‹ Le ParaguayChapitre 5 sur 24 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Abus des commandes de Yanaconas et de Mitayos. — Efforts de TÉglise catholique pour protéger les pauvres indigènes. — Les fhinciscains sont les premiers missionnaires qui pénètrent dans le Paraguay. — Saint François Solano. — Louis de Bolanos. — Les P. Mendoza et d^Espinoza martyrs.— L^évéque du Tucaman François Victoria, dominicain, appelle les jésuites à convertir les infidèles. — Leurs succès à Salta (1586) et à Santiago. — Langue , mœurs et coutumes des Guaranis. — Travaux et vertus des P. Barsena, d^Ortega et Gaspard de Monroy. — Le gouverneur Arias de Saavedra. ^ Émigrations en Amérique.

Les nombreux gouverneurs qui succédèrent à Alvarez furent souvent dépourvus des qualités nécessaires à la réussite de leur difficile mission. Plusieurs restèrent d'ailleurs trop peu de temps au Paraguay pour pouvoir faire connaissance suffisante avec le pays , et apprendre à le bien gouverner. Menacés dans leur autorité par d'ambitieux colons, ils cherchaient à se les rendre favorables en leur accordant sur les indigènes un pouvoir presque illimité, qui devenait ordinairement tyrannique. Tel était le déplorable abus résultant d'une institution connue dans l'histoire sous le nom de commandes de Yanaconas et de Mitayos.

Les premières, dit M. Demersay, se composaient des Indiens qui avaient été faits prisonniers à la guerre,

OU quUl avait fallu réduire par la force. Répartis entre les conquérants, qui prenaient le titre de commandeurs, ils les servaient toute Tannée en qualité de domestiques ou plutôt de serfs, sans qu'il fût possible au mattre de les vendre ou de les maltraiter ^ Il devait, au contraire, les habiller , les nourrir , les soigner dans leur vieillesse , dans leurs maladies, et les instruire dans le catholicisme. Ces commanderies étaient plus productives et partout plus recherchées que celles dites de Mitayos {mitad^ moitié, en français métayer); celles-ci comprenaient les Indiens qui , loin de combattre les Espagnols , avaient fait de bonne heure acte de soumission et avaient recherché leur alliance. A ceux-là on assignait pour résidence un territoire ; ils y construisaient un village, aussitôt placé sous Tautorité d'alcades et d'officiers municipaux, comme en Espagne. La population était divisée en firactions , et chaque fraction ayant un cacique à sa tête devenait Tapanage d'un colon. Mais le commandeur n'avait droit qu'à deux mois de travail chaque année, et ce service personnel n'était dû que par les hommes de dix-huit à cinquante ans. Les caciques, leurs fils atnés , les autres fonctionnaires de la peuplade et les femmes en étaient exempts. Les deux mois écoulés, les Indiens recouvraient le libre emploi de leur temps, et pouvaient commencer et acquérir à l'égal des Espagnols. Placées sous l'autorité directe du gouverneur, les commanderies étaient l'objet d'une inspection passée chaque année dans toute l'étendue de la province ; inspection pendant laquelle les délégués écoutaient les plaintes des Indiens , et faisaient droit à leurs réclamations.

1 Us eonsenrent la liberté de tester. Ils sont comme des eolons partiaires sur les terres auxquelles ils sont attachés.

Les règlements étaient inspirés par une pensée chrétienne; mais les lois sont une faible barrière contre la cupidité , quand , émanant des agents du pouvoir , elle n^est pas contenue par la crainte d'une énergique répression. Les mesures protectrices des indigènes restèrent donc inappliquées, malgré la nomination d'officiers chaînés d'écouter les plaintes et de rendre justice. L'avarice, l'impéritie, la dureté des commendataires les rendirent odieux aux Indiens. Accablés sous le poids de traitements iniques et d'exigences parfois cruelles, plusieurs moururent d'excès de fatigues et d'épuisement; beaucoup d'autres cherchèrent à secouer le joug en prenant la fuite ou en inventant d'autres moyens de se soustraire à la tyrannie des Espagnols. L'institution des commandes, livrée à des mains égoïstes, privée de l'esprit de dévouement nécessaire à sa réussite, devint un obstacle permanent à l'organisation de la nouvelle société , et une cause incessante d'inimitiés entre les Européens et les anciens habitants du pays.

L'Église s'opposait de tout son pouvoir à une conduite, à des exemples sévèrement condamnés par la morale évangélique ; et quand la ville de l'Assomption fut érigée en siège épiscopal (1S55), son premier évêque, Pierre de la Torre, fervent disciple de saint François d'Assise, s'efforça de réprimer, par l'ascendant de son autorité, des abus qui déshonoraient le nom chrétien ; mais, parmi ceux qui avaient quitté FËspagne pour venir chercher fortune au delà des mers, bon nombre se montraient rebelles aux paternels avertissements de la religion; et d'ailleurs, pendant bien des années, ils ne trouvèrent pas en Amérique l'assistance morale dont ils auraient eu besoin pour surmonter leurs mauvaises passions.

a ...Ce qui a longtemps manqué le plus, dit le P. Char-

levoix, à toute cette contrée comprise sous le nom de Paraguay, ce sont les secours spirituels, tant pour maintenir les Européens dans l'exercice réglé de la religion que pour y attirer les infidèles. » Charles-Quint avait recommandé de la façon la plus expresse aux gouverneurs d'y conduire des prêtres du clergé séculier et régulier, en leur donnant les facilités nécessaires pour remplir leur ministère. Philippe II, son fils, en usa de môme, et les franciscains, les premiers missionnaires qui pénétrèrent dans le pays, ne négligèrent rien pour répondre à la confiance de ces deux princes : ils baptisèrent un assez grand nombre d'Indiens; mais les fréquentes révoltes des peuples qu'on ne ménageait pas toujours assez , et les troubles domestiques dont cette colonie fut agitée pendant plus de soixante ans , traversèrent beaucoup les progrès de la foi.

Au début, le Tucuman fut plus heureux que les autres provinces du Paraguay; à peine les Espagnols eurent-ils commencé à s'y établir, qu'ils songèrent à y appeler des missionnaires du Pérou, et bientôt on y vit arriver saint François Solano, accompagné de religieux appartenant comme lui à l'ordre de saint François d'Assise. Il parcourut le pays et sema partout le grain de la parole avec le succès qu'on devait attendre d'un saint. Il ne mettait pas de bornes à son zèle; Dieu l'avait revêtu du don des miracles , et l'éminence de ses vertus le faisait regarder, autant que les merveilles accordées à ses prières, comme quelque chose de plus qu'un homme. Malheureusement il ne put séjourner longtemps au Paraguay; ses supérieurs le rappelèrent au Pérou, et sa mission fut comme une de ces nuées passagères qui fertilisent pour quelque temps les campagnes les plus arides, et les laissent ensuite retomber dans leur première stérilité.

Le P. Louis de Bolanos, un de ses disciples, mort aussi en odeur de sainteté, avait fondé parmi les Guaranis une fervente chrétienté, qu'il gouverna longtemps ; il traduisit même un catéchisme dans la langue guaranie; mais, son grand âge et ses infirmités ayant décidé son ordre à le faire rentrer en communauté, le petit troupeau dont il était le pasteur, et auquel il ne put laisser aucun prêtre, tomba, quelques années après, entre les mains des jésuites, et devint comme le germe de ces florissantes Églises du Parana et de TUruguay, dont nous ne tarderons pas à voir les heureux commencements. Le serviteur de Dieu en apprit la nouvelle peu de temps avant sa mort, avec une joie qui lui fit oublier son regret d'avoir été obligé d'abandonner les chers enfants engendrés à Jésus-Christ par ses travaux.

A part cette petite chrétienté , la religion , dans ces provinces, avait le plus impérieux besoin de secours. Le clergé séculier, peu nombreux, uniquement occupé des Espagnols, ne suffisait pas au labeur dont il était surchargé ; les réguliers , en plus petit nombre encore , ne pouvaient pas instruire tous les Indiens qui étaient en commande , et se donnaient assez inutilement beaucoup de mal pour leur faire goûter une religion contre laquelle ils étaient prévenus par la dureté et les mauvais exemples des mattres.

Après avoir été privilégié, le Tucuman était plus spécialement dépourvu d'ouvriers évangéliqnes ; là des villes entières étaient privées de prêtres, les enfants n'étaient pas instruits , et souvent il ne se trouvait personne pour administrer les mourants. François Victoria, dominicain, évêque de cette province, la gouvernait depuis dix ans, et gémissait de ne pouvoir, faute de missionnaires , travailler à la conversion des infidèles. On commençait alors à connaître les jésuites dans les

différentes parties da nouveau monde : ils étaient depuis plus de trente ans au Brésil, que le P. Joseph Anchieta remplissait de Todeur de sa sainteté et de Téclat de ses miracles.

Les jésuites venaient aussi de s'établir au Pérou; et déjà, dans les deux États, ils avaient obtenu beaucoup de conversions.

Dès 1535, Christoval de Mendoza, petit-fils d'un des conquérants du Pérou, après avoir baptisé quatrevingt-douze mille Indiens , était tombé sous les flèches d'une tribu qu'il évangélisait.

Vers le même temps, le P. d'Espinosa , originaire de Baeza en Andalousie, subissait une aussi glorieuse destinée. Sa carrière apostolique avait été une série presque continuelle de souffrances et de privations ; il se rendait, accompagné de cinq indigènes, à Santa-Fé, i)our mendier des aliments et du coton en faveur de ses néophytes éprouvés par une mauvaise récolte, quand il fut découvert dans la campagne par des sauvages guspalaches. A la chute du jour, ils aperçoivent le feu allumé près d'un bois par les compagnons de l'apôtre ; aussitôt ils se dirigent de ce côté , massacrent d'abord leurs compatriotes, puis dépouillent le missionnaire, l'accablent de coups, le laissent pour mort et s'éloignent un peu; mais, l'entendant encore invoquer les noms de Jésus et de Marie, ils reviennent à la charge, le frappent de nouveau jusqu'à ce qu'il ait rendu le dernier soupir, et coupent son corps en morceaux. La nuit môme où le martyr mourait , un religieux de sa compagnie le voyait dans son sommeil resplendissant de lumière , et croyait entendre ces paroles : « Mon Père, Dieu soit avec vous ; pour moi, je vais au del. » Le P. d'Espinosa avait trois frères tous jésuites; ces quatre religieux ont inspiré à l'Espagnol Bovilla un poème composé pour célébrer leurs vertus.

Le sang des apôtres est une semence féconde ; cette fois comme toujours, il fait germer les conversions, et suscite des successeurs à ceux qui viennent d'dtre couronnés. Attirés en quelque sorte par Taimant des souffrances, les nouveaux missionnaires savent qu'ils auront à endurer la faim et la soif, quMls coucheront sur la terre humide, quUls courront des dangers de toute sorte; mais ils savent aussi que la vie est courte et que le ciel les attend. Leur sublime vocation leur confère d^ailleurs, comme le dit Mg^ d'Aire, tout ce qu'elle implique; elle suppose la mort à soi-même et au monde, une charité grande comme la terre , la joie des épreuves et la patience qui opère une œuvre parfaite.

Partout on disait que la compagnie de Jésus (dont le fondateur était né quand Christophe Ciolomb commençait à découvrir le nouveau monde) avait reçu du Ciel une grâce particulière pour établir en Amérique le royaume de Jésus-Christ. Ces considérations décidèrent Tévôque de Tucuman à faire venir dans son diocèse le plus grand nombre possible de ces religieux.

Le prélat écrivit aux supérieurs du Brésil et du Pérou ; tous deux répondirent à son pressant appel , et trois jésuites, détachés de cette dernière province, ne tardèrent pas à venir à Salta (1586). Saîta, bfttie depuis quatre ans, était dépourvue de tout secours spirituel; aussi les habitants accueillirent -ils avec joie les religieux que la Providence leur envoyait comme des anges de lumière et de paix. La foule accourut à Téglise pour les entendre ; à leur voix les débauchés rentrèrent sérieusement en eux-mêmes, les indifférents se reprochèrent leurs négligences passées , et tous les chrétiens participèrent à la réception des sacrements. En présence de la vie si charitable et si mortifiée des missionnaires, les Indiens eux-mêmes

furent émus, et montrèrent des dispositions favorables pour le christianismedépendant les ouvriers évangéliques ne s'arrêtèrent pas longtemps à Salta. Attendus à Santiago, capitale du Tucuman, ils se dirigèrent vers cette ville, et y arrivèrent après avoir donné une retraite à Esteca, qui se trouvait sur leur passage.

A Santiago, le gouverneur, la noblesse et les ofQciers vinrent à leur rencontre; ils trouvèrent les rues jonchées de fleurs et ornées d'arcs de triomphe. « L'évdque, dit le P. Charlevoix, avait ordonné de solennelles actions de grftces. Après les avoir tendrement embrassés , il les vit 86 prosterner à ses pieds pour recevoir sa bénédiction ; puis il les conduisit en procession à la cathédrale, leur adressa un compliment dont les termes firent beaucoup souffrir leur modestie; il entonna lui-même le Te Deum, et les introduisit ensuite dans sa maison , où leur appartement avait été préparé.

« Les hommes apostoliques trouvent quelquefois de ces occasions où le grand Maître veut qu'ils soient reçus comme ses ministres; mais bien plus souvent il leur en ménage où ils sont traités comme ses disciples, et qui leur rappellent l'entrée triomphante du Sauveur à Jérusalem , entrée suivie bientôt après de toutes les ignominies de la Passion. Ces pères et leurs successeurs se sont bien trouvés de n'avoir pas perdu de vue ce divin modèle. »

Les apôtres commencent à exercer leur ministère au profit des colons européens ; sans prendre aucun repos, ils se mettent à prêcher, à visiter les malades, à faire le catéchisme aux enfants et aussi aux parents, dont un certain nombre était assez ignorant pour ne pas même connaître les principales vérités de la religion. Leurs travaux sont bénis, les confessionnaux sont assiégés et

la vie chrétienne renaît au sein de cette population, naguère encore très indifférente, mais qui avait conservé dans son cœur quelques précieuses étincelles de foi*

Pendant qu41s inauguraient ainsi les travaux de Tapostolat, le Brésil leur envoyait de zélés coopérateurs. Le vaisseau qui portait Ortega et ses compagnons, dit M. Marshall , fut attaqué dans la baie de Rio par les Anglais , rivalisant alors avec les Hollandais dans leur guerre contre les missionnaires catholiques. Après avoir subi les outrages accoutumés, les pères furent entraînés au large, jetés enfin dans une barque, sans rames ni provisions, et abandonnés à la merci des flots. La barque dériva jusqu'à Buenos-Ayres, à une distance de plus de sept cents milles ; et lorsque les voyageurs eurent rendu grâces à Celui qui les avait sauvés par une si merveilleuse providence, ils se rendirent à travers les pampas (vastes plaines de TAmérique du Sud) dans le Tucuman, pour rejoindre les religieux venus du Pérou.

Les PP. Barsena et d'Ortega furent étroitement associés dans la grande œuvre de la conversion du Paraguay, et Thistoire ne sépare pas les noms de ces vaillants apôtres , que leurs mérites ont à jamais réunis dans le ciel. Peu de temps après son arrivée dans les contrées qui avoisinent TAssomption , une épidémie décima le pays , et ils se jetèrent au sein de la contagion comme de courageux soldats se précipitent au plus épais de la mêlée. Ils allaient à la recherche des malades pour les assister, administraientles mourants, sauvaient ainsi beaucoup d'âmes déjà chrétiennes, et parvenaient à baptiser jusqu'à six mille Indiens.

Destinés à devenir les instruments de la divine miséricorde envers les âmes des sauvages, ils voulurent

t» LE PARAGUAY

d^abord servir les intérêts matériels des indigènes ; et la renommée, en publiant la charité des missionnaires, préparait les cœurs à goûter leurs enseignements.

Les Guaranis S dont nous avons déjà parlé quand nous avons cité Taccueil qu^ils firent au gouverneur Alvarez, furent le premier peuple confié par Tévôque de TAssomption à la sollicitude des jésuites.

Les Guaranis ou Guayranis paraissent être, au XVI* siècle , la nation la plus nombreuse du Paraguay.

Leur principale province, arrosée par des affluents du Parana, s'appelle, à cause d'eux, Guayra.

Chacune de leurs bourgades a pour chef un cacique héréditaire et puissant. S'il surgit au sein de cette peuplade un homme brave, intelligent, sachant bien manier la parole , un certain nombre d'individus se détachent du groupe comme un essaim de la ruche, vont planter ailleurs leurs tentes , et se soumettent volontairement au mettre de leur choix, sans que le chef dont ils se séparent puisse formuler une plainte.

Les Guaranis manquent de prévoyance, ont un esprit borné, un caractère indolent, et mènent une vie errante, dominée par l'horreur du travail. Les habitants des plaines , plus abordables que ceux des montagnes , cultivent un peu la terre fertile sur laquelle ils se sont fixés, élèvent des animaux de basse-cour, et obtiennent, sans beaucoup de peine, d'abondantes récoltes de maïs, de manioc et de légumes divers.

La langue des Guaranis est la plus harmonieuse de toutes celles du Paraguay ; elle piéut rivaliser, sous ce rapport, avec les idiomes les plus appréciés de l'Europe :

1 Ce Dom, qui signifie tacheté de peintures, leur a été donné parce quHls se tracent sur la figure des dessins tatoués qui ont un sens et dont ils sont fiers.

juste, daire et précise, chaque expression forme, pour ainsi dire, image.

Leurs mœurs sont plus pures que celles des autres peuplades du Paraguay. Les liens de la famille existent, et Tétat conjugal est respecté; en général la polygamie est interdite. Il y a cependant, comme chez les autres peuplades, une exception à Tégard des caciques, qui peuvent avoir plusieurs femmes, parce qu'ils ont une maison à tenir, des réceptions à prévoir, des fruits confits à préparer ; il y a aussi la fameuse liqueur appelée chiqua j dont il faut faire des provisions, pour accueillir les nombreux visiteurs. Ces futiles motifs suffisent à leurs yeux pour justifier leur infraction à une loi de si grande importance.

Ils adorent un seul Dieu , souverain mattre de toutes choses; mais ils croient à la puissance de plusieurs êtres intermédiaires entre le Créateur et la créature. Persuadés qu'un tigre et un chien de dimensions colossales planent au-dessus de leur demeure, ils attribuent à ces animaux redoutables une influence néfaste, et cherchent parfois à la combattre. Ainsi, comme ils aiment beaucoup le soleil et la lune, s'il y a disparition totale ou partielle de ces astres bienfaisants, ils attribuent ces éclipses aux mauvais génies qu'ils supposent avoir revêtu la forme du tigre et du chien ; ils poussent alors des cris de désespoir, et lancent des flèches dans les airs pour combattre leurs ennemis invisibles.

Les prêtres des Guaranis, qui sont en même temps leurs médecins , méritent plutôt les noms de sorciers ou jongleurs. Ils abusent étrangement de la confiance publique, et, à défaut de la vérité, ils répandent à pleines mains la superstition et le mensonge, triste pâture offerte au besoin de croire, que la Providence a placé dans le cœur de l'homme. Il en est qui soufflent sur les

membres malades pour les guérir ; d^autres sucent les plaies , et montrent ensuite la prétendue cause du mal : c'est, suivant sa gravité, une ou deux petites pierres qu^ils disent avoir été extraites par eux du siège de la douleur. Plusieurs soutiennent que les maladies pro« viennent de flèches invisibles lancées par les esprits malfaisants qui habitent la région éthérée. Quelquesuns assurent pouvoir donner la mort à distance, sans attouchement ni parole. Aussi pendant leur vie sont-ils entourés d'égards; après leur mort, leurs ossements sont conservés avec respect.

L'amour conjugal se manifeste souvent par les signes d'une affection qui ne recule pas devant les sacrifices. Quand une femme accouche, il n'est pas rare de voir le mari se mettre à jeûner rigoureusement pendant quinze jours, pour obtenir la santé de la mère et la vie de l'enfant. Si l'époux vient à mourir, sa compagne, en témoignage de sa douleur, se précipite parfois d'un lieu élevé, au risque de se blesser grièvement et de rester estropiée pour le reste de ses jours.

Aux yeux des Guaranis, les devoirs de l'amitié sont sacrés. Quelquefois l'un d'eux se choisit un banare : c'est un intime, un second lui-même, auquel il voue un attachement sans limite.

Un Guarani , revenant d'un long voyage , rentre dans sa cabane en silence. Dès qu'on sait son retour, les voisins accourent pour le revoir. Les femmes l'entourent les premières; après quelques minutes de recueillement, elles éclatent en soupirs , en larmes , en sanglots , puis commencent le récit des chagrins, des malheurs survenus pendant l'absence du voyageur. Elles s'apitoient sur les morts, les orphelins, les malades, les blessés de la dernière guerre, et demandent vengeance au nom des victimes. Pendant qu'elles parlent, les hommes se

tiennent debout derrière elles , et répètent à voix basse ce qu'elles disent tout haut, pour exprimer leur adhésion et leur sympathie. Quand la revue du passé est terminée , ils s'approchent de leur ami , Tembrassent , le font sortir de sa cabane et lui offrent un grand repas, où il raconte à son tour les incidents survenus dans ses excursions.

Quand une fille arrive au temps du mariage , on la confie à une femme qui pendant huit jours l'emploie aux plus durs travaux, en la nourrissant mal et en ne lui accordant ni trêve ni repos. Si l'épreuve est satisfaisante , s'il paraît permis d'annoncer qu'elle sera laborieuse et entendue dans les soins du ménage , ses cheveux sont coupés, de nouveaux vêtements lui sont donnés avec des bijoux, elle est déclarée nubile.

Les traits que nous venons de citer révèlent chez les Guaranis des mœurs moins sauvages que celles de leurs voisins; mais ce peuple se retrouve en communauté d'idées avec eux dans beaucoup de circonstances, et spécialement quand il s'agit de donner des noms aux enfants. Ainsi , pour célébrer cette fôte de famille , on attend, suivant plusieurs auteurs, qu'on ait fait un prisonnier de guerre : on l'engraisse avec sollicitude , on l'attache à un poteau et on invite les amis à lui porter un des coups dont il va mourir I On coupe ensuite le corps du malheureux supplicié ; chaque famille en emporte un morceau, le fait bouillir et le mange I On dépose même quelques parcelles de cette chair humaine sur les lèvres des petits enfants, comme pour les initier, dès la mamelle , aux cruels procédés de la barbarie.

Barsena et Ortega rencontrèrent tout d'abord chez les Guaranis de l'empressement et de la docilité. La réussite de leurs travaux décida les supérieurs de la compagnie à leur adjoindre d'autres ouvriers, et bientôt une

maison de Tordre se fondait à FAssomption (1S95).

Parmi les nouveaux Tenus , on cite le P. Gaspard de Monroy, qui obtint des résultats importants chez les Ornaguacas. Cinq bourgades sollicitèrent le bienfait de rinstruction chrétienne, et le missionnaire, inspiré par son amour des flmes , entreprit la conversion d^un cacique connu pour son caractère farouche et son hostilité contre les Espagnols. Le père va le chercher seul, sans moyen de défense , au risque de payer de sa vie la témérité de sa démarche , et il lui dit : « Tu peux me tuer, mais tu n^acquerras pas beaucoup d^honneur, car je suis désarmé; si, contre mon attente, tu veux bien m^écouter, tout le fruit de notre entretien sera pour toi , tandis que, si je meurs de ta main, une couronne impérissable m^attend dans le ciel. »

Surpris d^une attitude si nouvelle pour lui , étonné d^un langage empreint de tant de courage et de raison, le cacique semble oublier sa férocité naturelle; il entre en conversation avec le religieux, et lui offre, en signe d'amitié, un breuvage dégoûtant qui est accepté avec gratitude. A la suite de ce premier entretien, le missionnaire obtenait la permission d'aller évangéliser la tribu, et recevait des provisions de voyage. Peu de temps après, la peuplade se convertissait, et son chef luimême demandait le baptême.

De son côté, le P. d'Ortega remportait de merveilleux triomphes ; à sa voix les infidèles entraient en foule dans le divin bercail ; il déployait un zèle admirable , et il faut reconnaître que ses œuvres semblaient parfois dépasser la mesure des forces humaines. Le trait suivant , cité entre beaucoup dWtres par le P. Charlevoix, nous donnera ridée des dangers auxquels il s'exposait volontiers pour le salut des âmes.

« Le P. d'Ortega traversait, avec une troupe de

néophytes , une plaine qui séparait deux rivières , dont Tune se décharge dans le Paraguay et l'autre dans le Parana. Elles s^enflèrent tout à coup d'une manière si excessive, que la plaine parut subitement comme une vaste mer; rien, dit-on, n'est plus ordinaire dans ce pays que ces grandes et subites inondations, qui n'ont rien de réglé et qu'on ne saurait prévoir. Le missionnaire ne fut pas très étonné de celle-ci, et il crut qu'il en serait quitte pour marcher dans l'eau jusqu'à la ceinture, comme il lui était arrivé plus d^une fois; cependant il perdit bientôt terre, et fut contraint, pour sauver sa vie , de monter sur un arbre. Les néophytes qui l'accompagnaient firent de même ; mais , n'ayant pas eu la précaution de choisir les plus grands arbres , l'eau les gagna en très peu de temps. ••

« L'inondation croissait toujours, et comme les voyageurs n'avaient aucune provision , ils se voyaient dans un danger manifeste, ou de mourir de faim, ou de tomber dans l'eau de faiblesse, et d'y être submergés. Tandis que le missionnaire faisait ces tristes réflexions, il survint une pluie , accompagnée de tonnerre et d'un vent impétueux qui augmentèrent encore l'horreur d'une pareille situation; les tigres, les lions et quan* tité d'autres botes féroces que le débordement avait aussi surprises , les serpents même et les vipères entraînés par les eaux, en couvraient la surface. Enfin, un de ces reptiles , d'une grandeur énorme , s'attacha à une des branches de l'arbre sur lequel était le P. d'Ortega; il s'attendait d'en être bientôt dévoré, lorsque le poids de cet animal ayant cassé la branche , il retomba dans l'eau et tourna ensuite d'un autre côté.

« Il y avait déjà plus de deux jours que les voyageurs se trouvaient ainsi entre la vie et la mort ; la tempête ne se calmait pas, l'eau croissait toujours, lorsque, vers le

milieu de la nuit, le missionnaire aperçut à la lueur des éclairs un de ses Indiens qui venait à lui à la nage. Cet homme, dès qu^il se crut assez proche du père pour s^en faire entendre , lui cria que trois catéchumènes et trois chrétiens étaient près d'expirer, et demandaient, les uns le baptême , les autres Tabsolution. L'homme apostolique ne délibéra pas; il commença par lier le mieux qu'il put son catéchiste, qui n'avait plus la force de se soutenir, puis ille confessa; ensuite il se jeta dans l'eau pour suivre l'Indien qui l'appelait, et, malgré les vagues et les branches d'arbres , la plupart hérissées d'épines, dont une lui perga la cuisse de part en part, il arriva près des catéchumènes, qui ne se soutenaient plus que par les bras à des branches; il les baptisa, et un moment après il les vit tomber dans l'eau , où il ne put les empocher de se noyer.

« Ensuite il alla vers les trois néophytes, auxquels il donna l'absolution , après leur avoir su^^éré les actes nécessaires , et deux périrent presque aussitôt. Il retourna vers son arbre, et y arriva fort à propos pour son catéchiste, qui avait déjà de l'eau jusqu'au cou. Il le délia, et l'aida à monter sur une branche plus haute. L'eau commença le soir du même jour à baisser, et dès que le père put mettre le pied sur la terre, il voulut visiter les Indiens qu'il avait laissés en vie; mais sa cuisse, où l'épine était restée, se trouva si enflée, qu'il fut contraint de s'arrêter dès qu'il eut fait quelques pas ; il fallut ensuite le porter jusqu'à Villarica pour y être pansé. C'était trop tard pour une complète guérison; et, pendant vingt-deux ans qu'il vécut encore, sa plaie, qu'on n'avait jamais pu fermer entièrement, ne cessa pas de lui causer de grandes douleurs. Il reprit cependant bientôt ses fonctions; et, peu de temps après, lui et son collègue furent rappelés à l'Assomption , où le

P. Lorençana ne pouvait plus suffire seul au travail dont il était surchargé... »

Estropié pour toute sa vie, le P. d'Ortega sut si bien maîtriser sa souffrance , qu'il se remit à entreprendre de très longues courses , afin d'aller à la recherche des ftmes. Son humilité marchait de pair avec son esprit de mortification. Un jour le tribunal ecclésiastique de sa province le fit mettre en prison , et il subit cette peine sans formuler la moindre plainte, sans môme s'informer du délit qui lui était imputé. Un homme auquel il avait refusé l'absolution avait voulu se venger, l'avait accusé d'avoir révélé sa confession et avait inspiré une confiance imméritée; mais quand cet infâme calomniateur se vit à son lit de mort, les remords de sa conscience le forcèrent à faire l'aveu de sa faute et à publier hautement l'innocence du saint confesseur, qui fut alors mis en liberté et reprit ses courses apostoliques. L'acceptation si chrétienne d'un tel châtiment avait ajouté à son crédit près de Dieu, à son influence sur ses semblables ; il travailla longtemps encore et ne mourut qu'en 1622, laissant sur la terre la réputation d'un saint, et emportant au ciel les mérites qui lui assuraient une gloire impérissable.

Le P. Barsena était mort trente ans avant son généreux collaborateur. Consumé de travaux , épuisé de fatigues, il avait été rappelé par son supérieur à Guzco, et y avait été ramené par la miséricorde divine , afin de devenir l'instrument dont elle voulait se servir pour obtenir une conversion célèbre. Ce fut alors, en effet, qu'il eut là joie de baptiser le dernier prince de cette famille souveraine des Incas du Pérou , qui se prétendait issue du soleil, et dont les membres, après leur décès, étaient adorés comme des dieux.

Pendant qu'Ortega achevait en ce monde ses paci-

fiques conquêtes, un gouverneur d^un rare mérite, Arias de Saavedra , reprenait pour la troisième fois le gouvernement du Paraguay. L'Espagne savait que le succès de la colonisation dépendait beaucoup • de la valeur de Thomme qui en dirigeait les développements ; elle fut heureuse de pouvoir employer encore Arias à cette tâche importante. C'était en 1615; à cette époque, la découverte du Paraguay était achevée, grâce aux trésors de force, d'énergie et de persévérance qui avaient été dépensés dans ce pénible labeur. Il fallait commencer l'organisation de cet immense pays. Arias y travailla de tout son pouvoir. Protecteur éclairé des indigènes, il fit exécuter les ordonnances trop souvent inobservées qui amélioraient leur sort ; sous son administration tutélaire, les pauvres Indiens purent respirer et entrevoir des temps meilleurs. Il importait alors de donner au représentant de l'autorité royale une action plus directe et une surveillance plus efficace. Dans ce but Arias proposa la division du Paraguay en deux gouvernements indépendants, relevant l'un et l'autre du vice-roi du Pérou et de l'audience ou tribunal de Charcas. Ce partage, sollicité à plusieurs reprises, finit par être décrété (1620). Buenos-Ayres devint la capitale de la seconde province et le siège d'un évêché.

Nous nous sommes borné à relater quelques faits généraux concernant cette première période de la conquête espagnole, afin d'éviter autant que possible les redites, et d'épargner aux lecteurs des détails qui les auraient souvent surpris et parfois affligés, sans captiver assez leur intérêt. L'impression qui nous reste de l'étude à laquelle nous nous sommes livré est celle d'un étonnement mêlé d'admiration. Le courage et l'indomptable ténacité qu'il a fallu déployer surpassent ce qu'une imagination féconde peut supposer. Les

obstacles se rencontraient, pour ainsi dire, à chaque pas , et les ressources pour les vaincre étaient presque toujours insuffisantes. D'ailleurs, les hardis explorateurs qui venaient en Amérique étaient ordinairement desservis par le dérèglement de leurs compagnons , et cette remarque trop fondée est une preuve de plus à Tappui de leur héroïque persévérance. Aussi comprenons-nous les réflexions adressées, il y a plus de quinze ans, aux puissances européennes par M. de Brossard, diplomate distingué. « De nos jours, dit-il, les gouvernements hésitent à favoriser des émigrations salutaires dans ces contrées découvertes depuis trois siècles, et déjà civilisées à demi. Ils objectent Téloignement , les difficultés , les dangers de Tentreprise , les complications intérieures et extérieures de la politique européenne. Ils oublient les émigrations qui eurent lieu aux temps héroïques de la domination espagnole I Et dans quelles circonstances? L'art de naviguer était alors à son berceau ; la vapeur n'avait point abrégé les distances ; les inventions de l'industrie la plus raffinée n'avaient pas adouci les labeurs de traversées marquées par des privations et des misères de toute sorte. Une population barbare couvrait le territoire, et opposait aux Espagnols des mœurs et une langue sauvages et inconnues. L'ambition rivale de Charles V et de François P^ partageait et remuait l'Europe ; le principe d'autorité, dont les rois avaient été jusqu'alors l'expression, vacillait sous le souffle destructeur d'un moine allemand ^ tout gonflé de l'esprit de révolte. En comparant, au milieu d'ébranlements analogues, notre

1 Ce moine était Luther. Révolté contre l^Ëglise catholique qui l'avait élevé, il avait méconnu son autorité tutélaire, et il était devenu le chef du protestantisme.

timidité et notre impuissance , malgré Timmensité de nos ressources matérielles, avec Ténergie et Tactivité fécondes des conquérants d'Amérique, malgré la faiblesse de leurs moyens, nous nous demandons involontairement si nous ne sommes pas bien dégénérés de nos pères, et si l'Européen d'aujourd'hui est bien le descendant de l'Européen d'autrefois. »

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