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CHAPITRE IX

Les Abipoines et les Tscharos. — * Les PP. Debriihoffer et Sepp. ~ La peste dans la réduction de Notre-Dame-de-Foi. — Celle de SaintrMichel, deyenue trop nombreuse, forme une nouyelle colonie. — Secours abondants envoyés par les diverses bourgades chrétiennes. — Découverte du minerai de fer. — Recrudescence de la persécution dirigée contre les jésuites.— Traité des limites entre TEspagne et le Portugal (1750). — Les jésuites sont bannis du Paraguay (1767). — Témoignages des historiens protestants. — Suppression de la compagnie de Jésus (1773). — Son rétablissement (1814). — Appréciations du comte de Bonald et du P. de Ravignan.

Nous avons encore à mentionner les Abipoines et les Tscharos. L'étrangeté de leurs mœurs doit fixer quelques instants notre attention. Les Abipoines formaient Tune des nations les plus considérables du Paraguay. Sa population était évaluée à cent soixante mille hommes environ. Elle habitait des forêts reculées , et ne fut que très tardivement découverte par les Européens; les sauvages dont elle se composait passaient leur vie à chevaucher ; ils se distinguaient par l'élévation de leur taille, la régularité de leurs traits et la

vigueur de leur constitution. Non seulement ils tra-

çaient sur leur corps des dessins variés, au moyen de piqûres qui faisaient pénétrer dans leurs chairs des matières colorantes , mais encore ils se perçaient la peau pour y faire entrer des plumes de diverses couleurs. Cette mode leur donnait un aspect fort bizarre ; ils avaient toujours Tair d'être prêts à s'envoler. Un petit nombre d'entre eux embrassèrent le christianisme; ces néophytes, excellents cavaliers, furent placés dans deux nouvelles réductions , situées , comme des postes militaires, en avant des bourgades plus anciennes comme pour les protéger contre les attaques des Indiens errants. Le P. Debrizhoffer fut leur apôtre, et leur consacra dans une vie de perpétuelles privations des talents qui lui auraient attiré de la gloire dans les régions les plus éclairées de l'Europe.

Quant aux Tscharos, le P. Sepp donne sur leurs mœurs et surtout sur ses travaux à Sainte-Foi et à Saint-Michel des détails qui seront lus avec intérêt.

« .... Il ne faut pas d'autre preuve de leur barbarie que la coutume observée par eux à la mort de leurs proches; quand quelqu'un vient à mourir, chacun de ses parents doit se couper l'extrémité des doigts de la main, ou même un doigt tout entier, pour mieux témoigner sa douleur ; s'il meurt assez de personnes dans la famille pour que leurs mains soient tout à fait mutilées, ils vont aux pieds dont ils se font couper les doigts , à mesure que la mort amène de nouveaux vides parmi leurs proches...

« Un Indien de cette nation, appelé Moreira, fort accrédité parmi ses compatriotes, assez versé dans la connaissance de la langue espagnole j s'offrit aux missionnaires pour leur servir d'interprète... C'était un imposteur, qui, loin d'entrer dans leurs vues, ne cherchait qu'à rendre odieux le nom chrétien. Lorsque

les Pères expliquaient les vérités de la religion, le perfide truchement, au lieu d'interpréter leurs paroles, avertissait Tauditoire de se précautionner contre la tyrannie des Espagnols, et leur disait que les nouveaux venus ne pensaient qu'à les attirer à eux, afin de les livrer aux ennemis de la nation et les jeter dans Tesclavage.

« On prenait déjà des mesures pour massacrer les religieux, quand ils se retirèrent pénétrés de douleur en voyant Tinsuccès de leur entreprise.

« Quelques jours après leur départ, Moreira parut dans une bourgade peu éloignée des terres habitées par les hommes de sa nation. La pensée me vint de gagner cette âme, endurcie depuis longtemps dans toute sorte de crimes, et dont Taversion pour la vraie religion me paraissait insurmontable. Je l'engageai petit à petit, par des démonstrations d'amitié , à venir dans ma cabane ; je Ty reçus avec tendresse, je lui donnai de l'herbe du Paraguay, et je lui fis d'autres petits présents de son goût. Ces moques d'affection l'apprivoisèrent insensiblement; attiré par mes caresses et mes libéralités, il vint toutes les semaines me rendre plusieurs visites; il m'amena môme son fils. Quand je crus l'avoir tout à fait gagné, je lui représentai fortement le déplorable état dans lequel il vivait; je lui fis comprendre qu'étant dans un âge avancé il paraîtrait bientôt au tribunal du souverain Juge, et qu'il devait s'attendre à des supplices éternels s'il persévérait dans son infidélité. Je l'embrassai en même temps et je le conjurai d'avoir pitié de lui-même. Je m'apergus qu'il s'attendrissait, et aussitôt je le mis, lui et son fils, entre les mains de plusieurs néophytes, pour le retenir dans la peuplade. Maintenant il est tout changé; il se rend exactement à l'église avec les autres fidèles;

quoiqu^il ait soixante ans, il ne refuse pas de s'asseoir au milieu des enfants et d'apprendre comme eux le catéchisme; il récite le rosaire avec les néophytes; enGn il s'est sincèrement converti, et on peut espérer que son exemple amènera la conversion de ses compatriotes; déjà sa femme Ta suivi avec dix familles qui demandent le baptême, et demeurent dans ma réduction pour se faire instruire. Son fils, heureux d'avoir été appelé à connaître la vérité, ne songe plus qu'à procurer le môme bonheur à ceux qui lui sont le plus chers. Il est allé chercher sa femme, l'a amenée à nous ; son beau-frère , marié dans le même pays , voulut l'accompagner et me pressa de l'admettre au rang des chrétiens.

« Je jouissais de la douceur que goûte un missionnaire à retirer du chemin de la perdition des ftmes égarées, quand mes supérieurs m'ordonnèrent de me rendre à Notre -Dame -de -Foi, réduction très nombreuse et très étendue, située sur le bord du Parana. Le P. Ferdinand de Orga la gouvernait, âgé de quatrevingts ans ; atteint de plusieurs infirmités résultant de ses longs travaux, il n'était plus en état de remplir ses fonctions. Ce bon vieillard me témoigna l'excès de sa joie par l'abondance des larmes qu'il versa en m'embrassant. Quand j'y arrivai, la peste commençait à sévir, et en peu de temps elle exerga d'affreux ravages.

« Comme j'avais à pourvoir aux besoins du corps et de l'ftme d'une foule de malades et de mourants, je n'aurais pas pu visiter chaque jour toutes les maisons de la peuplade; aussi, afin d*être plus à portée de les secourir, je pris le parti de les réunir tous dans le même lieu. Je transformai en une espèce d'hôpital un bâtiment fort vaste où se fabriquait la tuile; j'y fis

Nous monUmes au plus hanl de la colline, et j'j plantai une croix.

transporter dans leurs hamacs ceux qui ressentaient les premières atteintes du mal; je plaçai les hommes d'un côté, les femmes de Tautre; je pratiquai un emplacement séparé pour celles qui étaient enceintes, et on m'avertissait dès qu'un enfant venait au monde, afin que je pusse aussitôt le baptiser. Mon premier soin était d'administrer les sacrements à chaque malade, et de le disposer à une sainte mort. Ensuite je distribuais les remèdes les plus efficaces , qui en ont guéri plusieurs. J'appris à quelques Indiens la manière de pratiquer la saignée. Un couteau ou un autre outil semblable leur servait de lancette ; en peu de temps ils ouvrirent la veine à plus de mille personnes. J'allais plusieurs fois par jour à chaque hamac, pour porter des bouillons aux malades , ou leur faire boire de l'eau de limon, afin de rafraîchir leurs entrailles. Comme la malignité de la contagion se jetait presque toujours sur les yeux ou sur les oreilles, et qu'ils étaient exposés à rester sourds ou aveugles le reste de leur vie, je faisais une autre tournée, suivi d'un Indien qui leur ouvrait les yeux, tandis qu'avec un long tuyau j'y soufflais du sucre candi en poudre, ou je leur mettais dans l'oreille de petites boules de coton imbibées de vinaigre. Telles furent, pendant près de trois mois, mes occupations de chaque jour, qui me laissaient à peine le temps de prendre un morceau à la hftte, et de réciter mon office.

« Je me croyais à la fin de mes fatigues, et je commençais à respirer, lorsque je me sentis attaqué à mon tour par une maladie qui me parut mortelle; je tombai tout à coup dans une extrême faiblesse, accompagnée d'un dégoût général de toutes choses. Le repos et le changement d'air me furent ordonnés; je me traînai comme je pus jusqu'à la peuplade de Saint- François-Xavier, et

j^y étais à peine depuis quelques jours que mes forces revinrent peu à peu; bientôt ma santé fut rétablie. Le Seigneur me destinait à d'autres travaux.

« La réduction de Saint - Michel , la plus grande du Paraguay, était devenue si nombreuse qu'un missionnaire ne pouvait plus suffire à Tinstruction de tant de monde; Téglise, quoique très vaste, ne pouvait contenir les néophytes, et les champs susceptibles d'être cultivés ne rapportaient que la moitié des grains nécessaires à la subsistance de la population. On résolut donc de partager la peuplade, et je fus chargé d'exécuter la décision. Il s'agissait de conduire quatre à cinq mille personnes en rase campagne, de bâtir des cabanes pour les loger, et de défricher des terres incultes pour les nourrir. Je connaissais l'attachement des Indiens pour le lieu de leur naissance et leur extrême aversion pour le travail. Néanmoins , regardant l'ordre de mes supérieurs comme me venant de Dieu même, je me défiai de mes propres forces, je m'appuyai sur le secours du Ciel, et à l'instant mes répugnances s'évanouirent. J'assemblai donc les principaux Indiens, appelés caciques; ce sont les chefs des premières familles, qui ont dans leur dépendance quarante, cinquante, quelquefois cent Indiens, dont ils sont absolument les maîtres. Je leur présentai la nécessité de partager leur peuplade, et je les exhortai à ofl'rir h Dieu le sacrifice de leur séjour dans un lieu qui leur était si cher. Je leur demandais alors ce que j'avais fait avant eux ; car, pour venir leur enseigner le chemin du ciel, j'avais quitté patrie, parents et amis. Je ne les abandonnerai pas , ils me verront marcher à leur tête et partager avec eux les plus rudes fatigues. Mes simples paroles, prononcées avec émotion, décidèrent à l'instant vingt et un caciques et sept cent

cinquante familles qui s'engagèrent à me suivra partout où je voudrais les conduire.

« Je ne songeai plus qu'à chercher un lieu propice à la fondation d'une nouvelle colonie. Les principaux caciques m'accompagnèrent à cheval ; nous marchâmes toute la journée vers l'orient; le soir venu, nous découvrîmes un vaste terrain, environné de collines et de bois fort touffus. Au sommet de ces collines nous trouvâmes quatre sources très limpides, dont les eaux serpentaient lentement dans les campagnes et descendaient dans le fond de la vallée , où elles formaient une petite rivière assez agréable. Les rivières sont nécessaires dans une habitation d'Indiens, parce qu'étant d'un tempérament très chaud ils ont besoin de se baigner plusieurs fois par jour. Le bain, chose surprenante, paraît l'unique remède qui les guérisse des indigestions.

ce Nous entrâmes dans les bois , et nous ftmes lever quantité de cerfs et d'autres bètes fauves. Ces avantages nous déterminèrent à établir en ce lieu notre peuplade. Le lendemain, fête de l'Exaltation de la sainte Croix , nous montâmes au plus haut de la colline, et j'y plantai une croix fort élevée, pour prendre possession de cette terre au nom de Jésus-Christ. Tous nos Indiens se prosternèrent, puis ils chantèrent le Te Deum en action de grâces. Je portai aussitôt à la peuplade de Saint- Michel l'agréable nouvelle de notre découverte. Les hommes destinés à peupler la nouvelle colonie se disposèrent au départ, et flrent provision d'outils pour couper le bois et pour préparer les terres à la culture; ils emmenèrent aussi grand nombre de bœufs propres au labour.

« Les caciques commencèrent par faire le partage des terres que chaque famille devait posséder, puis on

sema quantité de coton. Cette plante réussit à merveille au Paraguay; la semence en est noire et de la grosseur d'un pois ; Tarbre crott en forme de buisson ; il porte dès la première année et doit être taillé tous les ans, comme la vigne en Europe. La fleur paratt en décembre ou janvier ; elle ressemble à une tulipe jaune; au bout de trois jours elle se fane et se détache. Un bouton lui succède et mûrit peu à peu ; il s'ouvre vers le mois de février, et produit un flocon de laine fort blanche. C'est avec cette laine que les Indiens font leurs vêtements.

« Dès qu'on eut appris dans les autres peuplades que nous travaillions à fonder une nouvelle colonie, chacune à l'envi voulut nous aider. Les unes nous envoyèrent des bœufs, les autres nous amenèrent des chevaux , ou nous apportèrent du blé d'Inde , des pois , des fèves pour ensemencer les terres. Ces secours, venus si à propos, furent de sérieux encouragements.

« Avant toutes choses , je choisis le lieu où devaient se construire l'église et la maison du missionnaire ; de là je tirai des lignes parallèles qui devaient être autant de rues , où allaient se bfttir les maisons de chaque famille ; l'église est le centre auquel aboutissent toutes les rues. Le missionnaire se trouve logé au milieu de ses néophytes; il est ainsi plus à portée de veiller à leur conduite , et de leur rendre tous les services de son ministère.

« Pendant que la bourgade se construisait, je fis une découverte qui nous sera plus tard très utile. Ayant remarqué une pierre très dure semée de taches noires, je la jetai dans un feu très ardent, et je constatai que ces grains ou taches, séparés de la masse par la violence du feu , se changeaient en un fer aussi bon que celui des mines d'Europe. Je fus d'autant plus

content de cette trouvaille que jusque-là nous étions obligés de faire venir d'Espagne nos outils. Lors de mon arrivée au Paraguay, la plupart de nos pauvres Indiens coupaient le blé avec des côtes de vache qui tenaient lieu de faux; un roseau d'une espèce particulière, fendu par le milieu, remplaçait le couteau; des épines servaient à coudre les vêtements. Mais en remerciant le Seigneur de ce nouveau secours, je le bénissais d'avoir dépourvu le Paraguay des richesses capables d'exciter l'avidité des étrangers. S'il recelait des mines d'or ou d'argent, il se peuplerait bientôt d'Européens qui forceraient les indigènes à fouiller les entrailles de la terre, pour en tirer les précieux métaux après lesquels on soupire ; les Indiens fuiraient dans les forêts pour échapper à une si dure servitude; ils ne seraient plus réunis en peuplades, et des missionnaires ne pourraient pas travailler à leur conversion.

« Depuis près d'un an on formait la nouvelle bourgade; l'église, les maisons étaient construites, et la moisson dépassait nos espérances. Il était temps d'y appeler les femmes et les enfants que j'avais retenus jusqu'alors dans la réduction de Saint- Michel. C'était un touchant spectacle de voir cette multitude d'Indiennes parcourir les campagnes, portant leurs enfants sur leurs épaules et tenant à leurs mains les ustensiles du ménage. Arrivées dans les maisons qui leur étaient destinées, elles oublièrent bientôt leurs anciennes habitations et les fatigues du voyage.

« Il ne s'agissait plus que de donner une forme de gouvernement à la colonie naissante ; on fit choix de ceux qui avaient le plus d'autorité et d'expérience pour administrer la justice ; d'autres eurent les charges de la milice pour défendre le pays des incursions que les

peuples du Brésil font de temps en temps sur ces terres ; on occupa le reste du peuple aux arts mécaniques. »

Quand on étudie Thistoire des réductions du Paraguay, on sent la tristesse monter à Tâme et le cœur se serrer à mesure qu'on s'approche davantage de Tannée 1767; à cette époque fatale, Tesprit de vertige dicta le décret dont le résultat fut la destruction de ces établissements si chers à la civilisation et à la morale chrétienne. Les vingt années antérieures à cette date sont marquées par une recrudescence de tracas^ séries, d'injustices et de mensonges; les ennemis de la compagnie de Jésus ne se lassent pas de la poursuivre de leur haine, de leurs intrigues; ils répètent, ils propagent les accusations les plus violentes. Des enquêtes en prouvent jusqu'à l'évidence la fausseté ; mais ces propos mensongers servent toujours à ébranler les convictions, à propager les préjugés, suivant une infernale parole restée célèbre : Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose.

Les jésuites avaient encore fondé trois nouvelles réductions de 1746 à 1760, pour relier les bourgades du Paraguay et du Parana à celles des Chiquites.

En 1750 une grande épreuve avait été imposée à leur dévouement pour les indigènes. Après une longue querelle survenue entre l'Espagne et le Portugal à l'occasion de la colonie du Saint - Sacrement , les deux puissances étaient convenues d'un arrangement qui devait terminer leurs différends. Le traité stipulait que la colonie était déQnitivement cédée à l'Espagne ; de son côté, l'Espagne abandonnait au Portugal le territoire compris entre Tlbicay et l'Uruguay. Or il y avait là sept réductions habitées par trente mille Indiens, et, d'après les conventions, les missionnaires devaient sor-

tir des habitations et villages cédés sur le bord oriental de rUruguay, avec leurs meubles, leurs effets, et emmener les Indiens pour les établir sur d'autres terres, de sorte que les habitations fussent remises à la couronne de Portugal, avec toutes les maisons, églises et édifices, ainsi que la propriété et la jouissance des terrains.

A cette nouvelle , les populations , blessées dans leurs intérêts , profondément attachées d'ailleurs au sol sur lequel elles étaient nées, refusèrent de quitter les terres qu'elles avaient reçues de Dieu et de leurs pères. Malgré les sages exhortations des jésuites, elles ne prirent conseil que de leur désespoir, et se soulevèrent sous la conduite d'un de leurs vaillants caciques. Elles périrent en grand nombre dans cette malheureuse guerre, et les survivants s'éloignèrent du pays.

Dix ans plus tard , le traité des limites était annulé , les Guaranis étaient rappelés dans leurs bourgades; mais rien, si ce n'est l'immense charité de leurs pères spirituels, ne les dédommageait du préjudice qui leur avait été causé.

Les religieux ne cessaient pas de faire le bien, et l'animosité de leurs ennemis allait toujours en s'augmentant; elle eut enfin son jour de triomphe. Le 2 janvier 1767, elle obtenait du roi Charles III l'ordonnance qui expulsait la compagnie de Jésus des trois provinces du Paraguay, de Rio de la Plata et du Tucuman.

Recueillons sur cette déplorable mesure le témoignage d'auteurs protestants, qu'on ne saurait accuser de partialité en faveur des jésuites.

« Quand on voulut retirer les religieux aux réductions, dit M. Mansfield, plus de cent mille Indiens étaient disposés à prendre les armes pour conserver

à leur tête leurs chefs spirituels; si la tranquillité ne fut pas troublée, ce fut grâce aux ardentes supplications adressées par les missionnaires à leurs troupeaux. »

M. Southey, très hostile au catholicisme, résume de la manière suivante les actes de la compagnie de Jésus au Paraguay :

« Une chaîne de missions se trouvait alors établie dans toutes les parties de ce grand continent. Si les infatigables jésuites n^avaient pas été interrompus dans leur carrière par des mesures aussi injustes quMmpolitiques, ils auraient pu compléter la conversion et la civilisation de toutes les tribus indiennes; ils auraient probablement préservé les colonies espagnoles des horreurs et des tristes conséquences de la guerre civile.

« A la fin du xvin* siècle, les Indiens formaient un peuple brave, industrieux, relativement policé. Ils avaient des sculpteurs, des ouvriers en métaux et généralement des artisans habiles; les femmes fabriquaient des calicots de la plus belle qualité. Un progrès considérable avait été réalisé dans les arts utiles et dans ceux d'ornementation. Indépendamment des maçons, des charpentiers, des forgerons, ils avaient dans leurs réductions doreurs, peintres, sculpteurs et tourneurs. Ils fondaient les cloches et construisaient des oi^ues. Ils étaient assez versés dans la mécanique pour établir des moulins à manège ; dans rhydraulique , pour élever Teau, afin d'arroser les terres et alimenter les citernes publiques.

« Un Guarani pouvait imiter tous les objets, quelque compliquée qu'en fût la structure.

« Il n'a jamais existé aucune autre société où Ton

ait VU le gouyerneinent n'avoir pour but que le bienêtre temporel et éternel de ses sujets.

« Pendant de nombreuses générations, les habitants furent plus exempts du mal physique et moral qu'aucune autre population de la terre.

« Dans chaque réduction, la lecture, récriture, Tarithmétique étaient des connaissances littéralement universelles , et de plus il y avait des Indiens en état de lire l'espagnol et le latin aussi bien que leur propre langue. »

On accusait les jésuites d'amasser des trésors ; M. Southey reconnaît qu'ils revinrent les mains vides du Paraguay.

On leur reprochait d'employer la violence pour amener les Indiens au christianisme; il constate que la persuasion est la seule arme dont ils se servirent.

On prétendait qu'ils cherchaient à former une principauté indépendante de l'Espagne et de leurs supérieurs. M. Southey répond que cette accusation est inadmissible pour ceux qui connaissent la compagnie de Jésus. Séparés de leurs associés, ils auraient été privés des collaborateurs d'Europe; et, faute de pouvoir se recruter, l'ordre se serait éteint dans le Paraguay au bout d'une génération. L'arbre a ses racines en Europe ; on lui ôte la vie si on lui interdit ses relations avec cette contrée.

Sir Woodbine-Parish, traitant la même question , rend aussi hommage à la vérité : « Si , dit-il , nous considérons le bien accompli par les missionnaires catholiques plutôt que de chercher un mal qu'ils ne firent pas, nous trouverons, dans le cours d'un siècle et demi, plus d'un million d'Indiens convertis par eux au christianisme , apprenant à vivre heureux sous la douce et paisible autorité de leurs pasteurs : sort bien enviable ,

surtout quand on le compare à la condition des tribus sauvages et indomptées qui les entourent. »

On chercha longtemps de spécieux prétextes pour éloigner les jésuites du Paraguay, et quoiqu'on ne pût pas les découvrir, on réussit à bannir les religieux du pays; mais le coup qu'on voulait frapper visait plus haut et avait une portée bien plus étendue. Il s'agissait pour leurs ennemis d'obtenir la suppression de la compagnie par le souverain pontife. Sachant qu'elle comptait parmi ses membres les défenseurs les plus courageux de l'Église , ils aspiraient à détruire leur influence. Aussi vit -on une vaste conspiration se former dans ce but, et enrôler dans ses rangs, avec les impies, une foule d'hommes honnêtes, mais timides, faibles, toujours disposés à de fâcheuses concessions , dans l'espoir d'éviter de plus grands malheurs. Celte conspiration réussit à recruter ses affidés parmi les personnages les plus considérables , et jusque dans les conseils des gouverne-ments catholiques d'Espagne, de France et de Portugal. Ce fut alors que les rois, trompés sur les vrais intérêts de leur couronne et de leurs sujets, sollicitèrent du saint - siège la destruction de Tordre de Saint - Ignace. Ils rencontrèrent d'abord à Rome une très sérieuse résistance , qui ne les découragea pas ; et ils continuèrent leurs négociations en employant les instances les plus pressantes et les plus réitérées.

Le pape avait incontestablement le droit de licencier l'un des corps de sa paciQque armée. Il se conduisait, en prenant ce parti, comme un prince qui congédie, pour des raisons d'ordre public, un régiment intrépide et fidèle , ou comme un général assiégé qui livre un innocent, parce que l'ennemi l'exige, sous peine de mettre la ville à feu et à sang ; mais il est permis de regretter la mesure que le saint- siège crut devoir

prendre en cette grave occurrence. L'infaillibilité papale planait au-dessus de la question qui nous occupe, et y restait tout à fait étrangère; car le privilège qui consiste dans Theureuse impossibilité d'errer n'a été donné par Jésus -Christ à son représentant sur la terre que pour préserver de toute atteinte le dépôt sacré des vérités confiées à TEglise ; il ne dépasse pas la mesure de ce sublime motif, et ne s'applique qu'à l'enseignement général du souverain pontife sur les questions de dogme et de morale. Il ne s'étend ni aux mesures d'administration qui concernent la grande société des fidèles, ni, à plus forte raison, aux actes de la vie privée du pape, et on doit bien se garder de confondre V infaillibilité, qui lui a été attribuée dans un but d'intérêt universel, avec Vimpeccabililé, qui ne lui a pas été concédée, et qui lui ôterait le mérite de la vertu en lui enlevant, avec sa liberté, la faculté de commettre le péché.

Clément XIV, voyant les princes si persévérants dans leur ardeur à réclamer la suppression de la compagnie, résolut de la sacrifier, espérant ainsi prévenir de plus graves épreuves, et il s'y décida malgré lui, sous la pression d'une sorte de violence morale. Il ne lui reproche d'ailleurs ni relâchement ni mauvaise doctrine, il ne formule aucun grief contre elle, il déclare qu'il chérit tendrement chacun de ses membres, et qu'il veut, en supprimant leur association, les délivrer des contestations et des chagrins auxquels ils sont en butte. Il indique la cause de la charité, pour laquelle il est prêt à sacrifier ce qu'il lui serait le plus doux de garder.

L'arrêt de suppression (21 juillet 1773), si préjudiciable à la religion et aux âmes, ne ramena pas la paix profondément troublée, et Pie VII rétablit avec

joie ce que son prédéceseeur avait détruit avec douleur ^ « Placé dans la nacelle de Pierre, Pie VII se croirait gravement coupable devant Dieu, s'il rejetait les rameurs vigoureux et expérimentés qui s'offrent à lui. Les sociétés sont malades, il leur donne la Compagnie de Jésus pour travailler à leur guérison, et en la ressuscitant il exécute ce qu'il désire le plus vivement depuis le commencement de son pontificat. »

L'histoire de la suppression et du rétablissement des jésuites a été tellement dénaturée par l'ignorance, la calomnie et l'impiété, que nos lecteurs s'expliqueront les développements avec lesquels nous l'exposons ici ; ils seront bien aises de lire sur cet important sujet les lignes suivantes de M. de Bonald et du P. de Ravignan.

Le comte de Bonald dit en parlant de ces religieux : a Tout le monde sait que l'expulsion des jésuites fat l'œuvre des passions et le triomphe des fausses doctrines. Si un pape contraint a supprimé les jésuites, un pape libre les a rétablis... La réhabilitation d'un condamné prouve bien mieux son innocence que la condamnation ne prouve sa culpabilité. i>

A propos de ce double événement et surtout de préventions aveugles, encore trop accréditées de nos jours, le P. de Ravignan , dont le témoignage jouit d'une si haute autorité, présente les considérations suivantes, dans son livre intitulé : Clément XIII et Clément XIV. « Voici la position véritable : contre les jésuites se sont unis, avec une entente et une persistance acharnées,

1 La compagnie fut rétablie offlciellement en 1801 dans la Russie, en 1804 à Naples, et en 1814 dans le monde chrétien. Mais, à cette époque, la religion était persécutée au Paraguay ; sa liberté avait sombré dans le naufrage de toutes les autres , en même temps que Pindépendance du pays avait été déclarée.

tous les ennemis de l^Église, tous les ennemis du bien et de Tordre social. D'un autre côté, les jésuites ont eu , et ils ont encore , grâce à Dieu , parmi les défenseurs les plus dévoués de tous les principes conservateurs de la religion et de la société, ils ont leurs plus illustres, leurs plus vrais, leurs plus vénérables amis.

« Comment expliquer certaines préventions honnêtes? En vérité, je ne le sais pas bien ; car je m^examine; j'interroge ma conscience, ma connaissance intime de Tinslitut et de ceux qui Tout embrassé ; je considère les choses qui remplissent notre vie, qui remplirent celle de nos pères , et je me réponds à moimême : Non , nous ne méritons ni ces haines , ni ces préventions. Mais je crois à la prière exaucée de mon bienheureux Père, quf demanda au Seigneur que ses enfants fussent toujours en butte aux persécutions et aux épreuves. Je crois aux traditions héréditaires de certaines professions et de certaines familles qui sembleraient renier leurs devanciers en aimant et honorant ce que leurs pères ont haï, le nom de jésuite. Je crois que beaucoup de personnes acceptent les préventions et les opinions sans contrôle, qu'elles ne jugent pas nécessaire de descendre jusqu'à nous bien connaître en nous étudiant de plus près. Je sens aussi, jusqu'au fond de mes entrailles, qu'on outrage le bon sens, non moins que la justice, en nous supposant, sans preuves, capables de la plus grande scélératesse, ou du moins capables d'intrigues, de ruses, de machinations et d'une duplicité fabuleuse.

« On serait vrai, on serait juste, en nous accusant bien plutôt d'une trop grande confiance envers les hommes qui nous entourent, et souvent d'une maladresse trop réelle ; ceci je le dis très sincèrement.

« Mais je dois parler la langue de la raison sérieuse et de la foi. Nous sommes prêtres, religieux, hommes enfin comme d'autres; comme d'autres nous avons droit qu'on nous croie une conscience et des motifs chrétiens de penser et d'agir, juqu'au démenti donné à nos devoirs par nos actes. Seuls, les jésuites sont exceptés de cette loi des jugements équitables ; et là se trouve, je l'avoue, pour moi l'énigme insoluble. Dieu saura bien la résoudre ; dans les desseins de sa sagesse que j'adore, il veut qu'une petite société de religieux soit l'objet de préventions, de haines, ou même de persécutions constantes; que son saint nom soit béni I

a Jésus-Christ, Sauveur du monde, dut son triomphe à sa vie pauvre et souffrante, à ses ignominies, au renoncement à sa propre volonté*, aux douleurs de sa passion, à sa mort, à sa sépulture.

c C'en est assez pour comprendre notre partage sur la terre et pour en remercier à jamais le Seigneur. C'est dans les humiliations, dans les calomnies, dans les persécutions, dans les travaux, les douleurs et les œuvres méconnues, dans la mort même, que nous puiserons la force et la vie; et c'est avec ces armes que l'Évangile a vaincu le monde et l'enfer. Ces paroles suffisent à mon esprit et à mon co^ur; je me tais et je me console. »

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