‹ Le ParaguayChapitre 4 sur 24 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Jean de Solis à Rio-Janeiro [1«^ janvier 1516). — Sébastien Cabot construit un fort (1825). — t^èdre Mendoza, premier gouverneur du Paraguay (1653), en butte aux hostilités des indigènes, fonde Buends-Ayrès et PAsSomption. — Histoire de Maldonata. — Gouvernement d'Alvares Nufiez Cabeça-de-Vaca. — Alvarez parcourt le pays, rencontre plusieurs tribus, entre autres les Guaranis, les attire par ses procédés, les défend contre les AgazeS et les Gaycurus , remonte le Paraguay jusqu'au lac Karayës, pénètre dans Tlle des Orejones et dans d*autres contrées encore inconnues. — Revenu à T Assomption après bien des périls, il est dépouillé du pouvoir par des conspirateurs que ses vertus importunent, retenu prisonnier pendant six mois, puis transporté en Europe. '^ L'Bspagne proclame son innocence et récompense ses Sertices.

Le l** janvier 151b, Jean de Soiis, grëttd pilote de Câstille, arrivait dans TAmériqUe méridionale, et pénétrait dans un port formé par Tembouchure d^tine rivière, quMl appelait Rio-Janeiro (rivière de Janvier), pour rappeler la date de sa découverte. Il h^osa pas s^engâgét* dans ce cours d'eau à cause des rochers et des nombt^eux écueils dont il était hérissé ; et , laissant le valâseau dans le port , il se mit à longer la côte avec sa chaloupe. Il parvint ensuite à Tentrée d'une baie, où il remarqua le grand fleuve de la Plata dont nous avotis parlé, et auquel il donna totlt d'abord sou propre nom. Il se tenait sur une prudente l'éserve, se gardatlt

bien de s'aventurer dans ce pays inconnu , parce qu'il se défiait des dispositions des indigènes ; mais les Indiens, à force d'astuce et d'habileté, parvinrent à le rassurer et à le faire tomber dans leurs pièges. Ils simulèrent les sentiments les plus hospitaliers , mirent à ses pieds ce qu'ils possédaient, comme pour le lui offrir, et l'attirèrent ainsi dans un bois voisin où il ne fit pas difficulté de pénétrer avec eux. A peine y était -il entré, lui et un petit nombre de ses compagnons, que d'autres sauvages, cachés derrière des broussailles, décochèrent une grêle de traits contre les étrangers, et bientôt Jean de Solis tomba mort avec les siens , victimes de son entreprenante témérité. Les cannibales dépouillèrent les corps de ceux qu'ils venaient de tuer, allumèrent un grand feu sur les bords de la mer, "firent rôtir leurs chairs, et les mangèrent en vue des marins restés dans la chaloupe. Ceux-ci, trop peu nombreux pour espérer de pouvoir châtier les cannibales , regagnèrent leur navire et reprirent le chemin de l'Espagne.

Quelques années plus tard, d'autres Européens essayèrent de pénétrer au Paraguay ; ils furent massacrés comme leurs devanciers. Cependant , en 1525 , Sébastien Cabot eut un meilleur sort. Ce hardi navigateur , d'origine vénitienne , n'en était pas alors à ses débuts. Dès 1496 , accompagné de son père et de ses frères , il avait traversé les mers , et avait pris possession de Terre - Neuve , ainsi que du continent voisin , au nom d'Henri VII, roi d'Angleterre. Mais les Anglais avaient négligé de tirer parti des talents de Cabot, et ce mérite méconnu vint offrir ses services à Charles- Quint, qui savait attirer les hommes capables d'ajouter à sa gloire. La réputation de Cabot lui valut le titre de grand pilote, et décida des négociants de Séville à

conclure avec lui un traité, par lequel il s'engageait à se rendre au Paraguay, à charge par eux de couvrir les frais de Texpédition. Les commerçants mirent à sa disposition quatre vaisseaux quMls espéraient voir revenir chargés de trésors, parce qu'ils avaient beaucoup entendu vanter les richesses de ce nouveau pays ; ils furent dégus dans leur attente ; toutefois l'entreprise aboutit à de sérieux résultats. Après une traversée difficile , Cabot reconnut la rivière de Solis, qu'il nomma la Plata par suite d'une erreur déjà signalée ; il construisit, sous le vocable du Saint-Esprit, un fort, connu sous le nom de t(yur Cabot, y laissa garnison, remonta le Paraguay. Il eut à lutter contre une peuplade indienne qui lui tua vingtcinq hommes , et lui fit trois prisonniers ; mais il était assez fort pour infliger un châtiment rigoureux aux sauvages qui l'avaient attaqué; aussi ceux qui avaient massacré ses soldats furent - ils passés au fil de l'épée : les autres durent acquitter une forte rangon.

Après cette expédition relativement importante, le grand pilote , persuadé que sa présence était utile au Paraguay pour obtenir des indigènes le respect de la colonie naissante, envoya son trésorier en Espagne, afin d'y porter le butin pris à l'ennemi , et de présenter à l'Empereur un mémoire dans lequel Sébastien Cabot indiquait les mesures à prendre pour assurer la possession du pays à l'autorité du monarque ; il terminait en conjurant l'Empereur d'envoyer en Amérique de nouveaux secours qui permissent de se défendre à la fois contre les Indiens et contre les Portugais.

Charles-Quint accueillit favorablement la requête et promit d'y faire droit. Cependant des affaires plus ui^entes, des soucis plus pressants absorbèrent son attention et ses ressources. Après deux années d'une attente toujours trompée, le vaillant capitaine, .à bout de res-

sources , revint en Espagne pour presser le départ d'une nouvelle expédition. Ses conférences arec le monarque obtinrent cette fois plein succès, et bientôt on apprit que le grand échànson du souverain , Pèdre de Melidoza , était nommé gouverneur des possessions du Paraguay, avec mission de former près de la Plata un établissement asse2 considérable pour tenir contre les attaques des ennemis.

En ce temps où le crédit public n'était pas développé , il fallait en appeler à l'initiative privée, et susciter des sacrifices personnels auxquels on consentait en vue de ôervit* le pays , d'acquérir de la gloire , et de se ménager pour l'avenir la perspective de compensations matérielles. Telle fut la voie suivie par Charles-Quinte Mendoza, en reconnaissance de sa nouvelle dignité, souscrivait l'obligation de transporter à ses frais au Paraguay mille hommes, cent chevaux, des munitions de guerre, des médecins, des remèdes pour les malades et des provisions de toute espèce, tl s'engageait aussi à construire trois fortei^esses et à organiser de petites co* lonies partout où cela serait possible et opportun. Enfin il devait emmefier avec lui huit religieux espagnols, pour évangéliser les indigènes , et pourvoir à leur frugal entretien. « L'Empereur, dit le P. Charlevoix, fit ôonnattre à Mendoza qu'il chargeait sa conscience des injustices et des vexations dont les Indiens auraient à souffîrir ; leur conversion à la religion chrétienne étant Ce que le souverain a le plus à cœur, il ne fera aucune grâce à quiconque sur cet article, d

La petite flotte partit d'Espagne en 1S35; après Une période de calme, une violente tempête dispersa les Vaisseaux, et Diègue de Mendoza, qui accompagnait son frère Pèdre, dut chercher un abri aux tles Saint- Oabriel, pendant que le gouverneur entrait dans le port

de Rio-Jatieiro. Là le caractère inquiet et facilement impressionnable de Pèdre prit ombrage de Jean Osorio, son lieutenant. Se laissàht influencer par les ennemis du brave officier, il crtit avoir tous ses ordres un adversaire qui conspirait contre son autorité , et le fit poignarder. QUafld , à son arrivée , Diègue apprit cette exécution ti^op âomolalrô poUf né paë inspiret* des remohis, son amour de la justice, son attachétnéfit pour son f^ère s'alarmèrent à Tenvi ; dans sa douleur il anhodça qu'une si déplorable t)récipitatioii attirei*ait sur Tentreprifie la malédiction divine j et cette sorte de prédiction i^eçut un douloureux accomplissemeht.

Dès que touë les Espagtiols furent réunis , Pèdre fixa son premier établissement sur une pointe de tei^faiii qui avancé dans le fleuve vers le nord , et y fit tracét le t)lan d'une ville qu'il appela Buenos -Âyres (bon al^), à cause de la salubrité dil climat; liiais les difficultés et les épreuves ne tardèrent pas à s'accumuler autour de cette fondation. Les indigènes . voyaient avec déplaisir les Européens se fixer si près d'eux ; au liett dé seconder leurs efforts , ils s'appliquaient à les entra vét' , opposaient à toutes les demandes d'opiniâtres refus, et, comme les démarches amiables échouaient complètement, Mendoza résolut de leur envoyer trois centë soldats, avec mission d'obtenir des échanges afin de nourrir les colons, qui n'avaient pris aucune mesure pour pouvoir ensemencer la terre et s'adonner à l'élève dtt bétail. Cette expédition échoua; deux cent vingt hommes périrent de la main des sauvageiï , et les premières victimes furent ceux qui avaient contribué à la mort d'Osorio. Les survivants se hâtèrent de rentrer & Buenos -Ayres, pour annoncer qu'il fallait se préparer à faire la guerre et à supporter toutes les extrémités de la famine. Mendoza comprit alors qu'il

avait tout à redouter de la cruauté des indigènes; ne voulant pas leur laisser prendre Thabitude de répandre impunément le sang des chrétiens, il défendit, sous peine de mort, de franchir Tenceinte de la ville, et fit placer partout des sentinelles , avec ordre de tirer sur quiconque voudrait enfreindre la consigne.

Cependant une femme, appelée Maldonata, égarée par la crainte de mourir de faim , parvint à tromper la vigilance des gardes et à sortir de Buenos - Ayres ; à peine en possession de la liberté , elle en redouta les périls , erra quelque temps dans la campagne sans rencontrer personne; puis, apercevant au loin une caverne, elle se dirigea de ce côté pour y chercher un refuge. Quel ne fut pas son effroi , quand elle y rencontra une lionne, que son imagination supposait déjà prête à tomber sur elle comme sur une proie facile et assurée 1 Mais cette bête, ordinairement si féroce, au lieu de menacer la fugitive , fixa sur elle un œil suppliant : elle allait mettre bas, et semblait réclamer un service. L'Espagnole lui prêta secours, et la lionne, heureusement délivrée, témoigna sa gratitude par des caresses; les jours suivants, elle alla chercher de la nourriture et en offrit une part à sa libératrice. Ainsi continua-t-elle tant que ses lionceaux la ramenèrent à la caverne; puis elle disparut, et alors Maldonata, obligée à sortir de la retraite pour chercher sa subsistance , fut aperçue par des indigènes , qui épai^èrent sa vie en lui faisant subir une dure captivité. Ses compatriotes profitèrent d^une tolérance de sortie pour aller la délivrer et la ramener à Buenos-Ayres. Mendoza 86 trouvait alors en voyage, et le gouverneur provisoire, aveugle observateur de la consigne, fit conduire la pauvre femme dans la plaine, avec ordre de Tat^ tacher à un arbre et de Ty abandonner, afin que les

bêtes féroces de la contrée vinssent l'y dévorer. Deux jours plus tard, les agents de Tautorité, qui avaient obéi bien à contre-cœur, se rendirent avec anxiété au lieu du supplice. A leur grande surprise, ils trouvèrent leur compatriote gardée par une lionne, qui s^éloigna dès qu^elle vit les soldats , comme pour leur permettre de s'approcher. Alors Maldonata leur raconta la touchante histoire de ses relations avec cet animal. A son récit, les Espagnols, émus, la délièrent et remmenèrent avec eux à Buenos -Ayres. « Sur leur rapport, le commandant, dit le P. Charlevoix, comprit enfin qu'à moins de paraître plus féroce que les lions eux-mêmes, il ne pouvait pas se dispenser de faire grâce à une femme que le Ciel avait protégée d'une fagon si évidente. » Les détails de cette aventure paraissent si peu vraisemblables, qu'on serait tenté d'en contester l'authenticité; cependant plusieurs témoins contemporains, dignes de foi , déclarent que de leur temps personne ne la révoquait en doute.

Les horreurs de la famine diminuèrent à Buenos- Ayres , grâce aux vivres apportés du Brésil , et à un déploiement de forces militaires qui décida plusieurs tribus à s'allier avec les Espagnols. Mais l'approvisionnement de la nouvelle ville resta fort insuffisant , et l'extrême difficulté d'obtenir des peuplades voisines un concours permanent décida le gouverneur à fonder, dans l'intérieur des terres, un autre établissement qui fût plus à Tabri des ravages des indigènes. C'est alors qu'il fit construire un fort à trois cents lieues de la mer, dans une position ravissante, à la jonction du Parana et de l'Uruguay. Ce fort attira les colons , et devint une cité prospère sous la protection de la sainte Vierge. C'est l'Assomption, c'est-à-dire la capitale du Paraguay, tel qu'il existe de nos jours.

Mendoza ne jouit pas du fruit de ses travaux. Tombé dangereusement malade, il conçut un vif désir de revoir son pays , et dès qu'il se crut en état de supporter la mer, il s'embarqua plein de tristesse, toujours poursuivi pstr les remords que lui inspirait Texécution d'Osorio. Il eut beaucoup à souffrir' pendant la traversée, manqua de provisions, fut réduit à user d'al|-T meqts corrompus, fut frappé d'aliénation mentale, et mourut dans un accès de fureur.

Nous ne parlerons pas de tous les gouverneurs qui se succédèrent au Paraguay, parce que notre but est bien moins de raconter leur histoire que de faire connaître celle des Réductions ; mais il en est uq , entre autres , que nous ne saurions passer sous silence ; c'est Alvarez-Npnez C^beça-de-Vaca, qui fut envoyé en Amérique pinq ans après I9 construction du fort de TAssopiption. @on grand-père avait été un de^ conquérants et des gouverneurs des îles Canaries ; après avoir dépensé tout son bien au service du pays, il avait été réduit, pour achever son œuyre , à faire up emprunt considérable , et à donner comme caution denx de ses fils ^^ otj}ge. Dès qu'il fut chargé du gouvernement du Psr^r guay, Alvarez, digpe d'un tpl aïenl^ ne voulut voir dan9 son importante mission que le moypn 4p 3e rendre utile à sa patrie , et de propager la vérité d^ps une contrée 01^ elle lésait si géni^r^leinent ignorée. Un armement considérable était népessaire pour rendre confiance à }g colonie découragée. Le nouveau gouverneur voulut copr tribuer à la dépens^ pi^r un don de 8,000 ducats qu^ formaient tout son ^voir; ce fut par cet actp géni^i'euï qu'il entra, pour ainsi dire, en fonctions.

Arrivé en lb41 à l'île Saipte - Catherine 9 il prit possession du territoire au nom de son souverain ; il se mit bien vite en bonnes relations avec les (labitants,

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lauF fît de petits cadeaux et gagna tellement les cœurs, qu'au bout de quelques jours, à son départ, ce fut une explosion de regrets. Plusieurs d'entre eux voulurent raccompagner pour être ses guides et pourvoir à ce qu'il ne manquât de rien.

Il se dirigea d'abord vers Buenos -Ayres, puis se rendit à l'Assomption, et il voulut faire cette longue route à pied ou à cheval, afin de mieux connaître le pays, et d'entrer immédiatement en communication avec les indigènes. Il traversa d'abord des contrée^ désertes, et eut à franchir trois rivières importantes, le Parana, l'Iguaza et le Cibogi. Ce dernier cours d'eau roule sur un lit de pierres si régulièrement disposées qu'on dirait un canal creusé de main d'homme. Pour empêcher les chevaux d'être emportés par la rapidité de son courant» il fallut les attacher les uns aux autres, afin de les rendre forts par leur union. Ce voyage fut marqué par des incidents très périlleux. Partout Alvarez donnait l'exemple de la bonne humeur, du sang-frpid et de Tintrépidité. Toujours le premier à la peine, il soutenait le moral et fortifiait l'espoir de ses compagnons.

Arrivé dang un pays peuplé, il vit beaucoup d'Indieos, chargés de fruits et de provisions, venir if sa rencontre pour lui rendre hpnimage. C'étaient des Guaranis , agricult^^urs qui récoltaient Ip maïs , le manioc, et nourrissaient des animaux de basse -cour, tels que les oies, les poules, les perroquets et les porcs. Leur nom signifie guerrier; il s'étendait à diverses peuplades d'habitudes et de caractères fort difi'érents , quelquefois redoutées à cause de leur penchant a)| brigandage ; mais en général elles sp distinguaient par la douceur relative de leurs habitudes. Leur taille médiocre, leur teint olivâtre et Ipurs traits irréguliers, ne constituaient pas un type digne d'.êtrp cité. A p^rt

quelques tribus qui consacraient une petite partie de leur temps à cultiver la terre , les autres ne savaient que pêcher, chasser et guerroyer. Toutes déployaient une habile intrépidité à se défendre contre les attaques des bêtes féroces , et à se procurer le gibier dont elles avaient besoin pour vivre. Parmi les animaux les plus redoutables , les tigres étaient ceux contre lesquels ces indigènes luttaient avec le plu s de succès. Ils employaient un procédé qui exigeait beaucoup d'adresse et de courage. Quand deux sauvages voulaient tuer un tigre , ils Tattendaient au passage fréquenté par Tanimal, en se plaçant à chaque côté du déûlé. Au moment où le tigre s'élançait, les chasseurs croisaient leurs lances pour lui barrer le chemin. La bête furieuse cherchait alors à surmonter Tobstacle; et à ce rapide moment, Tun des chasseurs, visant la tête, la pergait d'une flèche entre les yeux. Le tigre tombait, et les deux Indiens s'empressaient de lui porter les derniers coups.

Le nouveau gouverneur accueillit cette peuplade de Guaranis avec son affabilité ordinaire , et le bon accueil qu'elle regut encouragea d'autres tribus à l'imiter; de proche en proche , on répandait , avec la nouvelle de l'arrivée d'Alvarez, la renommée de ses attrayantes qualités , et on lui apportait des vivres , pour lesquels il s'empressait d'offrir une généreuse rémunération. Une fois, cependant, cette bonne harmonie fut menacée par une peuplade de Guaranis armés qui se présentèrent avec la résolution de lui barrer le passage et de l'obliger à la retraite ; mais il parvint à triompher, par sa bonté , de ces natures sauvages ; il leur fit comprendre ses intentions pacifiques^ prouva que leur intérêt leur prescrivait d'y correspondre, et réussit à les apaiser.

Après cette rencontre, sa marche à travers le Paraguay n'eut plus de sérieux obstacles à surmonter. Elle

ressemblait à celle d'un souverain qui venait prendre possession de ses États. Les Guaranis du voisinage accouraient sur son chemin ; de plus éloignés lui envoyaient des députés pour le complimenter, et tous s'unissaient dans une commune allégresse. Alvarez, de son côté, ne négligeait rien de ce qui devait attirer à lui les indigènes; il usait envers eux des meilleurs procédés, ne tolérait pas à leur égard la moindre injustice, interdisait ce qui eût élé de nature à les froisser, et punissait avec rigueur les infractions à cette double défense.

A TAssomption , il regut un accueil enthousiaste des troupes et du peuple , qui bénissaient la Providence de ravoir choisi pour leur gouverneur; mais un certain nombre de fonctionnaires malveillants et prévaricateurs voyaient avec déplaisir sa venue, parce qu'elle contrariait leurs desseins. Us s'étaient expatriés dans l'espoir de faire rapidement fortune à l'aide de moyens illicites , et ils craignaient avec raison de rencontrer un obstacle dans la volonté droite et loyale d'Alvarez. Dès les premiers temps , il travailla sans relâche à réprimer les abus, à punir les injustices, à établir à la fois Téconomie dans les finances et la discipline dans l'armée. Ces importantes réformes lui suscitèrent de violentes hostilités, qui alarmèrent son amour du bien sans le décourager; et quand il eut obtenu de ce côté les améliorations désirables , il s'occupa sérieusement de Buenos- Ayres, abandonné de ses habitants parce qu'ils n'y trouvaient plus les ressources nécessaires à leur existence : il les y ramena par d'intelligentes mesures qui améliorèrent leur sort.

Une de ses plus constantes préoccupations était de s'attacher les pauvres sauvages dont il se voyait entouré ; il avait un immense désir de leur être utile, et,

comm6 il ne connaissait pas de plus grand service à leur rendre que de leur procurer les lumières du christianisme , il secondait de tout son pouvoir les religieux venus en Amérique pour les évangéliser. Il procurait aux sanctuaires du vrai Dieu les ornements et les vases sacrés, pour que la pompe des cérémonies attirât les infidèles aux instructions ; il se montrait lui-même très exact aux offices, et tâchait de pratiquer dans toute sa conduite les vertus les plus capables de faire aimer la religion qui les inspire.

Toujours occupé de combattre le mal, il voulut donner beaucoup de publicité aux bienveillantes intentions de l'empereur , et faire connaître Tesprit d'équité qui devait présidera son administration. Dans ce but, il réunit en une nombreuse assemblée les Espagnols et les Indiens les plus notables. « Les indigènes sont pressurés, dit-ii; on exige d'eux plus de services qu'ils n'en peuvent rendre : à l'avenir, leurs redevances subiront une importante réduction. Ils se nourrissent de chair humaine, cette coutume barbare doit être abolie. »

Les colons européens sont, de leur côté, sous le poids de si lourds impôts, que plusieurs ont perdu tout leur avoir et sont réduits à l'indigence. Le gouverneur annonce la suppression des charges trop onéreuses : il vient personnellement en aide à ceux de ses compatriotes qui ont le plus souffert des exactions commises par les fonctionnaires de l'État. De tels actes lui concilient de plus en plus l'opinion publique, et lui attirent la reconnaissance des opprimés, en lui aliénant davantage l'esprit des oppresseurs.

Bientôt Alvarez eut l'occasion de prouver aux indigènes que sa bonté n'était pas de la faiblesse, et que ses alliés trouveraient près de lui, quand ils le mériteraient, les secours d'une protection énergique. Les

Guaranis, qui Tavaient accueilli dès Torigine avec tant d'empressement et de déférence, avaient à se défendre contre lesÀgazes, renommés pour leur taille élevée, leur perfidie, leur férocité et leur passion pour le vol. Ils devaient aussi repousser les Gaycurus, dont Torgueil et la forfanterie dépassaient toute mesure. Alvarez résolut de châtier ces audacieux guerriers. Il eut facilement raison des premiers et dirigea lui-même contre les seconds un petit corps d'armée, composé d'Européens, et de Guaranis , qui portaient dans leurs expéditions des bonnets de plumes sur la tête et de brillantes plaques de métal sur le front. Ils connaissaient exactement la position occupée parles Gaycurus; grâce à leurs indications, Alvarez réussit à cerner les ennemis en ne leur laissant qu'une issue du côté de la montagne. Ils furent investis pendant la nuit , et on put en approcher assez pour entendre le son de leurs tambours et les propos désordonnés de leur arrogance. Suivant la coutume qu'ils avaient adoptée quand ils croyaient leurs ennemis dans le voisinage, ils défiaient toutes les nations du monde de venir les attaquer : « La terre nous obéit , disaient-ils , parce que nous sommes les hommes les plus valeureux du globe. »

Au point du jour, ils sortent de leur camp, et aperçoivent les troupes européennes. « Qui êtes-vous, s'écrient-ils, pour oser venir à nous? » Un Guaranis leur répond : « Ce sont les vengeurs des Indiens que vous avez massacrés. — Qu'ils approchent; nous les traiterons comme ceux qui ont succombé sous nos coups. » A ces mots, ils lancent des tisons enflammés, courent à leurs cabanes pour y prendre des arcs , des flèches, et reviennent attaquer les Espagnols avec furie. Mais tout à coup une décharge d'artillerie les frappe de stupeur. Ils tombent comme foudroyés ou {tiennent

la fuite en désordre. Ils étaient quatre mille; quatre cents furent prisonniers, un assez grand nombre fut tué; les autres se réfugièrent dans les montagnes. ;

Cette défaite fit sensation dans le pays : plusieurs tribus vinrent alors rechercher Tatliance des Espagnols , et les vaincus eux-mômes envoyèrent au gouverneur des représentants chaînés de demander la paix, en promettant pour l'avenir respect et soumission. Cette démarche répondait aux vœux d'Alvarez. Il aurait pu les réduire parla force; mais il préférait de beaucoup les attirer par des bienfaits, et répandre dans leurs familles les lumières de TÉvangile. Malheureusement il y avait de nombreuses difficultés à vaincre pour les amener à des mœurs chrétiennes. Divisés par la jalousie et de profondes inimitiés en trois nations rivales , les Gaycurus sont durs, féroces et adonnés à Tivrognerie. Ils vivent de rapines , vendent le butin qu'ils n'emploient pas à leur usage personnel , et répandent la terreur partout où ils passent. Ils mettent leur bonheur à boire la chica jusqu'à en perdre la raison, et font consister la gloire à braver la souffrance. Aussi ajoutent-ils aux douleurs que les enfants endurent naturellement celles que leur imagination barbare leur a suggérées. L'enfant, à peine né, doit supporter le percement de ses oreilles, auxquelles on suspend de grossiers colifichets. Plus tard, ce sera leur lèvre inférieure qui sera perforée, pour pouvoir porter de prétendus bijoux. Leurs cheveux sont arrachés à mesure qu'ils poussent ; on laisse seulement aux garçons deux étroites couronnes , qui entourent le toupet placé sur le haut de la tête. Leur corps est peint en noir jusqu'à quatorze ans , et en rouge de quartorze à seize. On arrache leurs sourcils , sous prétexte d'éclaircir leur vue ; et on réussit ainsi à leur donner un air redoutable avec une affreuse physionomie. A seize ans, ils sont reçus

soldats par un vétéran de renom. Toute la nation s'assemble pour assister à la cérémonie ; le récipiendaire doit subir de pénibles épreuves : les cheveux d'une de ses deux couronnes sont arrachés ; toutes les parties de son corps sont percées avec un os pointu , et sa tête est arrosée du sang qui jaillit de ses blessures; son toupet est tressé , secoué , tiré avec violence , puis enveloppé d'un réseau. S'il a tout supporté sans se plaindre , il est déclaré guerrier, traité avec honneur ; et, en dehors du service militaire, personne, si ce n'est le cacique, c'est-à-dire le chef de la tribu , n'a le droit de lui commander.

A vingt ans, le guerrier qui n'a pas démérité est déclaré vétéran ; son toupet est coupé , sa couronne de cheveux est diminuée; son corps, enduit de cire fondue ou de graisse de poisson, est peint de diverses couleurs; sa tête est ceinte d'un bandeau de fil rouge ; de petites plumes artistement arrangées lui servent d'ornements. Le jour où il reçoit ce nouveau titre, il chante des airs martiaux, en frappant avec une calebasse un ballon rempli d'eau ; il subit de nouveau l'épreuve des os pointus, avec lesquels sept soldats de son choix doivent percer les diverses parties de son être ; puis il est armé d'un arc, de flèches, d'un macana, et d'une espèce de couteau fait d'une mâchoire de poisson. La discipline militaire est d'ailleurs très rigoureuse : toujours en garde contre les surprises, les guerriers doivent veiller, observer scrupuleusement la consigne , et subir sans murmurer une carrière de fatigues et de périls.

Le sort des filles n'est pas plus séduisant. De bonne heure elles sont appelées à un travail manuel qui souvent dépasse la mesure de leurs forces ; elles sont durement traitées, et ne contractent avec leurs parents aucun de ces liens doux et forts qui constituent la fa-

mille. Les enfants obéissent et reçoivent les coups tant qu'ils sont les plus faibles ; ils frapperont à leur tour les parents quand ils seront les plus forts. Le mariage n'améliore pas la condition des filles : condamnées à un labeur sans relâche, traitées comme des esclaves, elles peuvent ôtre renvoyées d'un jour à l'autre par le mari qui les a choisies : son caprice est sa loi. Il suffit que les époux cessent de se convenir pour être autorisés à se séparer ; mais l'extrême dépendance de la femme l'empêche ordinairement d'user d'une faculté créée presque exclusivement en faveur du maître du logis.

Toute une bourgade s'abrite sous un immense hangar divisé par des cloisons en trois vastes compartiments. Celui du milieu est occupé par le cacique, dont le pouvoir héréditaire est absolu, et qui, en temps de paix, y demeure entouré de sa famille et de ses officiers.

La peuplade vit de poissons, et de bêtes féroces telles que les tigres, les lions, les ours. Elle se nourrit aussi de vipères et de couleuvres, et en mange impunément parce qu'elle s'y est habituée dès l'enfance.

Elle a de loin en loin ses jours de fêtes ; au retour d'une expédition heureuse , les maris triomphants rapportent à leurs femmes les chevelures de leurs ennemis. Ces trophées sont attachés à un poteau , et les danses commencent avec les chants composés à la louange des vainqueurs.

Dans d'autres circonstances on organise des courses où on simule une petite guerre ; les femmes sont d'un côté, les hommes de l'autre, et les deux bataillons luttent avec un acharnement qui dépasse trop souvent la mesure assignée aux tournois. Toutes les fêtes se terminent par d'abondantes libations qui produisent l'ivresse, c'est-à-dire les querelles et les rixes.

La lune et les étoiles figurent parmi les divinités in-

voquéds par les Gaycurus. S'ils se croient menacés d'un violent orage, ils prennent leurs armes, sortent de leurs bourgades avec femmes et enfants, et poussent de grands cris; ils espèrent, en agissant ainsi , mettre en fuite le démon qui suscite la tempête.

A la mort d'un cacique ou d'un autre personnage considérable , la tribu en deuil adopte les signes extérieurs de la tristesse ; on ne se peint plus ni le corps ni le visage, on ne mange plus de poisson, le mets préféré entre tous les autres, et on prépare de pompeuses obsèques. Le cadavre de celui qu'on a perdu est revêtu des plus somptueux vêtements avant d'être enterré ; on égorge en son honneur un certain nombre de membres de la tribu, destinés à l'accompagner dans l'autre monde.

Ce rapide coup d'œil , jeté sur une des nombreuses tribus indiennes qui habitent le Paraguay, suffit pour donner une idée des obstacles presque insurmontables à vaincre pour les civiliser, et montre quelle eût été l'impuissance des efforts humains, si la grâce d'en haut ne les avait pas fécondés ; Alvarez réussit à l'attirer sur ses œuvres par ses vertus et son dévouement éclairé. Les indigènes venaient à lui, recherchaient sa protection, et acceptaient des conditions dictées par un esprit de bienveillance et d'équité. Le gouverneur s'occupait à la fois de leurs intérêts matériels et moraux ; tandis qu'il cherchait à éclairer leur esprit, il travaillait à diminuer leurs souffrances physiques en créant des routes, et en faisant conclure avec eux des échanges qui leur étaient favorables.

Désireux de bien connaître le pays, il voulut qu'un officier d'élite remontât le Paraguay, dont on ne connaissait pas encore la source. Cet Espagnol, après avoir exploré les rives du fleuve, parvint au beau lac Karayès, situé à vingt- cinq lieues de l'Assomption , et arriva dans

une rade ravissante, qu'il appela le port des RoiSj parce qu'il y entra le jour de TÉpiphanie. Alvarez, auquel il fit un rapport séduisant sur ses découvertes , voulut vérifier Texactitude des faits qui étaient relatés, fit le même parcours que son capitaine, admira comme lui le port des Rois, se hâta d'entrer en relations avec les indigènes de cette contrée privilégiée, et fut accueilli avec un respectueux empressement. Trouvant chez eux des idoles de pierre et de bois , il leur enseigna Texistence d'un seul Dieu ; après beaucoup d'efforts, il leur persuada de Tadorer, et de laisser brûler leurs fausses divinités. Ils s'appelaient Karayès, comme le lac sur les bords duquel ils vivaient; ils cultivaient la terre fertile où ils s'étaient établis et se distinguaient par la douceur relative de leurs mœurs. On les nommait aussi Orejones, comme l'tle charmante dans laquelle ils passaient leur vie. Nourris par les beaux poissons du lac et l'abondant gibier de la forêt voisine, ils mangeaient aussi d'excellents fruits qui croissaient sans culture dans une terre arrosée par de nombreux ruisseaux, sous un climat frais et tempéré. Orejones veut dire grandes oreiUes. Ils étaient ainsi appelés parce qu'ils avaient coutume de se percer les oreilles de gros trous qui les rendaient difformes.

La douceur de la température, la fertilité du sol et les avantages exceptionnels que présentait cette contrée séduisirent les Espagnols venus à la suite du gouverneur; ils le prièrent alorsde leur permettre d'y fixer leur demeure, au détriment de la mission qu'ils tenaient de Charles-Quint. Alvarez les rappela au devoir en termes que l'histoire a recueillis. « Nous n'avons pas quitté l'Espagne, leur dit-il, nous ne sommes pas venus si loin pour chercher de bonnes terres , nous créer de gros revenus, et mener dans Tobscurité une vie molle et oisive.

En VOUS entendant, je crois voir des enfants qui, pour recueillir des pommes, négligent des trésors. Si Fempereur nous a envoyés en Amérique , ce n'est pa» pour y servir nos intérêts personnels ; c'est pour conquérir des provinces à l'Espagne , lui assurer la possession des richesses qu'elles renferment, et travailler à la conversion des sauvages. Dussions-nous perdre la vie ou la passer dans des travaux plus pénibles que les fatigues déjà supportées, notre honneur et notre devoir nous commandent de répondre à la confiance de notre souverain. Je vous donnerai l'exemple, et vous le suivrez, si vous êtes dignes du nom que vous portez. » Ces nobles paroles exercèrent sur ses compagnons une salutaire influence; ils renoncèrent à leur égoïste projet, et promirent de suivre leur chef partout où il croirait devoir les conduire.

Le gouverneur fit alors de nouvelles excursions, visita des territoires encore inexplorés, et, se dirigeant vers le Pérou, il arriva dans une bourgade de huit mille cabanes, au centre desquelles s'élevait une tour construite avec de grandes poutres, terminée en pyramide , et couverte d'écorces de palmiers : c'était le temple d'un énorme serpent, adoré par les habitants et nourri de chair humaine. Alvarez n'hésita pas à aborder le chef de la peuplade; il se mit en rapport avec les familles les plus notables , leur expliqua le but de sa démarche , et leur persuada de se placer sous son protectorat. Il reprit ensuite le chemin de l'Assomption ; mais il n'y arriva qu'après avoir éprouvé des privations de tout genre, qui plus d'une fois mirent se vie en péril. Des pluies torrentielles produisirent une inondation subite ; le pays submergé ressemblait alors à une vaste mer ; la navigation des rivières devenait extrêmement périlleuse, et les eaux étaient si malsaines , qu'on ne pouvait en boire

sans tomber malade. Alvarez fut grièvement atteint ; cependant il continua sa marche, et en avril 1544 il rentrait à TÀssomption , bénissant Dieu de la protection visible dont il avait recueilli les bienfaits, toujours décidé à poursuivre le but élevé de ses efforts et à déployer pour l'atteindre une constance inébranlable. Mais le temps de Tépreuve était arrivé ; au lieu de continuer à rendre au pays les services dont les habitants savaient apprécier l'importance , il dut se préparer à Tédifier par la patience et le courage avec lesquels il allait supporter la persécution.

A son retour, il trouva la ville dominée par un parti qui voulait s^emparer du pouvoir, soustraire peut-être la colonie à Tobéissance envers T Espagne, et, en tout cas, se débarrasser d^un gouverneur odieux à leurs yeux, parce qu'il mettait un frein aux passions désordonnées; et protégeait les faibles contre les excès des puissants. Les ambitieux n'avaient d'abord , autour d'eux , trouvé aucun écho ; mais peu à peu leur audace et leurs calomnies avaient gagné des adhérents, les bons en étaient venus à trembler, et la conspiration comptait deux cents complices recrutés au sein de cette masse flottante qui , se tournant ordinairement du côté du succès, fléchit le genou devant la fortune, au lieu de s'incliner devant la loi. Alvarez était malade, et Salazar , son lieutenant, s'était laissé dépouiller de la plus grande partie de son autorité. Les circonstances parurent favorables aux conjurés ; ils résolurent d'en profiter , commencèrent à répandre le bruit que le gouverneur voulait enrichir les compagnons de ses derniers voyages au préjudice des habitants, et ils ajoutèrent : « Il faut à tout prix empêcher cette iniquité ; le seul moyen d'y parvenir, c'est de lui ôter le pouvoir dont il veut faire un si mauvais usage. x> Un matin (26 avril 1544), trois d'entre eux^se

dirigent vers la demeure d'Alvarez, que la souffrance oblige à garder le lit; ils pénètrent dans sa chambre en criant : « Liberté I Vive Tempereur I » Ils traitent le gouverneur de tyran, se déclarent les redresseurs de ses torts et les exécuteurs de la justice, devant laquelle il devra rendre compte de ses méfaits. Alvarez essaye de parler; il est réduit au silence par les révoltés, qui appliquent sur sa poitrine l'extrémité d'une arbalète , armée d'une espèce de harpon empoisonné.

Dès qu'ils apprennent ces odieux procédés, beaucoup de ceux qui avaient consenti à faire partie du complot se déclarent trompés par d'indignes meneurs ; ils ne pensaient pas en venir à de pareilles extrémités, et cherchent à se débarrasser des mattres qu'ils ont si imprudemment choisis. Mais il est trop tard. Une lutte s'engage, le sang coule , ils sont battus. Alors les révolutionnaires triomphants destituent l'alguazil et l'alcade, parce que ceux-ci veulent faire leur devoir; puis, malgré lesefforts de la multitude , qui réclame à grands cris le gouverneur si charitable pour les pauvres, si secourable pour tous, ils transportent Alvarez chez l'un d^entre eux, lui mettent les fers aux pieds et le tiennent au secret.

Ils vont ensuite chez son secrétaire, lui enlèvent tous ses papiers, le déclarent prisonnier, et livrent à leurs affidés la maison du gouverneur, après avoir détruit les pièces qui déposaient contre eux. Ses amis les plus dévoués sont arrêtés, et occupent dans la prison la place des criminels rendus à la liberté. Les usurpateurs défendent aux habitants de sortir de chez eux , et accueillent à coups de sabres ceux qu'ils rencontrent dans les rues. Durant la première journée, ce fut le règne de la terreur. Le lendemain, les insurgés osèrent publier hautement la calomnie qu'ils avaient d'abord timidement lancée dans le public; c'est qu'Alvarez voulait dépouiller

les colons au profit de ses créatures , et se soustraire à Tautorité légitime pour établir à son profit un gouvernement tyrannique. Ils parvinrent à persuader la multitude, toujours facile à séduire quand ils-agitdeTentratner au mal; et ils lui firent reconnaître comme commandant général Irala, Tun de leurs complices, qui répondait ainsi par la plus noire ingratitude aux bienfaits dont le gouverneur Tavait comblé.

Les nouveaux mattres du pays cherchent à captiver les suffrages en flattant les passions de la foule : ils permettent aux colons de pénétrer dans les bourgades indiennes pour enlever les femmes, et obliger les hommes à travailler sans recevoir de salaire. C!ontrairement aux énergiques prescriptions d'Alvarez, ils autorisent les sauvages non convertis à se nourrir de chair humaine. Le cours de la justice est interrompu, tout est au pillage et la licence est portée aux derniers excès. Une administration aussi déplorable ne tarde pas à éclairer la partie saine de la population ; victime de vils imposteurs, elle veut essayer de secouer leur joug, réclame son gouverneur, et, de concert avec les troupes, elle annonce le projet d'une démonstration armée pour le rétablissement du gouvernement régulier. Mais les insui^és, pour comprimer ce généreux élan, menacent les mécontents, s'ils se soulèvent, de faire périr Alvarez; toutefois, comme les usurpateurs redoutent toujours quelque manifestation hostile à leur pouvoir, ils demandent au généreux prisonnier une proclamation dans laquelle Alvarez défend à ses amis d'allumer la guerre civile et de prendre les armes pour sa cause.

Pendant six mois, l'arrestation se prolongea sans qu'il fût possible d'articuler le plus léger grief contre la victime , et son isolement fut complet Aucun de ses officiers ne pouvait pénétrer jusqu'à lui: une seule per-

Bonne entrait dans sa chambre : c^était une pauvre Indienne chargée de lui porter la nourriture quotidienne; et encore , à son entrée et à sa sortie , subissait-elle une minutieuse visite qui s'étendait à sa bouche et à ses oreilles. Elle marchait nu-pieds, suivant Tusage du pays, et comme on s'avisait pas de faire attention à cette partie de son corps, la courageuse femme, que son dévouement rendit ingénieuse, imagina d'insérer adroitement, entre les doigts de ses pieds, des billets écrits, plies en plusieurs doubles, qui racontaient à Alvarez ce qui se passait dans la ville ; elle lui apportait de la môme manière du papier blanc dont il se servait pour répondre à ses amis.

Cependant l'indignation publique grandissait toujours ; les révolutionnaires craignaient encore un soulèvement. Pour conjurer ce danger, ils décidèrent le départ d'Alvarez pour TEspagne. Sachant qu'on tremblait pour sa vie et que le bruit de sa mort s'était accrédité, ils admirent dans sa chambre quatre personnes investies delà confiance populaire, qui le virent quelques instants, et furent chargées de réfuter la douloureuse nouvelle ; puis ils ajoutèrent qu'ils se soumettraient à la décision de l'empereur, et que si le souverain rendait à la colonie son gouverneur, ils reconnattraient son autorité. Ils parvinrent ainsi à gagner du temps, à calmer les esprits, et les disposèrent à voir s'éloigner celui qui leur avait fait du bien. Une foule immense le suivit jusqu'au port , l'accompagnant de ses vœux et de ses reconnaissants hommages. Quoique très malade à cette époque, Alvarez recueillit le peu de forces qui lui restaient pour essayer encore de soustraire le pays au joug qui l'opprimait, en désignant comme directeur, en son absence, Jean de Salazar, homme de mérite qui aurait travaillé au rétablissement de l'ordre et de la paix; mais les

tyrans parvinrent à le faire arrôter, et l'obligèrent bientôt à s'éloigner de rAmérique.

Les compagnons de voyage d'Alvarez, et surtout deux officiers nommés Cabrera et Vanegas, étaient des hommes vendus aux nouveaux maîtres. Une fois sur le navire, ils tentèrent d'empoisonner celui qui méritait leur vive reconnaissance; mais Dieu ne permit pas la réussite du criminel complot. Bientôt le vaisseau fut assailli par une si violente tempête , que le naufrage parut inévitable aux marins les plus expérimentés.

«... Alors, dit le P. Charlevoix, les deux officiers, se croyant au moment d'être jugés, en dernier ressort, à un tribunal où la vérité ne peut être ni opprimée ni obscurcie, sentirent le poids de leurs crimes ; le cri de leur conscience les forga de se confesser publiquement, et ils reconnurent le bras vengeur de l'innocence qui armait contre eux les éléments. Cabrera ôta les fers dont Alvarez se trouvait encore chargé; il baisa ses pieds meurtris, Vanegas en fit autant, et tous deux lui demandèrent pardon à haute voix. Ils rétractèrent solennellement les calomnies qu'ils avaient publiées contre celui qui avait droit à tous leurs respects; ils ajoutèrent qu'ils s'étaient permis mille faux serments dans le but d'amener sa condamnation à mort, et qu'ils en avaient un grand repentir. Après ces humiliants aveux, ils le conjurèrent, au nom de Dieu^ de leur pardonner tant d'infamies, et de ne pas les perdre auprès du souverain. » Le charitable gouverneur, dont le cœur était inaccessible aux calculs de la vengeance, promit d'oublier le passé, et de plaider la cause de ses deux persécuteurs à la cour de Charles-Quint. Cependant, après quatre jours de mortelles angoisses, un calme inespéré vint rasséréner l'équipage, et tous tenaient en une si haute estime les vertus et les mérites du persécuté, qu'ils attri-

huèrent leur préservation à sa présence et à ses prières.

«... Mais à peine le danger du naufrage était-il passé, continue Tbistorien que nous venons de citer, et déjà la crainte du jugement de Dieu faisait place dans le cœur des coupables à celle de la justice bumaine; les promesses de leur victime les rassuraient d'autant moins que Taveu de leurs crimes avait été public... Dès son arrivée en Espagne, Vanegas mourut subitement sans pouvoir proférer une seule parole ; à la même époque, Cabrera tuait sa femme, puis il expirait dans un accès de frénésie. »

Plusieurs autres ennemis du gouverneur, restés en Amérique, reçurent promptement le châtiment de leurs crimes. Son innocence fut proclamée; mais il ne re^ tourna pas en Amérique, fut nommé membre du conseil des Indes, reçut une pension de deux mille écus d'or, occupa longtemps encore dans Taudience royale de Séville une place où il ne manqua pas de rendre de précieux services, et couronna par une mort chrétienne une vie dévouée à la patrie et à la religion. «... Si le souverain le récompensa de son mieux, il ne le dédommagea pas de tout ce que ce fidèle sujet avait souffert, et ne lui tint pas compte de la manière héroïque avec laquelle il avait supporté de si indignes traitements: tant il est vrai qu'il existe des vertus dont Dieu seul peut être le rémunérateur! »

Nous avons raconté avec quelques détails l'histoire du gouvernement d'Alvarez au Paraguay, parce qu'elle abonde en avertissements et nous inspire de salutaires réflexions. Elle nous enseigne à placer plus haut que la terre notre espérance et notre légitime ambition. Elle nous montre la lutte, sans cesse renaissante en ce monde, du mal contre le bien; la possibilité, mais aussi la fragilité, de son triomphe. Elle nous manifeste l'in-

tervention de la Providence qui dit aux méchants comme aux flots irrités de la mer: « Vous nMrez pas plus loin. » Elle nous rappelle enfin que si le juste est exposé à la persécution, Tépreuve ne dépasse jamais la limite de ses forces, qu'elle donne un nouveau lustre à sa vertu, et couronne ses travaux de mérites que Dieu se charge de récompenser.

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