corrientes et Santa-Fé. Buenos-Ayres tient sans contredit le premier rang entre toutes les cités bâties par les Espagnols , depuis les Cordillères jusqu'à l'Océan, sans en excepter l'Assomption , capitale du Paraguay. On dit que celle-ci renferme huit à dix mille habitants , tandis que Buenos- Ayres en compte environ seize mille. Dans ce nombre on trouve mille Espagnols venus d'Europe, puis trois à quatre mille individus nés dans le pays de parents espagnols , et appelés créoles. Tous les autres sont mulâtres, métis et nègres. Les mulâtres sont nés d'un blanc et d'une négresse , ou d'un nègre et d'une blanche. On les reconnaît aisément à l'habit et à la couleur du visage, couleur qui tient le milieu entre celle du nègre et celle de l'Européen. Les métis naissent du mélange des Indiens avec les Européens; ils ont le teint fort basané.
« Les nègres sont les plus nombreux. L'Amérique en est remplie , sans qu'ils y forment une nation particulière. Ils y viennent d'Afrique, où on les achète de leurs parents qui ne rougissent pas de conduire leurs enfants au marché, et de les vendre pour des bagatelles que leur portent les Européens , et spécialement les Anglais qui en chargent leurs vaisseaux. C'est ce qu'on appelle la traite des nègres. Transportés en Amérique, ils y sont vendus cent et quelquefois deux cents piastres par t6te. Dans toutes les provinces comprises dans la déno-
mination générale du Paraguay on n^est servi que par des nègres ; aucun Espagnol , quelque pauvre qu'il soit, ne veut se mettre en condition. Quant aux Indiens, on en voit fort peu dans les villes espagnoles ; ceux qu'on y rencontre vont et viennent librement, il est bien rare qu'ils se mettent au service des Européens, et Ton n'ose plus comme autrefois attenter à leur liberté ; souvent les Espagnols ont eu lieu de se repentir de leurs anciennes violences.
« Buenos-Âyres est non seulement la plus peuplée, mais aussi la plus belle de toutes les villes du pays. Les autres ne sont qu'un assemblage informe de maisons ou cabanes, disposées sans ordre et sans symétrie. Figurez-vous quelques villages bâtis les uns près des autres, séparés par de petits bois qui empêchent d'apercevoir les maisons, et vous aurez une idée assez juste de la plupart des cités espagnoles du Paraguay. Le trait suivant vous les fera mieux connaître. Le père provincial faisait avec son compagnon la visite des différentes maisons de la province de Tucuman; ils se dirigeaient vers Rioja , ville située à près de deux cents lieues de Cordoue. Pour y arriver il faut suivre un chemin aussi désert que celui de Buenos-Ayres à Cordoue , mais beaucoup plus difQcile , parce qu'il est inégal et pierreux ; en sorte qu'on est obligé de le faire sur des mules et d'aller fort doucement. Après vingt jours de marche, le père qui accompagnait le provincial ayant pris les devants, un matin, se sentit accablé de sommeil , mit pied à terre sous des arbres qu'il rencontra, sans savoir où il était, ni quand il arriverait au terme du voyage , et il s'endormit bientôt à l'ombre. Cependant le provincial le rejoint, et le muletier qui lui servait de guide s'empresse d'éveiller ce père , en lui demandant d'un air étonné s'il n^est pas
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confus de dormir ainsi sur une place publique, a De quelle place me parlez-vous ? répond le -missionnaire. Il y a trois semaines que nous marchons dans ce désert, et nous ignorons quand nous serons à Rioja. Y a-t-il au monde un lieu plus solitaire que celui-ci? — Vous ôtes à Rioja même, répond le muletier , voici le cœur de la ville, et la maison des jésuites est située derrière ces arbres... »
« Quanta Buenos-Âyres , quoiqu'on y voie, comme partout ailleurs , des maisons répandues çà et là , sans ordre , celles qui sont situées au centre de la ville sont assez droites et assez propres. Les plus anciennes, construites en terre, n'ont qu'un rez-de-chaussée ; car il n'y a pas bien longtemps qu'un de nos frères , arrivé d'Europe pour bâtir une église, trouva le moyen de faire la brique et de la cuire en ce pays , où l'on compte aujourd'hui plus de soixante fourneaux ; il vint aussi à bout de fabriquer de la chaux. Les bâtiments construits depuis ce temps sont de pierres bien liées , et on en voit déjà plusieurs à deux étages. Quelques années plus tard, des missionnaires conduisaient avec eux au Paraguay deux de nos frères , habiles architectes , qui ont achevé notre belle église, et ont bâti celle des franciscains et des Pères de la Merci, après en avoir eux-mêmes tracé le plan...
a Buenos-Âyres s'embellit tous les jours ; on y respire un air tempéré, rafratchi par les vents qui régnent continuellement sur le grand fleuve de la Plata.
« Les campagnes d'alentour sont de vastes déserts ; à peine voit-on quelques cabanes répandues autour de la ville. Le voisinage produit très peu de bois ; mais les îles formées par le fleuve en fournissent assez pour le chauffage et les autres besoins de la vie. Le pêcher est à peu près le seul arbre fruitier que l'on voie aux envi-
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rons de Buenos- Ayres. La vigne ne s^y acclimate pas , à cause de la multitude de fourmis dont elle est rongée dès qu'elle commence à pousser; aussi, dans cette contrée , on ne boit du vin qu'en le faisant venir d'Espagne par mer ou bien par terre de Mendoza, ville du Chili située au pied des Cordillères , à trois cents lieues de Buenos- Ayres.
« Mais ces plaines inhabitées sont remplies de bœufs et de chevaux sauvages. Pendant mon séjour à Buenos- Ayres , un des Indiens qui viennent faire le commerce dans les villes espagnoles vendit à un homme de ma connaissance huit chevaux pour un baril d'eau-de-vie ; encore ne les avait-on payés si cher que parce qu'ils étaient fort beaux ; car on trouve des chevaux ordinaires autant qu'on en veut au prix de huit à dix pauls ^ l'un ; on peut même s'en procurer à beaucoup meilleur marché, en allant les chercher dans la campagne y où ils paissent par milliers ; mais il n'est pas toujours très facile de les prendre.
« Le nombre des bœufs est plus grand ; on peut en juger par la quantité de peaux expédiées en Europe. Les vaisseaux espagnols qui vont tous les trois ans à Buenos-Ayres en rapportent ordinairement de quarante à cinquante mille peaux; mais les contrebandiers anglais et portugais en enlèvent chaque année bien davantage. Or on ne prend que les peaux de taureaux, et celles-ci même, pour entrer dans le commerce, doivent être d'une certaine grandeur ; toutes celles qui sont plus petites sont mises au rebut. Ainsi, pour envoyer cinquante mille peaux en Europe, il faut tuer au moins quatre- vingt mille taureaux , dont on n'emporte que la
i Le paul romain yaut enyiron vingt- cinq centimes de notre monnaie.
peau, puis la langue et la graisse qui tiennent lieu d'huile, de lard et de beurre.
« Tant de cadavres abandonnés dans la campagne pourraient infecler Tair , si la Providence n'avait pourvu à ce danger. Après les chasses on voit accourir dans les airs des nuées de corbeaux, presque aussi gros que des aigles, et d'autres oiseaux de proie, appelés dans le pays caracaras , faits à peu près com me les corbeaux , et seulement d'une couleur fort différente. En peu de jours ils dévorent tous ces cadavres, de telle sorte qu'ils en laissent à peine des vestiges. Il n'est pas ici question des bœufs, qu'on tue pour les manger et qui constituent presque l'unique élément de l'alimentation animale à Buenos-Âyres ; nous ne parlons pas non plus de ceux que les lions et les tigres font périr chaque jour ; les lions surtout en' sacrifient un grand nombre, car pour un veau qu'ils mangent ils en étranglent dix ou douze. On ne comprend pas comment les bœufs sauvages, ayant tant d'ennemis , peuvent subsister en ces contrées.
« Peut-être serez-vous curieux de connaître les procédés dont les Espagnols se servent pour tuer un si grand nombre de ces animaux. Une vingtaine de chasseurs à cheval vont du côté où se trouvent les bœufs sauvages en plus grande quantité ; ils ont en main un long bâton, armé d'un fer taillé en croissant, bien aiguisé , dont ils se servent pour atteindre le taureau dans une des jambes de derrière, et ils le frappent si adroitement qu'ils lui coupent presque toujours le nerf au-dessus de la jointure; l'animal tombe bientôt à terre et ne peut plus se relever. Le chasseur , au lieu de s'arrêter , poursuit les autres taureaux à bride abattue , frappe de la même manière tous ceux qu'il rencontre , et les met hors d'état de fuir. Ces vingt hommes en atteignent ainsi plus de sept cents dans l'espace d'une
heure. Quand ils sont las de frapper, ils descendent de cheval pour prendre quelque repos, et ils assomment ensuite sans danger les taureaux qu'ils ont abattus...
« Nous partîmes de Buenos-Âyres le 13 juillet 1726, et nous nous rendîmes par terre à six lieues de cette ville, sur les bords de la petite rivière appelée Rio de las Couchas, qui sert de port aux baises, radeaux composés de deux canots ou gros troncs d'arbres creusés. On unit ces troncs d'arbres par de légers soliveaux , solidement attachés aux deux canots; on les couvre de bambous, et, sur cette espèce de plancher, on construit avec des nattes une petite cabane couverte de paille ou de cuir, assez grande pour contenir un lit étroit et les autres meubles absolument nécessaires à un voyageur. Quinze baises et plus de trois cents Indiens nous attendaient. Ils nous reçurent avec des fifres , des tambours , et toutes les marques de la joie la plus vive. Nous nous embarquâmes par un très beau temps, et nous employâmes les huit premiers jours à gagner Tautre bord du fleuve de la Plata. Comme sa largeur dépasse dix lieues en cet endroit , les baises ne sauraient le traverser de droit fil. Les Indiens n'osent pas même s'y engager trop avant ; car il ne faudrait qu'un coup de vent pour renverser la baise ; on est obligé d'aller toujours terre à terre , et dès que le vent commence à souffler on gagne promptement le rivage.
« ... Après nous être tirés d'un pas très dangereux, nous nous trouvâmes dans l'Uruguay, l'un des plus grands fleuves d'Amérique. Il est si large à son embouchure que la vue, même dans les plus beaux jours, peut à peine s'étendre d'un bord à l'autre... S'il n'est pas rempli de bancs de sable comme la Plata, il est semé de rochers cachés à fleur d'eau, qui ne sont pas moins dangereux; voilà pourquoi on
ne 86 sert sur ce cours d'eau ni de tartanes ni d'autres bâtiments à voile en usage sur le Parana, les baises courent moins de risque. Quand elles heurtent contre un rocher, leur légèreté empêche le choc d'être bien violent ; elles ne vont qu'à la rame , et les canots qui en
sont la base , étant formés d'une seule pièce , ne s'ouvrent pas comme les barques. Elles pèsent si peu , que souvent elles passent sur des pointes de rochers sans en recevoir aucune atteinte ; mais elles s'usent en fort peu de temps.
« Nous nous arrêtâmes quelques jours près d'une petite rivière nommée Rio de las Vacas , afin d'y faire nos provisions de viande. Un gentilhomme espagnol a construit une petite habitation en cet endroit, et possède plus de vingt mille bœufs ou vaches. Nous lui achetâmes soixante-dix jeunes bœufs d'une taille et d'une grosseur surprenantes, et nous ne les payâmes que six pauls la pièce. C'est le prix courant dans toutes ces contrées, excepté à Buenos-Ayres. Chaque baise en eut quatre ou cinq pour sa part ; et cette provision était à peine suffisante pour les dix jours environ de chemin qui nous restaient à faire jusqu'à la réduction de Saint-Dominique, où l'on prend de nouveau des vivres ; car les Indiens sont d'une insatiable voracité. J'ai vu ceux d'une seule baise manger, en moins d'un jour, un bœuf de bonne taille. Parmi eux les indigestions sont plus rares que chez les Européens, et cependant rien de plus propre, ce semble, à leur en procurer que la manière dont ils accommodent leur viande. Ils assomment un bœuf ou une vache; au même instant, les uns l'égorgent, les autres Técorchent ou le coupent par quartiers. Tout cela se fait en moins d'un quart d'heure. Les Indiens allument près de là un grand feu; ils coupent des branches d'arbres, et
ils en font des espèces de broches, auxquelles ils attachent trois ou quatre pièces de viande. Ils plantent ces broches autour du feu. Au bout d'un quart d'heure ils retirent la viande plus qu'à demi crue, et la mangent assis autour du feu. Une ou deux heures après elle est digérée, et la faim est la même qu'auparavant...
a On rencontre assez souvent, à droite et à gauche, de petites rivières où les navigateurs pénètrent quand le jour commence à tomber , afin que leurs baises y soient en sûreté pendant la nuit. Le premier soin de nos Indiens, dès qu'ils étaient à terre, était de dresser avec des branches d'arbres un oratoire sur lequel ils plaçaient l'image de la sainte Vierge , et celles des autres saints pour lesquels ils ont une dévotion particulière. Après les avoir saluées au son des fifres et des tambours, ils chantaient d'abord VAve, maris Stella. Ils récitaient ensuite le rosaire , les litanies , et ils terminaient toutes leurs prières par l'acte de contrition, prononcé par un missionnaire auquel ils s'unissaient de cœur et de bouche. Quelle consolation pour nous d'entendre retentir de tous côtés, au milieu de ces contrées barbares, les louanges du Créateur I
« Leurs prières faites , les Indiens couraient aux provisions; ils allumaient du feu, faisaient de nouvelles broches , y attachaient leur viande , et la dévoraient un peu après. Ils étendaient ensuite sur la terre autour du feu des peaux de bœufs ou de tigres , sur lesquelles ils dormaient toute la nuit d'un profond sommeil ; le feu prévenait les mauvais effets de l'humidité, les réchauffait, et servait à écarter les tigres...
« Nous n'avions pas encore quitté l'habitation du gentilhomme dont je vous ai parlé, lorsqu'une violente tempête fit tomber à l'eau une partie de nos provisions; heureusement nous étions tous descendus
à terre à cause du froid , mais presque toutes nos baises coulèrent à fond... Ce qui nous affligea le plus, ce fut de découvrir parmi nos Indiens deux hommes malades de la petite vérole, maladie qui est ici ce qu'est la peste en Europe. Aussitôt nous les séparâmes des autres, nous les laissâmes au lieu où ils étaient avec du monde pour les soigner, et nous nous remîmes en route espérant que le mal ne se propagerait pas parmi nos autres compagnons.
oc Nous arrivâmes au bout de huit jours à la réduction de Saint-Dominique Soriano, placée sous la conduite des Pères de Saint-Frangois. Le curé était un saint vieillard, qui nous reçut avec une grande charité... Pendant que nous nous entretenions avec lui on vint nous annoncer que trois de nos Indiens avaient la petite vérole. L'un d'eux mourut le même jour ; un Espagnol voulut bien recevoir les deux autres dans son habitation, peu éloignée de Saint-Dominique...
« Cependant nous avancions à grandes journées, craignant d'ôtre arrêtés en chemin par la maladie. Cette appréhension n'était que trop fondée... En peu de jours nous eûmes soixante malades, et bientôt après cent quatorze;' il était désormais impossible d'aller plus loin... Jusque-là je n'avais pas encore administré le saint viatique ni Textrême-onction ; mais je fis alors en fort peu de temps un complet apprentissage; car dans une seule matinée, après avoir célébré la messe, je portai les derniers sacrements à treize Indiens. Il fallait se courber jusqu'à terre, passer au milieu d'eux sans trouver presque la place nécessaire, et les remuer avec beaucoup de ménagements pour leur appliquer les saintes huiles sans leur faire de mal. A peine conservaient-ils quelques vestiges de figure humaine.
«... Nous fîmes pendant plusieurs jours de ferventes
prières pour demander à Dieu la cessation du cruel fléau qui nous affligeait. Le Ciel parut insensible à nos vœux. Il voulait sans doute nous préparer par ce rude noviciat aux travaux des missions, et récompenser la ferveur de ces bons Indiens qui mouraient tous en prédestinés. Dès qu'ils se sentaient frappés , ils demandaient les sacrements et les recevaient avec une admirable dévotion. Jamais il ne leur échappait un mot de plainte. On les entendait seulement prononcer dMne voix mourante les noms de Jésus et de Marie.
<K Un jour, j^administrais un de nos Indiens qui était à toute extrémité. Son voisin m^appela , et me demanda la permission de baiser mon crucifix pour gagner rindulgence plénière. Aussitôt je lui donnai satisfaction. Il me remercia de la manière la plus expressive, me promit de se souvenir de moi dans le paradis , et me dit des choses si touchantes que j^en fus ému jusqu^aux larmes.
« Un autre malade, homme d'âge et d'autorité parmi les siens, allait sortir de ce monde. Il fit appeler les gens de sa baise, et leur dit d'une voix assez haute pour être entendu de tout le monde, qu'il mourait très content, puisque c'était en conduisant des missionnaires dans son pays. Il conjura ses compatriotes de ne jamais abandonner les Pères , sous aucun prétexte ; car , dût-il vous en coûter la vie, ajouta-t-il, vous seriez du moins sûrs de ne pas mourir sans sacrements, et, mon expérience me l'apprend , c'est la plus grande consolation qu'un chrétien puisse goûter dans ses derniers moments.
«c La plupart des néophytes tenaient pareil langage à leur lit de mort; leurs compagnons en étaient vivement émus; aussi, malgré les périls de la contagion, aucun ne fut tenté de s'enfuir chez les infidèles ; rien
ne leur était pourtant plus facile ; par là ils se seraient également préservés de la disette et de la maladie ; tandis qu'ils se virent, presque tous les uns après les autres, frappés du mal contagieux sans en être ébranlés. Un homme se lamentait au pied d'un arbre, et comme on lui demandait le sujet de sa douleur, il répondit : ce Je pleure d'émotion, en voyant les Pères s'exposer dans ce lieu désert, bien loin de leur patrie, à tant de périls et de privations pour assister de pauvres Indiens... »
« Il y avait trois mois que nous étions partis de Buenos-Ayres. Nous en avions passé deux dans ce désert auprès des pestiférés. Nous attendions de jour en jour les ordres du père supérieur, à qui nous avions emroyé une relation de notre état. Sur trois c&nt quarante Indiens venus à Buenos-Âyres pour nous chercher, quarante-deux seulement avaient échappé à la petite vérole. Cent soixante-dix-neuf étaient morts, les autres convalescents. Depuis quelque temps nous n'avions presque plus de malades , mais plusieurs missionnaires étaient fort incommodés ; on craignait que deux d'entre eux ne fussent pas en état de faire le reste du voyage, quand un missionnaire envoyé par le père supérieur vint nous rejoindre avec quatre baises. Ce religieux devait rester avec le père Ximenès auprès de nos Indiens, jusqu'à ce qu'ils eussent fait une rigoureuse quarantaine, de peur que la peste ne s'introduisît dans les missions, comme en 1718 où elle emporta cinquante mille indigènes. Il était en outre prescrit aux religieux qui s'étaient adonnés au soin des malades de brûler leurs vêtements et de revêtir ceux qui leur étaient envoyés.
« Sur ces entrefaites , arriva le père provincial ; il avait eu le temps de revenir de Cordoue, après
s'être embarqué à Buenos-Ayres pour visiter les missions de l'Uruguay. Il ne put apprendre ce qui nous était arrivé sans en être vivement touché. Il nous avait tous amenés d'Europe, nous regardait comme ses enfants, et conservait pour nous une tendresse particulière. Nous nous hâtâmes de nous rembarquer pour le suivre.
<K ... Nous arrivâmes vers la mi-novembre à la réduction des Trois-Rois ou de Yapein. Elle est composée d'environ douze cents familles. Je ne vous décrirai pas l'allégresse qu'on nous témoigna, ni les fêtes que les bons Indiens nous donnèrent pendant les quelques jours que nous passâmes avec eux. De là, chacun de nous se rendit dans la réduction qui lui fut assignée. Celle de Sainte-Marie, située à quatre-vingts lieues d' Yapein, m'échut en partage. J'y arrivai le 1^ décembre 1729, trois ans et quatre mois après mon départ de Bologne. J'y fus reçu par le P. Jacques- Ignace Altamirano, vieillard septuagénaire, distingué par sa naissance , et beaucoup plus encore par son savoir et ses vertus. Il serait difficile d'énumérer les caresses que me firent les habitants. Venus assez loin audevant de moi, ils s'attroupaient en foule pour me voir. L'un me baisait la main, l'autre me félicitait de ce que j'étais arrivé sain et sauf dans leur pays, après avoir couru tant de dangers. Ceux-là me remerciaient d'avoir fait un si long voyage, d'avoir passé la mer, et d'avoir abandonné ma patrie pour leur amour. La joie d'être parvenu à* ce terme si longtemps désiré me fil bientôt oublier toutes les fatigues passées. Une seule chose me peinait, c'était la difficulté d'apprendre la langue. Je m'y suis tellement appliqué que depuis deux mois je fais le catéchisme aux enfants. C'est la seule tâche dont je sois capable en ce moment, ce
n^est peut-être pas la moins utile. J^ai toujours un auditoire fort nombreux, car il y a ici dix-neuf cent soixante-deux enfants. Quoique je prenne de temps en temps un mot pour Tautre, ils comprennent assez bien ce que je veux leur dire, et je saisis ordinairement le sens de leurs réponses ; je donne des images aux plus méritants, et je les renvoie tous contents... »