CHAPITRE I
Sens et application du mot Paraguay. — Notions sur la Plata et TUruguay.— Climat du pays. — Règne végétal. — Le maté. ^ Règne animal. — Peuples sauvages habitant le Paraguay à Tépoque de la conquête. — Caractères, mœurs, cruauté de ces barbares. — Rôle de la femme. — Éducation des enflants. — Lambeaux de véritéft religieuses transmises par la tradition.
Le mot Paraguay signifie fleuve couronné; c^est le nom donné d'abord à un magnifique cours d'eau qui parcourt les plaines situées au milieu de rAmérique du Sud, puis, par extension, à la vaste contrée qu'il fertilise. Selon plusieurs auteurs, cette dénomination lui vient de ce que le beau lac Karayôs couronne, pour ainsi dire, sa source; mais de récents travaux contestent au fleuve cette origine ^ •
Quoi qu'il en soit, le Paraguay se dirige du nord au
1 Ce lac y renommé pour son étendue, renferme plusieurs tles, entre autres celle des Orejones, qui compte quarante lieues de long sur dix de large.
sud, rencontre dans sa course majestueuse d^environ dix -huit cents kilomètres des affluents nombreux qui ajoutent beaucoup à son importance, et, quand il môle ses eaux à celles du Parana S les deux fleuves unis se jettent dans rUruguay, qui s'appelle alorç Rio de la Plata (rivière d'Argent). La Gironde, formée par la Dordogne et la Garonne, nous représente en petit la configuration géologique de Timmense bassin de la Plata.
La Plata fut d'abord nommée rivière de Solis, lors de sa découverte par ce courageux navigateur. Plus tard , Sébastien Cabot vint explorer le pays , trouva chez quelques sauvages des valeurs métalliques considérables, prit Texception pour la règle, se figura que les précieux métaux dont il s'emparait étaient extraits de mines situées dans le voisinage, tandis que le pays en est dépourvu, et donna, bien à tort, au cours d'eau la désignation qui lui est restée.
La largeur de la Plata va toujours en augmentant : elle prend de telles proportions qu'elle est à son embouchure de deux cent vingt-quatre kilomètres.
Le Paraguay, avant de perdre son nom , et d'autres rivières du pays sont si larges, que les voyageurs, naviguant au milieu de leurs lits , ne découvrent la terre d'aucun côté, et peuvent se prêter à l'illusion de se trouver en pleine mer.
Le P. Cat a recueilli sur la Plata et sur l'Uruguay
t Le mot Parana veut dire mer, c Dès que tous êtes entré dane le Parana, dit le baron de Rasse, vous voyez de chaque côté les côtes ; mais très souvent les rives que vous apercevez sont des lies mouvantes pour la plupart, dont les formes se modifient suivant les courants ou les crues du fleuve... Quand, vers le milieu du jour, en pleine chaleur, vous longez ces tles, c*est un spectacle charmant d'apercevoir et d'entendre dans le lointain des myriades d'oiseaux qui, par leurs chants divers, semblent venir vous saluer au passage. >
LE PARAGUAY t
d'intéressantes notions que nos lecteurs aimeront à connaître.
<x ••• J'avais entendu dire en Europe que le fleuve de la Plata avait environ cinquante lieues de large h son embouchure; je me suis convaincu par moi-même de Texactitude de cette assertion. Quand nous partîmes d^une forteresse, située h plus de trente lieues de Tem* bouchure, dans un endroit où la largeur était moindre que partout ailleurs, nous perdîmes de vue la terre avant d'arriver au milieu , et nous naviguâmes un jour entier sans découvrir l'autre bord... La profondeur de ce fleuve est peu proportionnée à sa largeur; outre cela, il est rempli de bancs de sable fort dangereux , sur lesquels on ne trouve guère que quatre ou cinq brasses d'eau. Le plus périlleux, placé à Tembouchure, se nomme le banc Anglais, peut-être parce que les Anglais l'ont découvert les premiers, ou parce qu'un vaisseau de leur nation y a échoué. Quoi qu'il en soit, notre capitaine ne connaissait la Plata que sous le nom redou-' table d'Enfer des pilotes ; ce n'était pas sans raison , car ce fleuve est plus dangereux que la mer en courroux. En pleine mer, quand les vents se déchaînent, les vais-* seaux n'ont pas beaucoup à craindre, à moins qu'ils ne rencontrent dans leur roule quelque rocher à fleur d'eau» Mais sur la Plata on est sans cesse environné d'écueils; d'ailleurs les eaux s'y élèvent davantage qu'çn haute mer; le navire court grand risque, h cause du peu de profondeur, de toucher le fond et de s'ouvrir, en descendant de la vague en furie dans l'abîme qu'elle creuse en a'élevant,
€( Nous n'entrâmes dans le fleuve qu'aux approches de la nuit; mais, grâce à l'habileté du pilote, la navigation fut très heureuse, et nous abordâmes beaucoup plus tôt que nous ne pensions à l'île des Loups , habitée
presque exclusivement par les loups marirtë. Lorsque ces animaux aperçoivent un bâtiment, ils courent en foule au-devant de lui, s^ accrochent, en considèrent les hommes avec attention, grincent des dents et se replongent dans Teau ; ensuite ils passent et repassent continuellement devant le navire, en jetant des cris dont le son n'est pas désagréable ; lorsqu'ils ont perdu de vue le bâtiment , ils se retirent dans leur tle ou sur les côtes voisines. Ils ne sont ni redoutables par leur férocité, ni difficiles à prendre ; leur peau est très belle, très estimée pour la finesse de son poil , qui est ras , doux et de longue durée...
« L'Uruguay , séparé seulement par une pointe de terre de la Plata, n'est pas moins dangereux; il n'est pas rempli de bancs de sable comme le premier, mais il est semé de rochers à fleur d'eau qui ne permettent pas aux bâtiments à voile d'y naviguer. Les baises sont les seules barques qu'on y voie , les seules qui n'y courent aucun risque à cause de leur légèreté. Ce fleuve est , dit-on, très poissonneux. On y trouve des loups marins et une espèce de porc appelé capigua, du nom d'une herbe que cet animal aime beaucoup. Il est d'une excessive familiarité, qui le rend fort incommode à ceux qui veulent l'engraisser.
«c Les deux bords du fleuve sont couverts de palmiers et d'autres arbres , assez peu connus en Europe , et qui conservent toute Tannée leur verdure. On y trouve beaucoup d'oiseaux. Je ne m'arrêterai pas à vous faire la description de tous ceux que j'y ai vus. Je ne vous parlerai que d'un seul , non moins remarquable par sa petitesse que par la beauté de son plumage. Cet oiseau (le colibri) n'est pas plus gros qu'un roitelet; son cou est d'un rouge éclatant, son ventre d'un jaune tirant sur l'or, ses ailes d'un vert d'émeraude. Il a les yeux
LE PARAGUAY il
vifs et brillants, la langue longue, le vol rapide, les plumes d'une finesse qui surpasse tout ce que j'ai vu en ce genre de plus doux et de plus délicat. Cet oiseau , dont le ramage m'a paru beaucoup plus mélodieux que celui du rossignol, est presque toujours en Tair, excepté le matin et le soir, temps auquel il suce la rosée qui tombe sur les fleurs, et qui est, dit-on, sa seule nourriture. Il voltige de branche en branche le reste de la journée, et, lorsque la nuit tombe, il s'enfonce dans un buisson, ou se perche sur un cotonnier pour y prendre du repos. Il conserve encore après sa mort tout son éclat, et, comme il est extraordinairement petit, les femmes des sauvages s'en font des pendants d'oreilles, et les Espagnols en envoient souvent à leurs amis dans des lettres. »
Après la découverte de l'importante partie de TAmérique que nous étudions , le nom de Paraguay s'appliquait aux vastes contrées qui s'étendent du Brésil au détroit de Magellan, de l'océan Atlantique aux frontières du Chili et du Pérou; cet immense territoire formait entre autres la vice -royauté de Buenos -Ayres, fondée par l'Espagne et restée sous son autorité jusqu'au commencement du xix*' siècle ; les débris de ce grand État sont devenus non seulement la petite république du Paraguay, située au centre du pays, mais encore celles de la confédération Argentine.
A part de longues chaînes de montagnes , le sol de ces vastes contrées est généralement plat, arrosé par de nombreux ruisseaux et fort exposé aux inondations. Le climat tempéré du Paraguay est tout à la fois humide et chaud.
D'après le témoignage de M. Demersay, a les effets du printemps ^ sur les phénomènes de la végétation
1 Au Paraguay, le printemps règne en septembre, octobre et noyembre.
sont peu sensibles; car la plupart des arbres ont traversé rhiver sans perdre leur feuillage; alors cependant les fleurs s'épanouissent , et Therbe des prairies s'élève plus verte et plus touffue.
a Durant Tété, les plantes exposées aux ardeurs d'un soleil torride ne reçoivent pas toujours Teau qui leur serait nécessaire. Sous Taction prolongée du vent du nord, assez fréquent dans cette saison, les pâturages se dessèchent, rherbe devient jaune, se durcit, et n'offre plus aux troupeaux qu'une nourriture insuffisante. Vers le milieu du jour, les feuilles des arbres, courbées sur leurs pétioles, restent pendantes et comme flétries, jusqu'à ce que la rosée de la nuit les fasse revivre. Cet effet se remarque même sur la feuille épaisse et presque coriace des orangers. Sans ces rosées abondantes la végétation périrait. Mais survient - il une averse après une sécheresse de plusieurs semaines, tout à coup la scène change; la plaine se couvre presque instantanément d'un tapis de verdure ; à mesure que l'eau s'infiltre dans le sol , les feuilles des graminées se déroulent : il semble, comme le remarque le docteur Rengger, que Ton pourrait sur* prendre la nature dans l'acte de l'accroissement.
a Dans les régions chaudes comme sous les latitudes tempérées du globe , l'eau est l'élément essentiel de la vie végétale, la cause de son expansion vigoureuse, incessante et non interrompue. Le sol y est d'une extrême fertilité; l'hygromètre s'y maintient presque immobile près du point de saturation. Cet excès d'humidité, très appréciable sur les côtes du Brésil, y dé^ termine une force de végétation qui étonne et ravit le voyageur, appelé à contempler pour la première fois les merveilles de la nature équatoriale. En aucun pays du monde, peut-être, la végétation n'a plus de force, et les forêts ne présentent plus de majesté qu'à Rio-de-
Janeiro, parce que nulle part rhumidité n'est aussi grande ^...
€< Les pluies générales de Tautomne surviennent sou* vent avec un vent de nord ou de nord- ouest. Cette circonstance, en augmentant la chaleur et en répandant une plus grande humidité dans Tair, imprime aux phénomènes de la vie végétative une vigueur nouvelle qui ne s'arrôte que par l'abaissement de la température, produit en hiver par le vent du sud. Après plusieurs jours de brumes épaisses et de pluies fines, ce vent gagne le sud-ouest et le ciel s'éclaircit ; alors , si l'atmosphère devient calme , on observe pendant la nuit une gelée blanche. Ces gelées, inconnues dans le haut Paraguay, ne sont nuisibles qu'à la canne à sucre, dont elles détruisent les rejetons, si le soleil les frappe avant qu'on ait pris la précaution de faire tomber les glaçons qui les entourent, à l'aide d'une longue corde tratnée sur les cannes : c'est le dégel subit et sans transition qui nuit aux végétaux.
« Les froids de l'hiver n'ont d'ailleurs rien de bien rigoureux, car leur action n'empêche pas la vigne de fleurir pour la première fois , et les orangers pour la seconde. Dans cette saisoA fleurissent aussi et prospèrent les légumes et les plantes importés d'Europe : les choux- fleurs, les rosiers, les salades et les œilletSé »
A l'époque de la découverte du Paraguay, le coton croissait naturellement dans le pays, et s'y montrait
1 La moyenne annuelle de rhumidité de Pair n^est à Paris que la moitié de celle qu'on a constatée à Rio. Ce résultat , qui semble tout à fait en contradiction avec la pureté du ciel des tropiques et Tétat brumeux de ratmosphère parisienne, s'explique par la différence considérable qui existe entre les températures moyennes des deux villes (23^ pour Tune, et 18^ 8 pour Tautre). On sait, en effet, que plus la température de Tair est élevée, plus grande est la quantité de vapeur d'eau qu'il peut contenir.
çà et là SOUS la forme de gros buissons. Quand il est cultivé, il rapporte Tannée même de sa plantation. Le sol fertile du pays produisait aussi le manioc, le maïs, la patate, et des arbres dont les fruits abondaient en sucs nourriciers.
Le maté, qui s'appelle aussi herbe ou feuille du Paraguay, devait devenir pour cette contrée la source des revenus les plus importants. On le distingue en deux sortes, selon qu'il provient des tiges sauvages ou de celles que la culture a multipliées. Les arbres sur lesquels on le cueille ressemblent à des orangers ou à des pommiers de moyenne taille ; leurs feuilles sont laides et dentelées. Légèrement grillées, elles se conservent dans des silos creusés en terre et couverts de peaux. Quand on veut s'en servir, on en verse une pincée dans un vase d'eau bouillante, on y ajoute du jus de citron ou des pastilles odorantes : on obtient ainsi une boisson agréable, apéritive, diurétique, que plusieurs préconisent comme une sorte de panacée.
Le règne animal semble agir de concert avec les végétaux pour procurer aux habitants du pays des moyens faciles de subvenir à leurs besoins matériels.
Les troncs d'arbres recèlent des essaims d'abeilles, excellentes ménagères, dont les diverses espèces travaillent toutes à construire de jolies cellules pour y amasser le miel qu'elles ont récolté dans la campagne.
La pêche procure aux indigènes des poissons nombreux, d'une chair délicate, et parfois si gros qu'un seul suffit à rassasier cinquante personnes.
Des espèces d'oies très variées, des corbeaux blancs, des moineaux couleur d'or, des perdrix grosses comme des faisans, des autruches aux longues jambes, des oiseaux de toute sorte abondent au Paraguay. Parmi les bêtes fauves et le gibier à poil il faut citer les daims.
les cerfs, les chevreuils, les chèvres, les lions, les tigres, les renards, les sangliers elles antas; ces derniers animaux tiennent du buffle et de Tâne, malgré leurs oreilles très courtes; ils sont pourvus d'une trompe mobile, quMIs allongent ou retirent selon leurs besoins ou leurs caprices.
Les habitants du pays sont de très habiles chasseurs. « Outre la lance. Tare et les flèches, les Indiens, dit le P. Cat, portent à leur ceinture deux pierres rondes, enfermées dans un sac de cuir, et attachées aux deux bouts d'une corde, longue d'environ trois brasses; ils n'ont point d'armes plus redoutables. Lorsqu'ils trouvent l'occasion de combattre un lion ou un tigre, ils prennent une de leurs pierres do la main gauche , et do la droite ils font tourner l'autre à peu près comme une fronde, jusqu'à ce qu'ils se trouvent à même de porter le coup; ils la dirigent alors avec tant de force et d'adresse, qu^ordinairement ils abattent l'animal. Quand ils vont à la chasse des oiseaux et des bêtes moins dangereuses, ils ne portent avec eux que leur arc et leurs flèches. Ils manquent rarement les oiseaux, même au vol ; souvent ils tuent de gros poissons , qui s'élèvent à la surface de l'eau. Pour prendre le cerf, la vigogne, le guanaco et d'autres animaux légers à la course, ils emploient les deux pierres attachées au bout d'une corde. La vigogne ressemble au cerf pour la forme et l'agilité, mais elle est un peu plus grosse. Le guanaco tient aussi de la figure du cerf ; il est cependant beaucoup plus petit, a le cou long , de grands yeux noirs et une tête haute , qu'il porte fort majestueusement Indépendamment de ces animaux, il en est un qui m'a paru fort singulier, et que les Moxes appellent orocomo : il a le poil roux , le museau pointu, les dents larges et tranchantes. Lorsque cet animal, qui est de la grandeur d'un gros chien ,
aperçoit un Indien armé, il prend aussitôt la fuite; mais , s'il le voit sans armes , il l'attaque , le renverse , le foule à plusieurs reprises, et, quand il le croit mort, il le couvre de feuilles et de branches d'arbres, puis il se retire. L'Indien, qui connaît Tinslinct de cette bôte, se relève dès qu'elle a disparu, et cherche son salut dans la fuite, ou monte sur un arbre, d'où il considère à loisir ce qui se passe. L'orocomo ne tarde pas à revenir, accompagné d'un tigre qu'il semble avoir invité à partager sa proie ; mais , ne la trouvant plus , il pousse des hurlements épouvantables, regarde son compagnon d'un air désolé, et paraît lui témoigner le regret qu'il éprouve de lui avoir fait faire un voyage inutile. »
Quand les Espagnols arrivèrent au Paraguay, ils le trouvèrent habité par une foule de peuplades paresseuses, indolentes, sauvages, trop souvent cruelles , qui se nourrissaient du gibier, des poissons, des végétaux que la Providence mettait à leur portée, et jouissaient de bienfaits si variés sans penser à rendre à Dieu de reconnaissantes actions de grâces.
Leurs caractères et leurs mœurs offraient aux regards de l'observateur des nuances très variées , et parfois de sérieuses oppositions. Là se retrouvaient les inégalités résultant des différences d'intelligence, de santé, de conduite, de courage, de force matérielle, etc.; mais, en général, les bonnes qualités y étaient aussi rares que les vices s'y montraient odieux, multipliés et tyrannîqueA. Quelques individualités se distinguaient de la foule par des sentiments d'affection , de gratitude , et par une volonté de rendre service dont ils donnaient des preuves; mais l'immense majorité était dure pour ses proches, ingrate, égoïste, habituée à fouler aux pieds les principes les plus élémentaires de la loi naturelle.
ce La plupart des sauvages, dit le P. Cat, sont d'une
taille haute, agiles et dispos. Les traits de leur visage ne diffèrent pas beaucoup de ceux des Européens; cependant il est facile de les reconnaître à leur teint basané. Ils laissent croître leurs cheveux, parce qu^une grande partie de la beauté consiste pour eux à les avoir extrêmement longs. Rien cependant ne les défigure davantage. Le plus grand nombre ne porte pas de vêtements; ils se mettent autour du cou, en guise de colliers, certaines pierres brillantes, que Ton prendrait pour des émeraudes ou des rubis encore bruts. Dans les jours de cérémonie, ils portent une ceinture de différentes couleurs, dont la vue est assez agréable. Le vêtement des femmes est une chemise avec des manches assez courtes. Les peuples plus exposés ou plus sensibles au froid se couvrent d'une peau d'animal. En été, ils mettent le poil en dehors; en hiver, ils le tournent en dedans. L'adresse et la valeur sont presque les seules qualités dont se piquent les sauvages , et qu'ils apprécient. On leur apprend de bonne heure à tirer de l'arc et à manier les autres armes en usage parmi eux. Les massues dont ils se servent dans les combats sont faites d'un bois dur et pesant ; elles sont tranchantes des deux côtés, fort épaisses au milieu, et se terminent en pointe. A ces armes offensives quelques-uns ajoutent, lorsqu'ils vont à la guerre, un grand bouclier d'écorce, pour se garantir des traits de leurs ennemis. Ces peuples sont si vindicatifs, que le moindre mécontentement suffit pour faire nattre entre deux peuplades la guerre la plus cruelle. Il n'est pas rare de les voir prendre les armes pour disputer à une peuplade voisine un morceau de fer , plus estimé chez eux que l'or et l'argent ne le sont en Europe. Quelquefois ils s'arment par pur caprice, ou simplement pour s'acquérir une réputation de valeur. Lorsqu'ils sont en guerre , ils font le plus qu'ils
peuvent de prisonniers, et les mangent au retour de leurs expéditions.
« Môme en temps de paix, les Indiens de certaines peuplades se poursuivent les uns les autres et 9p tendent mutuellement des pièges pour assouvir leur appéUt féroce. Cependant il en est beaucoup qui vivent tpan*quilles chez eux, ne prenant les armes contre leurs voisins que quand la nécessité les y contraint ; mais alors ce sont les plus redoutables dans les combats.
« L*a saison des pluies est pour eux celle des réjouis-r sances» Leurs festins et leurs danses durent souvent trois jours et trois nuits de suite ; ils en passent la plus grande partie à boire; mais ordinairement il arrive que, les fumées de la chica venant à troubler leur cerveau , les disputes, les querelles et les meurtres succèdent k la joie et aux divertissements,
«Jamais un père n'accorde sa fille en mariage, h moins que le prétendant n'ait donné des preuves nop équivoques de son adresse et de sa valeur. Celui-ci va donc à la chasse , tue le plus de gibier possible , rapporté à rentrée da la cabane où demeure celle qu'il veut épouser, et se retire sans dire piot. Par l'espèce et la quantité du gibier les parents jugent si c'est un homnie de cœur, et s'il mérite d'obtenir leur fille en mariage.
« Il y a beaucoup d'Indiens qui n'ont pas d'autre lit que le sol nu ou quelques ais , sur lesquals ils étendent une natte de jonc et la peau des animaux qu'ils ont tués. Us se croient fort heureux lorsqu'ils peuvent se procurer un bsmac; c'est une espèce de filet suspendu entre quatre pieu^ ; quand la nuit arrive, ils l'attachent à des 9pbres pour y prendre leur repos. »
L^s hommes négligent la culture de la terre ; habitués dès l^ur plus tendre enfance à pêcher et à chasser, ils passent beaucoup de temps à errer dans les bois. Aussi
Chateaubriand a-t-il dit en parlant des travaux des missionnaires : « On a vu le christianisme se glisser, pour ainsi dire, dans les nids des forêts du Paraguay, afin d'apprivoiser les nations indiennes qui vivaient comme des oiseaux sur les branches des arbres. »
Chez ces barbares, comme chez tous les peuples où le christianisme n'a pas encore pénétré, les femmes, abaissées et avilies, subissaient en silence le joug de leurs maris , et paraissaient plutôt les esclaves que les compagnes des maîtres auxquels il fallait obéir. Les caciques pouvaient en avoir plusieurs; les autres Indiens n'en avaient qu'une ; mais, s'ils venaient à s'en dégoûter, ils avaient le droit de la renvoyer et d'en prendre une autre. Estimées si elles étaient habiles à conserver les fruits abondants du pays et à préparer la chica ^ elles pouvaient espérer un sort tolérable tant qu'elles avaient pour elles la santé, la jeunesse, l'industrie et l'activité ; mais , quand l'un de ces dons venait à leur manquer , tout était à redouter pour elles. Dans certaines tribus , les hommes triaient leurs femmes dès que celles-ci dépassaient trente ans. Un jour, un voyageur europé^Pi apercevapt un9 Indienne qui lui paraissait jeun0 , eut la curiosité de demander son âge. <c Elle est vieille, lui répondit son interlocuteur, elle a vingt -six ap9, et il ne lui rest§ plus longtemps à vivre. »
Au lieu de considérer les enfants compie un dépôt que Dieu leur a confié, et dont ils devront un jour rendre compte, }es parents les traitaient comme une propriété dont ils usaient et abusaient à leur gré. Tant qu'ils exerçaient sur eux l'empire de la force, ils les sacrifiaient saps scrupule à un caprice ou à une passion,
1 Cette boisson enivrante se compose d^eau, dans laquelle on laisse fermenter pendant quelques jours de la farine de maïs grillé. On la dit plus agréable que le cidre et plus saine que la bière.
et ne leur donnaient aucun principe de cette saine éducation sans laquelle les forces et Tardeur de la jeunesse ressemblent à un torrent qui ravage ou à un feu qui incendie. Aussi les devoirs de la piété filiale étaient- ils méconnus comme ceux de la paternité, et de très bonne heure la jeunesse se livrait à la débauche.
Quand une femme mettait au monde deux jumeaux, il arrivait trop souvent qu'on en tuait un , sous prétexte qu'elle ne pouvait pas les nourrir tous deux. Une mère venait-elle à mourir pendant Tallaitement de son nouveau-né, on enterrait Tenfant avec la mère, en alléguant que les sources de la vie étaient taries pour lui.
Cependant quelques grandes vérités paraissent avoir échappé dans Tesprit de ces sauvages au lamentable naufrage de toutes les autres. Telles sont la notion confuse de la Divinité et la croyance en Timmortalité de Tâme. Certaines tribus ménagent dans les tombes une grande place vide, près des dépouilles mortelles qu'elles y déposent, afin que Tftme, attristée de se voir séparée de son corps, puisse encore, pendant quelque temps, venir lui tenir compagnie. D'autres, quand ils ensevelissent les morts, placent à leur portée des vivres, des flèches et un arc, dont ils pourront se servir dans l'autre vie. La connaissance d'un Dieu unique était généralement perdue chez ces peuplades ignorantes et superstitieuses ; mais , à défaut des principes de la vraie religion, elles trompaient par de fausses idées le besoin de croire inné dans tous les cœurs. C'est ainsi qu'on rencontrait chez elles des adorateurs du soleil et de la lune. Ces deux merveilles de la création leur semblaient si admirables, qu'elles les prenaient pour le Créateur lui-même. Beaucoup s'imaginaient qu'un grand tigre invisible gouvernait le monde
et dirigeait de loin toutes choses. D'autres croyaient à Texistence d'un Esprit souverain , secondé par une légion de divinités inférieures, mais puissantes sur les destinées humaines. Plusieurs admettaient que les dieux étaient au nombre de trois : le Père , le Fils et TEsprit* Dans les fêtes et les cérémonies publiques , des mets de choix réservés pour eux leur étaient offerts par l'intermédiaire d'un sacerdoce, qui prétendait connaître et promulguer leurs volontés. Chez un certain nombre de peuplades, deux catégories de prôtres s'attribuaient le pouvoir de mettre les indigènes en communication avec les dtres supérieurs dont ils étaient les adorateurs.
Les prêtres des malades cherchaient à les guérir en leur prescrivant des remèdes adoptés par la routine. Le sacerdoce plus élevé des. interprètes appelés manopos exerçait une plus sérieuse influence sur le sort des familles et sur le gouvernement des peuplades ellesmêmes. Les manopos avaient la réputation d'être étroitement unis aux principautés célestes, de connaître l'avenir, de détourner ou d'attirer les fléaux, selon que la tribu méritait indulgence ou châtiment : à les entendre, ils pouvaient obtenir l'abondance après la disette, et introduire les âmes dans le séjour des bienheureux. Pour parvenir aux jouissances matérielles promises aux élus, il fallait, disaient-ils, sous la conduite de l'un d'eux, traverser après la mort les plus épaisses forêts , gravir les montagnes les plus escarpées , parcourir des vallées parsemées de lacs, de rivières, de marais , d'écueils de tout genre ; puis , après de grandes fatigues , arriver à un fleuve dont le pont était gardé par une sorte de cerbère ; c'était le dieu Tartusio , dont l'aspect redoutable inspirait la terreur. Si l'âme était alors tout à fait pure , Tartusio lui permettait de passer le pont, après lequel elle était admise dans le ciel;
mais, quand elle portait encore des traces de souillures, elle devait, pour les effacer, employer scrupuleusemeht les moyens prescrits par l'impitoyable cerbère, qui punissait d^un terrible châtiment la plus légère infraction à ses ordres, et précipitait alors pour toujours la pauvre âme dans le fleuve redouté.
Ces notions altérées et bien incomplètes nous prouvent à leur manière Tunité d'origine du genre humain. Quand les enfants d'Adam sont venus peupler TAmérique , ils y ont apporté des principes que le temps et les passions ont diminués, altérés et enveloppés de nuages. Ce sont des lambeaux déchirés et obscurcis ; mais , en les étudiant sérieusement, on y retrouve la trace des vérités révélées.
Telle était la région, privilégiée à beaucoup d'égards, tels étaient aussi les sauvages que les Européens découvrirent dans le xvi^ siècle.