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CHAPITRE VII

Lm Qiiqaites répondent avec empressement à Tappel de la grâce. — Description de leur pays. — Leurs dialectes très variés et leurs mœurs. — En 1690, le P. de Arce fonde leur mission. — Difficultés et dangers à surmonter chez les sauvages et aussi du côté des Espagnols. — Prompts et heureux résultats. — Foi, confiance des néophytes; grâces extraordinaires obtenues par leurs prières. — Longue et très édifiante maladie du P. Fideli. — Le P. Cavallero chez les Ghlquites Puraxis et chez les Manacicas. *— Traces de christianisme chez eux et chez les Bahocas. — Le P. de Blende et le P. de Arce sont martyrisés chez les Payaguas et chez les Guaycuréens, après avoir cherché et découvert un chemin direct du Guayra â la province des Chiquites.

Si les Chiriguanes eurent le malheur de résister à rappel de la grâce, les Chiquites y répondirent avec empressement. « Leur province, dit le P. Fernandez, contient une infinité de nations sauvages , que les Espagnols ont nommées Chiquites {rapetisses) j uniquement parce que la porte de leurs cabanes est basse, fort petite, et qu'ils ne peuvent y entrer qu'en se glissant et se rapetissant. Ils en usent de la sorte, afin de n'y pas donner entrée aux mosquites, et à beaucoup d'autres insectes très incommodes dont le pays est infesté, surtout dans les temps de pluies. Cette province a deux cents lieues de long sur cent de lai^e; elle est bornée au couchant par la ville de Sainte-Croix de la Sierra, et

un peu plus loin par la mission des Moxes ; elle sMtend à Torient jusqu'au fameux lac des Karayès, si étendu, qu'on le nomme la mer douce. Une longue chaîne de montagnes la borne au nord, et la province de Chaco au midi. Elle est arrosée par deux rivières, le Guapay et le Saint-Michel...

<c Le pays est très montagneux , son terrain est sec de sa nature; mais dans le temps des pluies, c'est-à-dire de décembre à mai, les campagnes sont inondées et tout commerce est interdit entre les habitants. Il se forme alors de grands lacs qui abondent en toute sorte de poissons. C'est le temps où les Indiens font la meilleure pêche. Ils composent une certaine pâte amère qu'ils jettent dans les lacs ; les poissons , très friands de cette pâle, montent à fleur d'eau et on les prend sans peine. Après les pluies, les habitants ensemencent leurs terres et obtiennent du riz, du maïs, du blé d'Inde, du coton, du sucre, du tabac, divers fruits spéciaux au pays, tels que ceux du platane, des pins, des manis, des zapallos. Ils ne cultivent ni le froment ni la vigne... »

De toutes les langues du Paraguay la plus difficile à apprendre est celle des Chiquites. Un missionnaire écrivait à ce sujet : « Vous ne vous figurerez jamais ce qu'il m'en coûte d'application et de travail pour m'instruire de la langue de nos Indiens. Je dresse un dictionnaire, et, quoique j'aie déjà rempli vingtcinq cahiers, je n'en suis encore qu'à la lettre C. Leur grammaire est très compliquée, leurs verbe» sont tous irréguliers et les conjugaisons différentes. Les paroles leur sortent de la bouche quatre à quatre , et l'on a une peine infinie à entendre ce qu'ils prononcent si mal. Les indigènes des autres nations ne peuvent la parler que quand ils l'ont apprise dans leur jeunesse... »

A part rivrognerie, leur vice de prédilection, les Chiquites ont beaucoup moins de défauts et ont plus de qualités que les autres peuples du Paraguay. Dociles aux conseils des anciens, ils ne possèdent cependant pas de gouvernement héréditaire ; c'est le plus brave d'entre eux qu'ils choisissent comme cacique. Passionnés pour les combats , ils guerroient à tout propos.

Les chasses se font après la récolle, entre la moisson et la semaille : on part alors en plusieurs bandes, et au retour on fume la viande qu'il faudra conserver pendant de longs mois.

Les femmes portent l'eau et le bois, font cuire le riz et le maïs, tressent les filets de pêche, façonnent les camisoles de coton et fabriquent les hamacs.

Les Chiquites, comme les autres tribus indiennes, croient à l'immortalité de l'âme, et ont comme elles sur cette grande vérité des idées confuses qui expliquent leur coutume d'enterrer les corps de leurs parents avec des aliments pour les nourrir, et des armes de chasse pour les mettre à même de se procurer du gibier quand les provisions seront épuisées. Ils appellent la lune leur mère , et quand elle s'éclipse , à la vue de son aspect rougeâtre, ils s'imaginent que des animaux féroces la mettent en sang ; aussi tirent-ils des flèches en l'air pour la délivrer de ses ennemis. Très superstitieux, ils cherchent des présages jusque dans les cris des animaux. Timides à l'excès quand ils ont eu le temps de réfléchir au danger dont ils sont menacés, ils sont, au contraire, intrépides et audacieux s'ils vont au péril sans en avoir sondé la gravité, et ne se laissent pas effrayer alors par l'infériorité de leurs forces. Us mettent leur gloire à enlever les chevelures aux ennemis qu'ils ont tués et à s'en parer comme des trophées de leurs victoires. Leurs prisonniers deviennent des esclaves, condamnés aux

travaux les plus pénibles , ou des victimes qu'ils engraisseront pour en faire leur nourriture de choix. Quelquefois cependant les captifs sont traités avec humanité, et Ton a vu des vainqueurs revenir chez eux marier avec leurs filles ceux qu'ils avaient pris à la guerre.

La mission des Chiquites fut fondée par le P. Joseph de Ârce à la fin du xvii^ siècle (1690), c'est-à-dire environ quatre-vingts ans plus tard que les réductions du Guayra. Ce père, entré de bonne heure dans la compagnie, avait été destiné, dès sa jeunesse, au Paraguay. Sa parole éloquente était très goûtée à TAssomption, et son supérieur voulait le retenir dans cette ville, tandis que le fervent religieux aspirait à parcourir le désert et à se consacrer à la conversion des païens. Une maladie qui parut mortelle vint servir son ardeur apostolique. Quand déjà ses collaborateurs n'osaient plus espérer la prolongation de sa vie , Arce demanda et obtint la permission de conserver par un vœu ses forces au salut des infidèles, si Dieu daignait accorder saguérison. A peine avaitril accompli cette promesse en invoquant saint François Xavier qu'il se trouvait mieux. Le retour complet de la santé ne se fit pas attendre, et le religieux alla chercher les infidèles pour les amener au bercail du bon Pasteur. Son zèle fut bientôt secondé par le P. de Zea, par d'autres missionnaires; et, parmi les Chiquites, les travaux apostoliques furent encouragés par les plus consolants succès. La mission de ce pays devait devenir la plus fiorissante de toutes ; cependant elle ne fut préservée ni des difficultés ni des épreuves. Le P. Fernandez dit à ce sujet :

«... 11 y a d'ordinaire dans chaque peuplade, lors« qu'elle est nombreuse, deux missionnaires occupés à civiliser et à instruire les néophytes. L'un d'eux fait

chaque année des excursions à trente ou quarante lieues au loin, chez les nations infidèles, pour les gagner à Jésus-Christ et les attirer dans la peuplade. Il part, son bréviaire sous le bras gauche, une grande croix à la main droite, sans autre provision que sa confiance en Dieu , et ce qu'il pourra trouver sur sa route. Il a pour compagnons vingt à trente nouveaux chrétiens, qui lui servent de guides, d'interprètes, et font quelquefois les fonctions de prédicateurs. Avec .leur secours, il s'ouvre un passage dans l'épaisseur des forêts; s'il se trouve, ce qui arrive souvent, des lacs et des terres marécageuses à traverser, c'est toujours lui qui , dans l'eau jusqu'à la ceinture, marche à leur tête pour les encourager par son exemple; c'est lui qui grimpe le premier sur les rochers escarpés et bordés de précipices; c'est lui qui furette dans les antres, au risque d'y trouver des bêtes féroces , au lieu d'y découvrir des Indiens. Au milieu de ces fatigues, il a souvent pour tout régal quelques poignées de maïs , des racines champêtres ou des fruits sauvages. Quelquefois, pour étancher sa soif, il ne trouve que la rosée répandue sur les feuilles des arbres. Il prend le repos de la nuit sur une espèce de hamac suspendu aux arbres. Je ne parle pas du danger continuel où il est de perdre la vie par les mains des Indiens , placés en embuscade avec leurs flèches et leur massue, pour assommer les inconnus qui viennent sur leurs terres et qu'ils regardent comme leurs ennemis. . •

<c Quelque pénibles et dangereuses que soient ces excursions, un ouvrier évangélique se trouve bien récompensé, lorsqu'il retourne en triomphe dans sa réduction, accompagné de trois à quatre cents Indiens, avec l'espérance d'en gagner Tannée suivante plusieurs autres , qui , plus défiants et craignant d'être réduits en

captivité , ne se rendent qu'après avoir envoyé de leurs gens pour observer ce qui se passe dans la peuplade.

« La férocité de ces peuples et les peines extraordinaires qu'il faut se donner pour les convertir , ne sont pas capables de rebuter un homme vraiment apostolique. Il rencontre dans le pays d'autres obstacles qui le contristent davantage. Le premier vient du côté des Espagnols, dont les habitations sont peu éloignées des peuplades à convertir. En général , la nation espagnole se distingue par son attachement sincère à la religion ; mais dans la multitude des membres dont elle se compose j il s'en trouve , comme ailleurs , qui démentent la sainteté de leur foi par des mœurs peu réglées et môme par des actions criminelles. Les Indiens que leur petit commerce attire dans les villes, plus susceptibles des mauvaises impressions que des bonnes, se montrent surtout attentifs aux dérèglements dont ils sont témoins ; à leur retour , ils en parlent à leurs voisins , de sorte que quand le missionnaire leur explique la doctrine chrétienne, ou leur reproche Tinobservation de quelques articles de la loi , ils répondent : « Vous nous traitez bien durement; pourquoi nous défendre, à nous qui sommes nouvellement chrétiens, ce qui est permis à vos compatriotes, nés au sein du christianisme? » Malgré la force des arguments employés pour réfuter leur faux raisonnement, les exemples placés sous leurs yeux, secondés par leur penchant au vice , prenaient un tel empire sur les esprits qu'on avait beaucoup de peine à le détruire. Voilà pourquoi plusieurs réductions ont été transportées le plus loin possible des villes espagnoles ; la même raison décida les ordonnances sévères portant défense aux Espagnols de pénétrer dans les réductions, à l'exception des gouverneurs et des évoques qui sont obligés d'en faire la visite.

« Uenvie démesurée de s^enrichir, qui régnait chez plusieurs commerçants, était un autre obstacle très nuisible aux progrès de la foi. Ces hommes insatiables entraient à main armée dans les terres des Indiens; ils tuaient impitoyablement ceux qui essayaient de leur résister , enlevaient les autres , arrachaient les enfants du sein de leur mère , et conduisaient au Pérou cette foule de malheureux garrottés : là ils les employaient , comme des bêtes de charge, aux mines, aux travaux les plus pénibles, ou bien ils les vendaient dans des foires publiques. Pour s^autoriser dans un si indigne traflc, ils publiaient que ces Indiens n'avaient de rhomme que la figure; à les entendre, c'étaient de véritables bêtes, dépourvues de raison, incapables d'êlre admis à la réception des sacrements. Ces bruits se répandirent avec tant d'affectation et de scandale pour les gens de bien, que de saints évêques, entre autres don Juan de Garcez, évoque de Hazcola, en informèrent le souverain pontife; et le pape Paul III, par une bulle spéciale, déclara que les Indiens étaient des hommes qu'on devait instruire des vérités chrétiennes , comme les autres peuples de l'univers. Les rois catholiques ne purent apprendre sans indignation des excès si contraires à l'humanité. Ils défendirent par de fréquents édits, sous les peines les plus graves, ce commerée inique; ils ordonnèrent, dous les mômes peines, qu'on incorporât les Indiens à la couronne, et qu'ils fussent traités comme le reste de leurs sujets.

« Malgré des prescriptions réitérées, encore assez récentes lorsqu'on commençait à établir les premières réductions chez les Chiquites, il se forma au Pérou une compagnie de marchands européens, qui faisaient l'abominable commerce des esclaves. Le P. de Ârce, qu'on doit regarder comme le fondateur de ces

nouvelles missions , était un homme que ni la crainte ni aucune considération n'étaient capables de retenir quand il s'agissait des intérêts de Dieu. Ne pouvant souffrir que son ministère fût ainsi troublé , et qu'on violât impunément les lois les plus sacrées de l'humanité et de la religion , il se plaignit amèrement à l'audience de Chuquisaca de l'infraction aux ordonnances royales. Comme les marchands étaient protégés par une personne très riche et très influente , le tribunal , craignant à tort de troubler la paix publique , ferma les yeux sur un si grand scandale , ne statua rieui et se contenta de renvoyer l'affaire au vice-roi du Pérou, capitaine général de tous ces royaumes. Le pieux prince de Santo-Bueno, qui exerçait alors cette charge, prit immédiatement les mesures les plus efficaces pour remédier au mal , et ses ordres mirent fin à cet infâme trafic.

« La diversité des langues qui se parlaient parmi ces différentes nations était encore un obstacle très difficile à surmonter; il fournissait l'occasion d'exercer la patience et la vertu des ouvriers évangéliques. A chaque pas , pour ainsi dire , se trouvaient de petits villages de cent familles tout au plus, dont le langage n'avait aucun rapport avec celui de leurs voisins. Dans les bourgades établies chez les Moxes , qui comptaient à peine trente mille Indiens convertis , on parlait quinze langues qui ne se ressemblaient nullement. Dans les nouvelles peuplades des Chiquites , il y avait des néophytes de trois ou quatre langues diverses... »

Le tableau que vient de nous tracer le P. Fernandez nous fait pressentir les difficultés surmontées et les travaux accomplis par le P. de Arce et par ses généreux collaborateurs. Cet ardent apôtre aborda tout d'abord les Chiquites -Pinocas, et arriva quand leur pays était ra-

vagé par une terrible épidémie. Très fatigué d^un voyage de trois semaines à pied, pouvant à peine se soutenir, il ne voulut cependant pas prendre un repos qui semblait nécessaire , et se consacra tout entier au soulagement des malades. Sa charité si compatissante lui ouvrit les cœurs déjà bien disposés : à leur demande, il baptisait les mourants, il donnait à tous les consolations d^une foi qu'ils voulaient adopter. Quand la peste cessa de sévir il planta la croix, aimée des néophytes depuis qu'ils connaissaient les vertus qu'elle inspire : avec leur secours il construisit une chapelle qui bientôt devint trop petite pour la foule des nouveaux chrétiens. Il fit alors par jour plusieurs instructions, afin que chacun en profitât à son tour; mais il ne put résister à tant de fatigues, et une fois encore sa vie fut en danger. Cependant la Providence lui rendit la santé, et, à part ses excursions chez les Chiriguanes , rendues stériles par les crimes , par l'endurcissement de ces malheureuses peuplades, il consacra désormais son temps, son intelligence, ses forces à ses chers Chiquites, toujours occupé de les éclairer , de les convertir , de les défendre contre les redoutables Mamelus , de multiplier les réductions et de les fonder dans des positions qui les préservassent davantage des surprises de leurs ennemis.

Les néophytes étaient heureux de travailler avec leur père spirituel à propager la vérité; ils sollicitaient comme une faveur le privilège de partager ses fatigues , en l'accompagnant dans ses voyages et dans ses visites aux sauvages. L'un d'eux ouvrait la marche, portant la bannière ornée de la croix ou d'une image de la sainte Vierge. Le missionnaire s'adressait non seulement aux Chiquites, mais encore à des peuplades étrangères et ordinairement ennemies. Un jour on vit les compagnons de l'apôtre revenir avec plus de soixante familles, na-

guère hostiles, qui furent bientôt naturalisées par la cochmunautô des sentiments. Mais leurs démarches ne recevaient pas toujours un accueil aussi favorable, et parfois les barbares , repoussant les avances d'une ar^ dente charité , décochaient leurs flèches contre ceux qui venaient les sauver. Plusieurs zélateurs tombèrent ainsi sous les traits des sauvages; ils avaient péri en travaillant pour Jésus -Christ; leurs compagnons célébrèrent leur mort comme celle des martyrs, bien persuadés qu'ils étaient au ciel. Ils continuèrent avec un nouveau zèle le saint labeur, ne voulant d'autre vengeance que celle de gagner de nouveaux adorateurs au vrai Dieu.

Les vertus chrétiennes croissaient et se développaient rapidement chez les Chiquites ; et les résultats obtenus , bien supérieurs à l'attente générale, comblaient de joie les missionnaires. Le champ confié à leur sollicitude ressemblait cette fois aux terres exceptionnellement fécondes dans lesquelles le bon grain produit jusqu'à cent pour un. Aussi la Providence se plaisait-elle à multiplier, en faveur de ces ferventes peuplades, les traits de sa maternelle sollicitude ; nous allons en citer quelques-uns.

À la réduction de Saint-Jean-Baptiste, l'époque ordi^ naire des approvisionnements de viande était arrivée ; l'église n'était pas encore terminée et tous les hommes y travaillaient avec activité. Les Pères les invitèrent à interrompre la construction, afin d'aller à la chasse, et de rapporter le gibier qu'on devait fumer , pour le conserver jusqu'à l'année suivante; ils n'y consentirent pas. « Nous manquerons de tout, disaient-ils, plutôt que d'abandonner la maison du Seigneur. Dieu saura bien nous secourir. » Le religieux édifice fut terminé et la confiance de ses ouvriers ne fut pas trompée. La saison des chasses était passée; mais des bandes de sangliers

vinrent se ruer sur la bourgade , et Ton n'eut qu^à tirer sur ces animaux pour amasser d'abondantes provisions.

« Us ne craignaient pas de demander des miracles ; et, dit M'^ Celliez, Dieu exauçait leurs prières. La peste faisait de terribles ravages à cette latitude, dans un pays à la fois brûlant et marécageux. Saint-Raphaël en était infecté, le peu de néophytes restés valides dans la réduction se portèrent à Téglise , et prièrent ensemble pour demander la santé de leurs frères. Aussitôt tous les malades furent guéris, on n'en perdit pas un seul.

« L'année suivante , la disette affligea la bourgade ; les femmes allèrent avec cette môme confiance devant l'autel ; on les entendait répéter : « Seigneur, si vous ne venez pas à notre secours, nous périssons. » N'est-ce pas la foi que Dieu demande de ses élus? Aussi ces femmes furent - elles exaucées ; de toutes parts on leur envoya tant de vivres et de tant de lieux différents , que jamais elles ne s'étaient vues dans une si grande abondance I...

« Un néophyte, nommé Diego, bâtissait l'église de sa bourgade , il tomba malade. « Mon père , dit-il au missionnaire, je veux bien mourir, je n'en ai pas de peine, j'espère que je posséderai Dieu ; mais j'aurais désiré voir, avant ma mort, l'église achevée, et y travailler jusqu'à la fin. » Il invoqua le Seigneur par l'intercession de la sainte Vierge, et, le lendemain, on le trouvait debout parmi les ouvriers... Il travaillait avec plus d'agilité qu'aucun des autres Indiens, et paraissait n'éprouver aucune difficulté à faire des choses capables d'épuiser un homme robuste... Quelque temps après, il fut renversé par un tigre qui le tenait assez serré pour l'empôcher de se défendre et de se relever; il invoqua, plein de confiance, les noms de Jésus et de Marie : le tigre le laissa, et Diego sortit du danger sans avoir aucun mal...

« Un jour, on rapportait à la réduction de Saint -Jean- Baptiste un néophyte grièveinent blessé d'une flèche; et, comme on désespérait de sa vie, le missionnaire vint lui donner les derniers sacrements. « Mon fils, lui ditil, te sens -tu la force de pardonner à celui qui t'a blessé? Tu sais que Notre - Seigneur ne reçoit dans sa grâce que ceux qui pardonnent les offenses : Pardonnez, et vous obtiendrez le pardon. Ta mort, si tu le veux, sera précieuse aux yeux de Dieu, car tu as exposé ta vie pour lui, et tu meurs martyr. — Père bien-^imé, reprit le Chiquite, je pardonne à celui qui m'a blessé, et je prie notre Père qui est au ciel d'accepter ma vie pour sa conversion. — Mon fils, que Dieu reçoive ton sacrifice, répondit le père attendri , et quMl exauce ta prière I »

«c II administra le mourant, puis il sortit en recommandant qu'on ne manquât pas de l'avertir quand on verrait le malade toucher à sa dernière heure.

« Le lendemain, de grand matin, il alla chercher de ses nouvelles ; quel ne fut pas son étonnement quand il le vit venir aundevant de lui ! Au moment môme où il avait eu le bonheur de recevoir la sainte hostie , sa plaie s'était fermée , et depuis il ne ressentait plus aucune douleur. »

Le P. de Ârce, qui eut une si grande part dans la conversion des Chiquites, fut très efficacement secondé par des religieux d'un rare mérite. Tels furent, entre autres, les PP. Fideli, Cavallero et de Blende.

Le P. Fideli, originaire de la Calabre, avait vingt-six ans quand il quitta le doux climat de l'Italie pour aborder celui du Paraguay. Il se dépensa sans mesure au service des Indiens; ses veilles, ses pénitences dépassèrent les limites de ses forces, et bientôt son estomac débile cessa de fonctionner; il ne pouvait plus digérer qu'un peu de pain de cassave, et sa faiblesse devint extrême. Condamné à l'inaction, il recevait encore dans sa cabane

les néophytes, les instruisait de leurs devoirs, les exhortait surtout à combattre Tivrognerie, et leur parlait des immortelles espérances qui charment la mort du chrétien. « La maladie, leur disait-il, est une messagère qui vient à nous pour nous instruire et nous éclairer. Elle nous invite à la reconnaissance pour le bienfait trop souvent oublié de la bonne santé ; elle nous montre la brièveté du temps présent, qu'on pourrait appeler le vestibule de la vraie vie ; elle nous presse dan« son persuasif langage de nous préparer à Téternité. » De plus, quand elle frappe des hommes comme le P. Fideli, elle nous révèle chez eux des trésors cachés et des mérites qu'on ne connaissait pas. Leur détachement de ce monde , leur courage , leur douceur devant la souffrance, leur égalité d'humeur, leur préoccupation à l'égard des autres, leur vif désir de continuer à faire du bien touchent tous ceux qui les approchent, et il sort de leur âme des parfums qui embaument. Aussi les Chiquites aimaient*ils à entourer le lit de leur missionnaire vénéré, à jouir de ses conversations, à se pénétrer de ses exemples; quand, après deux années de langueur, il partit pour le ciel, ses disciples en deuil le pleurèrent longtemps; mais ils ne versèrent pas des larmes stériles, ils promirent de se montrer fidèles aux enseignements de leur excellent maître en luttant courageusement contre leurs défauts , et spécialement contre ces excès de boisson dont ils avaient beaucoup de peine à se corriger. Ils se disaient entre eux : « Notre père a bien souffert de nous voir ivres par la chica ! Promettons que, comme lui, nous ne prendrons plus jamais de liqueur qui nous fasse perdre la raison ; notre père priera pour que Dieu nous en donne la force. »

Le P. Cavallero, doué d'une dévotion ardente pour

saint François Xavier, puisait à son école le zèle, Tamour des souffrances et rhumilité. Il consuma sa vie dans la charitable poursuite des diverses tribus de Chiquites dispersées dans les déserts, et les conversions qu^il obtint le dédommagèrent de toutes ses fatigues.

Malgré les édits des rois d'Espagne, malgré Tesprit du christianisme, qui a toujours lutté contre Tesclavage, d'odieux trafiquants continuaient à s'emparer des Indiens pour les vendre. Dans une de ses expéditions , Cavallero fut rencontré dans un tel accoutrement, avec des vêtements si déchirés et un extérieur si méconnaissable, qu'il fut pris pour un esclave échappé à ces indignes marchands. Dans une autre excursion, il fut menacé et insulté par des Espagnols qui cherchaient à s'emparer des Chiquites-Puraxis, dont il s'était constitué le paternel défenseur. Tombé malade au milieu de cette peuplade , il regut les soins assidus de ses néophytes ; leur cacique ne le quittait pas et le suppliait de prendre un peu de nourriture ; mais il éprouvait pour les aliments un invincible dégoût. Il eut alors la pensée de promettre à Dieu d'aller évangéliser les Manacicas, s'il recouvrait la santé ; il obtint ainsi la grâce de la guérison. Alors le cacique, devenu son tendre ami, le supplia de ne pas exécuter une résolution qui lui paraissait funeste, c Père, lui disait-il, tu ne connais pas les Manacicas; ce sont les plus grands guerriers du pays, personne ne résiste à leur valeur; ils détestent les Espagnols et ont juré d'exterminer tous ceux qui oseraient pénétrer dans leurs domaines. Pour défendre les routes de leurs forêts , ils ont imaginé de les hérisser de morceaux de bois pointus sur lesquels tu ne pourrais pas marcher. Reste avec nous; nous t'aimons, nous te serons fidèles, nous ferons ce que tu voudras, mais ne va pas chercher la mort chez les Manacicas. — Je l'ai promis à Dieu ,

répondit le père , et je ne peux pas manquer à mon engagement. — Eh bien, reprit le cacique, tu ne partiras pas seul; nous ^escorterons , nous te défendrons; si on te tue, nous mourrons avec toi ou nous te vengerons. »

Cavallero partit donc avec ses fidèles Puraxis, et quand il entra dans la première bourgade habitée par les Manacicas il fut accueilli par une grêle de flèches; il ne fut pas atteint, et il chargea son interprète d'expliquer le but de sa démarche. Il avait choisi pour remplir cette fonction un vaillant chrétien , dont les paroles furent si touchantes qu'elles parvinrent à calmer la fureur des barbares et à changer leurs cœurs. Persuadés qu'ils recevaient dans la personne du missionnaire un bienfaiteur et non un adversaire , ils déposèrent leurs armes, lui rendirent des honneurs, et allèrent baiser le crucifix qu'il présentait à leurs hommages. À la suite de cette rencontre , les deux peuplades , naguère ennemies , se réconcilièrent sous l'action de la grftce.

De nombreuses tribus des Manacicas reçurent successivement le baptême, et formèrent peu à peu des réductions. Leplusgrand obstacle à vaincre fut la résistance de leurs prêtres, ou manopos, pour lesquels ils avaient de la déférence. Plusieurs de ces manopos excitèrent les sauvages à tuer l'apôtre en leur disant que leurs dieux voulaient sa mort; heureusement ils ne furent pas écoutés ; d'autres mieux inspirés se rendirent à la vérité, reconnurent publiquement qu'ils avaient erré jusqu'à l'arrivée de Cavallero, et leur exemple exerça sur la population une salutaire influence.

Une tradition accréditée parmi eux permet de supposer que saint Thomas, l'apôtre de l'Inde, est allé jusqu'en Amérique. « Il y a bien des siècles, disait-elle, un père, du nom de Thomé, a fait connaître la venue

sur la terre d^un Dieu, né d'une Viei^e. Cet homme a opéré des prodiges, puis il a disparu; il est devenu le soleil qui nous éclaire, et où ses traits se reconnaîtraient s'il n'était pas si loin de nous. »

Cavallero trouva d'autres traces du christianisme chez les Bahocas. Quand il entra dans leurs cabanes, il fut très étonné d'y voir des cilices et des disciplines , et il recueillit l'explication suivante.

« Les Borillos, lui dit le cacique, nous demandèrent un Jour de les recevoir parmi nous, et nous cédâmes à leurs instances; mais ils étaient fiers, orgueilleux, se moquaient de tout ce que nous faisions, et nous traitaient avec mépris. Irrités de leurs procédés, nous aurions pu les chasser; nous prîmes le parti de nous venger autrement ; au milieu d'une nuit obscure nous tuâmes les hommes, et nous réservâmes les femmes et les enfants pour notre service. Ce massacre était à peine accompli que nous en avions du repentir; la peste vint, et nous eûmes la pensée qu'elle nous était envoyée pour nous châtier. Alors, nous rappelant que les chrétiens plantaient des croix, et qu'ils portaient des cilices ou se frappaient la poitrine pour expier leurs fautes, nous résolûmes de les imiter, dans l'espoir d'obtenir notre guérison. La peste a cessé ; mais nous continuons à nous prosterner devant la croix , en souvenir de la disparition du fléau. »

Le P. Cavallero poursuivit jusqu'en 1711 une carrière apostolique qui fut couronnée par la palme du martyre. Il était chez les Puizocas quand des sauvages de cette peuplade, placés en embuscade, l'atteignirent d'une flèche qui vint le frapper entre les épaules. Aussitôt il se mit à genoux, planta son crucifix sur la terre, et perdit la vie sous les coups des impitoyables Macanas. Son corps, transporté avec honneur chez les néophytes

de la Conception , fut confié à leur vigilante piété ; ses vêtements furent partagés comme des reliques, et sa mémoire resta vénérée comme celle d'un saint.

Après la mort de Ca vallero , ses collaborateurs , persuadés qu'ils avaient un protecteur de plus au ciel, donnèrent de nouveaux développements à leurs travaux en élargissant le cercle des missions. Ils dirigèrent leurs efforts vers la peuplade des Morotocos, dont les mœurs bizarres étaient tout à fait. exceptionnelles. Chez eux, les caciques commandaient en temps de guerre , suivant la coutume du pays; mais pendant la paix les femmes, dit -on, avaient le gouvernement du ménage et des affaires; les hommes, placés sous leurs ordres, devaient leur épargner la fatigué et se conformer à leur volonté. Elles n'élevaient jamais que deux enfants, un garçon et une fille ; au delà de ce nombre elles faisaient périr, à leur naissance , ceux auxquels elles donnaient le jour. Les apôtres , toujours secondés par les fidèles Chiquites, firent goûter la vérité à cette étrange tribu.

Jusqu'en 1715, les missions de leur grande province furent dirigées par le P. de Arce; à cette époque, son provincial le chargea d'une mission qui demandait autant de courage que d'intelligence. Il s'agissait de découvrir, en suivant le Paraguay, une route directe du Guayra à la province des Chiquites , et d'évitei: les longs détours, ainsi que les plaines souvent inondées du Pérou. On devait arriver à trouver un chemin beaucoup plus court qui mtt l'Assomption en rapport avec cette importante contrée ; mais il fallait parcourir des pays tout à fait inconnus. Cette perspective n'était pas de nature à effrayer le P. de Arce, qui s'embarqua dès le mois de janvier avec le P. de Blende.

Après avoir évité plusieurs bandes redoutables de barbares, ils arrivèrent au bout de six mois au lac Manioré,

qui conftnuniquait avec le fleuve; et là, le P. de Arce pensa qu^en gagnant le rivage il pourrait se frayer un chemin pour se rendre chez les Chiquites. Laissant le P. de Blende dans le navire avec quinze Indiens et deux Espagnols chargés de la manœuvre, il lui demanda de Tattendre jusqu'à ce qu^il eût pu ramener le père provincial qui était allé visiter la province des Chiquites par le chemin du Pérou. Après deux mois d'excessives fatigues et de privations inouïes, le P. de Arce parvenait au but de son entreprise, et se trouvait au milieu de ses néophytes de Saint-Raphaël ; la communication était établie entre le Guayra et le pays des Chiquites, sa mission était remplie. La traversée avait été beaucoup plus longue qu'il ne Tavait prévu; mais, quoiqu'il fût exténué, il ne voulut pas se reposer, tant il étçit inquiet du sort du P. de Blende. Il retourna donc en toute hâte au lac Maniéré, et il n'y retrouva pas le vaisseau* Que s'était -il passé? « En voyant partir le P. de Arce avec un bon nombre d'Indiens, les sauvages Payaguas pensèrent, dit le P. de Hase, que le moment était venu de se rendre maîtres du navire ; ils allèrent chercher leurs compagnons , et , sous prétexte de venir écouter les instructions du missionnaire , ils montèrent tous sur le bâtiment. A peine arrivés, ils se jetèrent avec furie sur les personnes qui s'y trouvaient et les tuèrent à coups de dards. Cependant ils épargnèrent trois personnes, le P. de Blende, dont les manières tout à fait aimables avaient gagné le cœur de leur chef, un des deux Espagnols qui gouver^ naient le navire dont ils avaient besoin pour le conduire dans leur retraite, et un néophyte de leur nation qui devait servir d'interprète.

« Rentrés dans leurs habitations, les Payaguas vendirent à d'autres barbares le commandant devenu désormais inutile. Leur chef fit dresser une petite hutte pour

loger le P. de Blende, et laissa près de lui le néophyte interprète. On se figure aisément ce que le missionnaire souffrit sous un ciel brûlant et au milieu d'un peuple si féroce. Chaque jour il prêchait aux sauvages la loi chrétienne ; mais les vérités qu'il leur annonçait ne faisaient que les irriter. Les jeunes gens surtout ne pouvaient supporter qu'on leur parlât de renoncer à la licence et à la dissolution dans laquelle ils vivaient; ils regardaient le père comme un censeur importun dont il fallait absolument se défaire, et sa mort fut bientôt résolue. Profitant du temps où leur cacique, qui aimait le religieux, était parti pour une contrée assez éloignée, ils connurent, les armes à la main, vers la cabane de l'homme apostolique. François, son interprète, se douta de leur dessein; il eut le courage d'aller assez loin au-devant d'eux , leur reprocha la noirceur du crime qu'ils méditaient, et s'efforça, tantôt par des prières , tantôt par des menaces, de les détourner d'une action si perfide. Loin de les toucher, il se compromit lui -môme. Les barbares se jetèrent sur lui, et l'emmenèrent pour le mas^ sacrer... Sa mort ne put être ignorée du P. de Blende; il vit bien que le môme sort l'attendait. Il passa la nuit en prière pour demander à Dieu les forces nécessaires , et, se regardant comme une victime prête à être immolée, il offrit son sang pour la conversion de ces peuples. Dès le grand matin , il entendit les cris tumultueux des barbares qui s'avançaient vers sa hutte. Aussitôt, armé de son chapelet, il alla au-devant d'eux, sans rien perdre de sa douceur ordinaire ; quand il se vit assez près d'eux, il se mit à genoux, la tête nue, et, croisant les mains sur la poitrine, il attendit, avec un visage calme et serein, le moment où les furieux allaient lui arracher la vie. L'un d'eux lui déchargea d'abord un grand coup de massue sur la tête ; les autres le percèrent

en même temps de leurs lances... Ce fut ainsi que le P. de Blende consomma son sacrifice. Les barbares, étonnés de sa constance, publièrent qu'ils n'avaient jamais vu mourir personne avec plus de joie et de tranquillité. »

Le P. de Arce ne retrouvant pas le P. de Blende crut qu'il était parti faute de provisions , et prit alors une résolution qui prouvait une fois de plus son admirable intrépidité; il fit construire une baise, c'est-à-dire une embarcation très fragile, composée de deux arbres creusés et joints l'un à l'autre en forme de bateau, et il résolut de descendre le fleuve du Paraguay sur ce petit bâtiment avec six Indiens. C'était une navigation de trois cents lieues, dangereuse à tous les points de vue. Le côté le plus périlleux était encore la rencontre des sauvages. Des Guaycuréens l'apergurent, l'attaquèrent , et le tuèrent à la fin d'une excursion entreprise pour procurer la gloire de Dieu et la conversion des Indiens. Il était jeune, mais il avait parcouru dans un petit nombre d'années une longue carrière de vertus et de mérites. Il unissait l'esprit de douceur à une rare énei^ie; sa parole était féconde, parce qu'elle sortait d'un cœur très intimement uni à Dieu.

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