‹ Le ParaguayChapitre 6 sur 24 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Origine des bourgades chrétiennes composées d^indigènes. — Obstacles suscités aux jésuites par les colons. — Les PP. Maceta et Gataldino. — - Le P. de Montoya , Tenu à leur aide , se rend à rÀssomption pour dissiper les préjugés. — Son érudition très variée. — Ses relations avec le cruel Tayaoba. — Démarche du cacique Arapizandu. — Générosité du P. Lorenzano. — Le zèle d'une pauvre femme devient Torigine d'une guerre entre les chrétiens et les sauvages. — Organisation des réductions. — Église et bâtiments divers. — Emploi du temps. — Administration ecclésiastique, ciVile, judiciaire.— La milice et son emploi. — Exercices religieux. — Pénitences publiques. — Exclusion des étrangers. — Musique. — Ateliers. -* Vertus chrétiennes admirablement pratiquées. — Influence des missionnaires ; conséquence de leur dévouement.

L^histoire en général captive notre attention, parce qu'en nous racontant les actions des hommes elle nous fait connaître les événements et les principes qui dirigent leur vie ; mais elle est surtout intéressante quand elle considère Thumanité dans ses relations avec le christianisme, parce que c'est lui qui enseigne la voie du vrai progrès, et donne la grftce dont chacun a besoin pour s'élever vers ses sublimes destinées. Voilà pourquoi, dans notre étude sur le Paraguay, nous cherchons surtout à exposer les actes des missionnaires qui, s'étant voués à la conversion de ses habitants, ont exercé sur les âmes une si heureuse influence.

La force était impuissante à obtenir des indigènes les dispositions paciGques et les bons ofûces dont les Européens avaient besoin pour former de sérieux établissements dans le pays. Le roi Philippe III Tavait compris comme ses prédécesseurs; dominé par le double désir de propager la vérité et d^améliorer la situation des sujets qu'il envoyait au Paraguay, il obtint en 4608 que des religieux fussent spécialement dirigés vers la partie de Timmense province du Guayra, où les habitants s'étaient soulevés pour échapper aux indignes traitements des commandeurs. La compagnie de Jésus, toujours prête au travail quand il s'agitd'âmes à sauver, répondit à Tappel du souverain comm6 elle s'était rendue précédemment à celui de Tévêque de TAssomption, et députa les PP. Simon Maceta et José Gataldino vers les sauvages signalés à son zèle. Bientôt ils s'établirent parmi eux d'une façon permanente, afin de rendre leur action plus efficace , et devinrent les premiers fondateurs des célèbres réductions ou paroisses qui devaient protéger, éclairer et civiliser tant de milliers de pauvres Indiens.

Avant d'aller à ceux qu'ils veulent convertir, les missionnaires font connatlre aux colons européens les promesses qu'ils vont porter aux indigènes. Ils leur diront que , selon la volonté du roi , ceux qui se grouperont autour d'eux et renonceront à leur vie nomade pour entrer dans leur société, seront exempts de commande. Quant à ceux qui sont soumis à ce régime, ils continueront leur service, à condition que les abus cesseront et que les commandeurs les traiteront désormais avec charité. A cette nouvelle les Espagnols murmurent, et se prononcent avec aigreur contre les nouveaux venus; mais, au lieu de se laisser décourager, les religieux partent pour aller chercher les brebis

infidèles, et trouvent au milieu des sauvages des consolations qui leur étaient refusées par des catholiques indignes du nom chrétien. Les Indiens, attirés par la charité infatigable des apôtres, rassurés par la sincérité de leurs promesses , gagnés par leur dévouement, accourent en foule et demandent le baptême : bon nombre persévèrent et se conforment aux lois divines; mais plusieurs faiblissent, trouvent la règle trop sévère, retournent dans les bois pour s'y soustraire, et les colons qui regrettaient les commandes parlent de ces défections, en exagèrent l'importance, et accréditent Topinion que les Pères ne pourront pas réussir , parce que les indigènes ne sont pas susceptibles de civilisation. Ces bruits prennent peu à peu de la consistance ; ils parviennant à T Assomption jusqu'aux oreilles du supérieur, qui examine alors s'il ne faudrait pas rappeler ses religieux ; c'était à l'époque où il venait précisément de leur envoyer le P. de Montoya (4613), pour les aider à porter un fardeau sous le poids duquel ils allaient succomber.

Émerveillé des faits qui se passent sous ses yeux , le nouvel arrivé offre à ses collaborateurs d'aller reporter à la maison mère ce qu'il a vu et entendu, afin que l'autorité, prémunie contre la calomnie, puisse se prononcer avec une connaissance exacte des faits, et il entreprend un voyage dont les incidents méritent une mention spéciale. À cette date surtout, les allées et venues d'un lieu à un autre étaient pleines de périls ; sous un climat très changeant, tantôt l^rûlant et tantôt marécageux, dans un pays où les routes et les auberges étaient inconnues, il fallait se nourrir de fruits sauvages quand on ne rencontrait pas de gibier, s^abreuver d'une eau souvent fort malsaine, et à la suite d'une journée de fatigue, après s'être frayé parfois un chemin

à travers les ronces et les épines d^une forêt, on était obligé d'allumer de grands feux pour éloigner les bêtes féroces qui cherchent leur proie pendant la nuit , puis on se reposait en plein air. Quand on circulait dans la saison des pluies, comme on était exposé à de rapides inondations , on cherchait et on découvrait avec peine un lieu assez élevé pour pouvoir y dormir quelques heures sans être exposé à se réveiller dans une mare d'eau.

Toutes ces difficultés attendaient le P. de Montoya dans sa course du Guayra à TAssomption : pendant le trajet, comme il s'était endormi un soir bien portant au pied d'un arbre , sur une terre très humide , il fut atteint, à son réveil, d'un si violent rhumatisme, qu'il ne pouvait plus remuer la jambe droite. Il essaya de marcher, mais il souffrait tellement qu'il lui fut impossible de se tenir debout. Il se trouvait tout près du port de Masacaga; il essaya de se tratner jusque-là, espérant obtenir un canot pour descendre le cours d'eau ; personne ne voulut lui rendre le service qu'il sollicitait. Il s'efforça de marcher; la douleur était si vive, qu'en un jour il ne put faire qu'une demi-lieue ! Cependant le soir il n'était pas découragé ; élevant alors la voix au milieu de ses chers néophytes , qui l'avaient accompagné, il dit à Jésus-Christ avec l'accent d'une foi très vive: « Seigneur, vous le savez, c'est pour la gloire de votre nom et pour le salut de mes frères que j'ai entrepris ce voyage ; daignez me donner les moyens de l'achever. » Puis, s'adressant à saint Ignace, il lui demande de présenter à Dieu sa prière et d'obtenir sa guérison.

Aussitôt il s'endort d'un sommeil paisible. Il a un songe dans lequel il voit le fondateur de son ordre toucher sa jambe malade; il croit entendre sortir de

la bouche du saint de douces paroles qui Tencouragent. A son réveil sa jambe était désenflée; il nMprouvait plus aucune souffrance, et il put terminer heureusement son voyage. Arrivé à F Assomption, il n'eut pas de peine à rassurer son supérieur sur les résultats obtenus dans le Guayra, et sur l'avenir réservé aux travaux des missionnaires en ce pays.

Malgré de nouvelles épreuves, les premières réductions placées, Tune sous Tinvocation de la sainte Vierge, et Tautre sous le patronage de saint Ignace, réussirent au delà de toute prévision ; elles inaugurèrent dignement une société civile dirigée par les principes les plus généreux et destinée à montrer au monde étonné l'incomparable puissance de la religion sur la barbarie.

Le P. de Montoya joignait aux vertus et à l'énergie des saints une érudition variée. Ses travaux sur la langue des sauvages excitent encore l'admiration des linguistes. Son courage ne reculait devant aucun péril, et l'ardeur de son zèle parvenait à toucher des cœurs plus durs que le roc. Parmi les nombreuses peuplades guaranies qu'il évangélisa, il y en avait une plus féroce que les autres. Elle employait les ossements de ses victimes à former la tête de ses flèches. La première nourriture qu'elle donnait aux enfants après le lait des mères, c'était la chair d'un ennemi. Son chef, appelé Tayaoba , était renommé entre tous pour sa cruauté ; il avait voué une haine implacable au P. de Montoya, et s'était promis de le tuer de sa main. Cependant aucune considération n'empêcha l'apôtre de tenter la conversion du redoutable Tayaoba. Guidé par des néophytes, il alla le chercher, et lui annonça qu'il venait lui enseigner le moyen d'échapper aux châtiments éternels. Il le trouva entouré de com-

pagnons, qui décochèrent une grêle de traits contre les pacifiques visiteurs. Sept tombèrent sans vie; et le P. de Montoya, providentiellement préservé, dut se retirer. Les cannibales, dans un infernal festin, se mirent ensuite à se repattre des corps de leurs victimes, en regrettant de ne pouvoir manger la chair du prêtre ni boire dans son crâne. Cependant la pieuse audace de Montoya obtint sa récompense. Quand Tenivrement de Torgueil et de la barbarie fut passé , Tayaoba se mit à réfléchir sur la démarche du religieux ; il la trouva si digne et si vaillante, qu'il passa de Taversion à Tétonnement et au respect. Il prit des renseignements qui firent tomber ses préjugés, et, à quelque temps de là, il demandait au religieux Tinstruction chrétienne, puis il recevait le baptême avec vingt-huit de ses enfants.

Les nombreux bienfaits répandus par les religieux décidèrent un cacique guarani, nommé Arapizandu, à se rendre à TAssomption pour solliciter des missionnaires. Il promettait de cesser les hostilités et d'obéir au roi d'Espagne si sa demande était agréée. L'occasion est trop belle pour la négliger. Il faut se presser ; mais les prêtres sont rares ; vite on s'adresse aux membres de la compagnie de Jésus. Dès la première ouverture, le P. Lorenzano, recteur de la résidence, supplie le provincial, son supérieur, de le désigner pour cette mission. « Mon père, lui dit-il en se jetant à genoux, je vous en prie, envoyez-moi. » Il part, en effet , avec un jeune compagnon , San-Martin , récemment arrivé dans la contrée. Bientôt ils se trouvent au milieu des sauvages, qui les accueillent avec un certain entrain, mais refusent d'adhérer à la vérité qui leur est annoncée. Les missionnaires plantent la croix, et se mettent à bâtir une chapelle de leurs mains : personne

ne les aide , et ils ne rencontrent guère qu'insouciance et raillerie. Si Tun d'eux demande un peu de secours , on lui répond : a Ce serait dommage , tu t'y prends si bieni »

L'église, terminée, n'est pas fréquentée ; quelques Indiens y entrent, mais c'est par curiosité et non pour s'instruire ; ils aiment mieux rester ivrognes, frondeurs, engoués de leurs superstitions.

Les choses durèrent ainsi pendant toute une année ; chaque matin la cloche annonçait la célébration des saints mystères , et personne n'y assistait. Cependant , petit à petit, les bontés des religieux leur concilièrent la sympathie publique, souvent éveillée par leurs soins et leurs attentions délicates en faveur des malades et des blessés. Le brave capitaine Amangara vint écouter les instructions , les recueillit avec avidité , et après une sérieuse préparation il fut admis au baptême avec son ami le cacique. Leur exemple , parti de haut , suscita des imitateurs , et après un début de nature à décourager un dévouement ordinaire , les Indiens de la tribu se rangèrent en foule sous la conduite du P. Lorenzano; quelques indigènes du voisinage commencèrent même à se présenter à lui timidement.

Un jour, une pauvre femme en pleurs vint le trouver. « Mon père, dit-elle, je veux être chrétienne; mon mari s'y oppose et me maltraite ; je le prie, je le supplie, c'est en vain. Aussi, je me présente à toi avec ma fille pour te demander protection et apprendre à servir le grand Esprit. » Le père la reçut avec beaucoup de bonté, et se mit à l'instruire. Devenue fervente catholique, elle demeura chez des néophytes de sa famille, n'osant pas retourner avec son mari, qui ne cherchait qu'à se venger. Cet homme gagna les Indiens de sa peuplade, et leur persuada qu'ils devaient entrer en hostilités avec les

membres de la nouvelle paroisse , composée surtout de Mahomas. Ils arrivèrent à Timproviste et emmenèrent beaucoup de prisonniers, qu'ils annoncèrent l'intention d'engraisser pour en Cadre un repas. D'avance ils poussèrent la barbarie jusqu'à inviter au festin leurs compatriotes devenus chrétiens , et groupés autour du sanctuaire.

Après cette malheureuse rencontre, le P. Lorenzano assembla les nouveaux convertis du pays , et leur indiqua la conduite à tenir. « Nous n'imposons la vérité à personne, leur dit-il, mais la liberté de vos consciences doit être respectée ; il ne faut pas souffrir qu'on la violente. Vous êtes les adorateurs du vrai Dieu ; ceux qui ne veulent pas le devenir n'ont pas le droit de vous insulter ni d'attaquer vos frères. Us savent que la loi divine vous commande de les aimer, et ils vous invitent à un festin où ils mangeront leur chair I Ne supportez pas de pareilles horreurs : il est juste que vous demandiez la restitution des captife. »

« Cela est juste, » dirent les divers caciques admis à la conférence ; et aussitôt ils chargèrent des députés d'aller réclamer les prisonniers. Les infidèles répondirent par des paroles de guerre et terminèrent ainsi : « Nous ne serons contents que le jour où nous aurons bu le sang du dernier Mahoma dans le crâne du plus âgé des missionnaires (le I^. Lorenzano). »

Les néophytes jurèrent alors de délivrer leurs frères : dirigés par leurs plus habiles capitaines , soutenus par trois cents Espagnols, ils obtinrent plein succès ; et cette victoire leur attira de nombreuses recrues. Bientôt la bourgade ne fut plus assez vaste pour loger tous les nouveaux adhérents ; on dut former un plus grand établissement, qui devint la première des treize réductions fondées près du Parana.

Nous avons déjà signalé la naissance de plusieurs de ces bourgades; associations constituées par le libre consentement de leurs membres , elles réunissent le double caractère de paroisse et de commune ; leur histoire offre le plus vif intérêt au point de vue social et religieux ; aussi leur organisation appelle-t-elle une étude spéciale. Les documents généraux que nous allons reproduire s^appliquent à Tépoque où elles furent conplètement organisées; sauf des détails d'importance secondaire, ils sont exacts pour Tensemble de ces nombreux établissements qui ont civilisé, puis conduit au ciel des foules immenses d'Indiens.

Tant que les missionnaires se bornèrent à passer quelques semaines au milieu des peuplades infidèles, ils ne purent, la plupart du temps, obtenir que des résultats très limités. Ils baptisaient les enfants en danger de mort, assistaient les malades, instruisaient quelques adultes «disposés à recevoir le bienfait de la grâce ; mais ordinairement ils ne réussissaient pas à atteindre les hommes, dispersés dans la campagne, errant dans les forêts ou péchant sur le bord des rivières , toujours armés les uns contre les autres, et ne respirant que la vengeance.

Les apôtres savaient que pour leur faire du bien il fallait gagner leur confiance , et les attirer par de petits présents ; ils leur donnaient des objets que les indigènes désiraient vivement et que ceux-ci ne pouvaient pas acheter à cause de leur pauvreté ; ils leur distribuaient couteaux, ciseaux, aiguilles, haches et hameçons, leur procuraient des remèdes dans leurs maladies, et s'ingéniaient pour leur prouver qu'ils les aimaient. Peu à peu les sauvages s'habituèrent à voir dans les missionnaires des bienfaiteurs envoyés par la Providence, et se montrèrent disposés à suivre leurs conseils. Alors ils recon-

Durent que c'était un crime de poursuivre des hommes pour se nourrir de leur chair ; que d'ailleurs la vie vagabonde qu'ils menaient était misérable, et qu'au triple point de vue de l'habitation, de la nourriture et du vêtement, ils amélioreraient leur sort en cultivant la terre et en se groupant pour former une société, c'est-à-dire un échange de services.

Enfin ils comprirent le malheur de ne pas connaître le vrai Dieu , et voulurent embrasser le christianisme , dont ils ressentaient avec joie les salutaires influences.

Alors ils apprennent à bâtir des maisons simples, mais propres , disposées avec ordre dans des rues bien alignées, très larges, et construites d'après un plan dressé pour l'ensemble de la réduction. Ce sont d'abord des demeures modestes , en bois garni de nattes ; mais elles sont bien supérieures aux anciennes cabanes disséminées sur le sol. Les habitants dorment dans des hamacs suspendus à des pieux, plantés aux deux extrémités de la chambre. Bientôt leurs maisons deviennent aussi commodes que celles des paysans d'Espagne. Ils s'adonnent à la culture du sol, et, grâce aux procédés qui leur sont enseignés, ils obtiennent des résultats inconnus dans le pays. Les missionnaires leur fournissent les instruments, les semences, les nourrissent jusqu'à l'époque de la moisson, leur donnent assez de vivres pour satisfaire des appétits voraces, et répondre aux exigences d'estomacs habitués à manger beaucoup de viande presque crue. La Providence encourageait sou^ vent les débuts par des bénédictions temporelles, et quand la moisson était abondante , le succès les rendait plus disposés au travail , pour lequel ils avaient naturellement une répugnance excessive.

Un bâtiment principal dominait les autres par sa majesté ; de là rayonnaient tous les bienfaits qui en dé-

coulaient comme d'une source intarissable ; cet édifice , c^était l'église. Les premiers sanctuaires furent construits en bois; mais leur forme noble, relativement élancée, eut tout d'abord le don d'exciter l'admiration des Indiens. Plus tard, on put fabriquer des briques, delà chaux; des religieux venus d'Europe, initiés à Part de la construction, élevèrent des temples de pierres avec des voûtes de terre cuite, une nef et des bas côtés. Malgré leur médiocre élévation, ces sanctuaires paraissent dès le début de beaux édifices, quand on les compare aux maisons dont ils sont entourés, et qui n'ont qu'un rez-de-chaussée. De nombreuses fenêtres font pénétrer la lumière, et permettent en été de renouveler îair souvent vicié par la nombreuse assistance.

L'église est placée au milieu de la bourgade : on y entre par la place publique. Autour du religieux monument se trouvent l'arsenal, les greniers, les magasins, les ateliers et l'habitation des missionnaires. On ne voit dans les églises ni marbres ni pierres précieuses, mais elles brillent par la bonne tenue et l'extrême propreté. Les autels sont ornés de tableaux, de colonnes, de basreliefs , de corniches sculptées et de statues. Les murs garnis de toiles peintes rappellent les mystères de la foi, les actes des saints, les traits de l'Ancien, du Nouveau Testament , et en gravent le souvenir dans la mémoire des néophytes. La chapelle où s'administre le baptême, plus belle que les autres, attire spécialement l'attention des fidèles. Les autels sont parés de fleurs et d'herbes odoriférantes, que le pays produit pendant une grande partie de l'année. Aux jours solennels, les parfums , les eaux de senteur , les feuillages , les festons , les bouquets assortis embaument et embellissent le lieu saint. Trois sacristains et six clercs sont attachés à

chaque paroisse ; ils remplissent leurs devoirs avec une modestie et un zèle qui permettraient de les assimiler à des religieux. Non seulement ils servent à Tautel, ajoutent ainsi à la pompe des cérémonies, mais encore ils veillent à la bonne tenue de l'assistance. Des zélateurs tiennent à la main les longues baguettes dont ils se servent pour avertir avec douceur les enfants qui s'écartent un peu de leur devoir. Le plus bel ornement des églises , c'est la ferveur et l'assiduité des chrétiens qui les fréquentent. On leur rappelle souvent qu'ils doivent être la bonne odeur de Jésus-Christ par la pureté de leurs mœurs : ils comprennent ce grand enseignement et s'efforcent de s'y conformer.

Chaque matin, à la pointe du jour^ les enfants se rendent au sanctuaire, où ils récitent les prières et la doctrine chrétienne, arrangée en versets pour être chantée. Au lever du soleil, tous les habitants assistent à la messe avant de commencer leurs travaux. Dans la journée, ceux qui ont quelque loisir vont se retremper près du tabernacle. Le soir , les enfants reviennent pour le catéchisme ; les adultes arrivent aussi au son de la cloche, afin de réciter le rosaire et de converser encore avec Dieu avant le repos de la nuit. Chaque samedi , messe en musique pour honorer la sainte Vierge ; le soir, chant de ses litanies et prière pour les morts.

Le dimanche, de bonne heure, tout le monde arrive au temple avec empressement. Ce sont des membres de la famille chrétienne qui aiment à se réunir sous l'œil et la bénédiction du Père céleste. Après le chant de la doctrine, on célèbre en ce jour les fiançailles et les mariages, afin que la solennité dont ils sont entourés inspire plus de respect pour le sacrement et pour les liens indissolubles qui sont contractés. Ensuite commence la grand'messe, interrompue après l'Évangile

par le sermon ; puis la communion arrive , et la piété des fidèles s'y manifeste de la façon la plus touchante.

L'office terminé , on impose aux coupables les pénitences dont nous allons parler, et chacun se retire pour prendre son principal repas.

Après midi, les enfants et les catéchumènes sont baptisés avec beaucoup de pompe ; les congrégations, appropriées aux âges et aux sexes , s^assemblent pour se livrer à leurs exercices particuliers. Après les vêpres et le rosaire, les habitants rentrent dans leurs maisons, se permettent d'innocentes récréations , et se préparent à bien remplir les devoirs de la semaine qui va commencer.

Les missionnaires sont les directeurs spirituels des habitants , ils éclairent leur conscience, donnent à leur âme rinstruction religieuse , les guident môme , quand ils en sont priés , dans la gestion de leurs affaires privées; là se borne leur mission. La justice, la police et l'administration de la commune sont confiées à des officiers élus, qui portent les mêmes titres que leurs collègues espagnols. C'est ainsi qu'on trouve dans chaque réduction un corrégidor royal ou lieutenant du gouverneur, des régidors ou agents de justice et de police, des alcades juges et maires. A part le corrégidor, tous les fonctionnaires sont choisis par les Indiens , qui ont le judicieux esprit de désigner les plus vertueux et les plus dignes. Le gouverneur doit confirmer les nominations pour qu'elles soient valables ; mais elles sont faites avec tant de discernement, qu'il n'intervient que pour approuver. Elles sont fixées au premier jour de l'année. La bourgade est divisée en plusieurs quartiers, et chacun a son surveillant. Ces surveillants sont spé* cialement chargés de veiller sur la conduite des néophytes. Us visitent les champs, le travail, les bestiaux;

s^ils découvrent chez les membres delà rédaction quelque faute grave, un acte contre la pudeur, par exemple, ou un mouvement de colère qui a causé du préjudice au prochain, ils s'emparent du coupable, le mènent à Téglise avec rhabit de pénitent, afin qu'il demande publiquement pardon à Dieu , et lui imposent une pénitence , des prières, des jeûnes, la prison. Dans les circonstances très rares où il s'agit de punir un crime digne du dernier supplice, TaiTaire est jugée par le gouverneur de la province, qui seul a le droit de condamner à mort un Indien.

Les châtiments ne provoquent pas de murmure ; les condamnés écoutent leur sentence avec humilité, ne gardent aucun ressentiment contre le magistrat qui Ta prononcée , baisent parfois les mains qui les frappent , et disent souvent avec un accent convaincu : « Que Dieu vous récompense de m'avoir soustrait, par cette légère punition, aux peines éternelles dont j'étais menacé, d

Les pénitences publiques , renouvelées des premiers âges de l'Eglise, n'ont rien qui effarouche ces âmes simples et fortes. Elles comprennent la fragilité du temps présent, le prix du salut, et recherchent avec zèle ce qui peut assurer le pardon promis à ceux qui s'accusent. Aussi plusieurs viennent-ils demander de faire l'aveu public de fautes qui n'ont eu que Dieu pour témoin. D'autres trouvent trop légère la peine qui leur est imposée, et réclament un châtiment plus sérieux, afin de mieux satisfaire à la justice de Dieu.

Tels sont les sentiments qui dominent dans les réductions. 11 s'y rencontre sans doute des exceptions ; mais, comme chacun est libre, ceux qui mènent une vie déréglée et ne veulent pas se résoudre à rentrer dans le droit chemin prennent le parti d'aller vivre au milieu des infidèles.

Le chef militaire de la réduction s'appelle cacique ; c'est, on le sait, le titre que portait le capitaine, quand les Indiens vivaient en sauvages. Ses attributions sont d'ailleurs profondément modifiées : autrefois les chefs ne respiraient que combats et carnage ; maintenant ils sont les défenseurs de Tordre et les gardiens de la paix : munis d'armes à feu , ils ne s'en servent que pour répondre à l'appel du souverain ou pour repousser d'injustes attaques ; jamais ils ne sont les agresseurs. Le cacique est exempt, comme son fils atné, de l'impôt que chaque habitant paye au roi d'Espagne. Cette exemption s'étend à douze autres Indiens employés au service des autels.

La milice est sagement organisée; elle se compose d'infanterie et de cavalerie. Les fantassins manient l'arc, la fronde, le macana, l'épée et le fusil ; les cavaliers sont armés de la lance, du mousquet et du sabre. Toutes les nuits, la milice fait des patrouilles, dans un double intérêt de police intérieure et de précaution contre les surprises du dehors. Chaque semaine elle s^adonne au maniement des armes.

Les officiers ne portent leurs uniformes que pendant la guerre ou les temps d'exercices. Us sont nommés dans des assemblées présidées par le corrégidor, et sont choisis parmi les Indiens. Aucun Espagnol ne peut exercer d'emploi ni même fixer sa demeure dans les réductions. Comme tous les fonctionnaires sont animés des meilleures intentions , ils agissent avec une entente et une harmonie très favorables au bien public; et si quelqu'un était tenté d'abuser de son pouvoir, l'influence morale des missionnaires réussirait à guérir le mal à sa naissance.

Les officiers de l'ordre judiciaire ou municipal sont vêtus de blouses de couleurs variées ; le rouge appar-

tient aux plus haut placés. Les chaussures sont à peu près inconnues dans les réductions. Les hommes portent le sarrau blanc avec culotte et pourpoint.

Les femmes au travail sont couvertes d'une longue chemise ou tunique de coton blanc; elles ajoutent à ce simple costume une lai^e camisole pour aller à Téglise. Leurs jambes et leurs bras sont nus ; elles n'ont d'autre coiffure que leurs cheveux flottant sur leurs épaules. Elles se ceignent le frcMit d'un bandeau très serré, et y attachent les fardeaux qu'elles appuient sur leurs épaules. Il en est qui fabriquent des vases d'argile enduits d'un brillant vernis ; elles y peignent des fleurs avec de jolis dessins, qui forment un ensemble gracieux et concourent à l'ornement des églises.

Après la prière, après les vertus chrétiennes, le travail est le principal élément de la prospérité des réductions. Il est réglé pour chaque sexe et distribué au commencement de la semaine. Les femmes reçoivent, le lundi matin , la laine et le coton qu'elles rendront filés le samedi soir, et avec lesquels se fabriqueront la toile et les étoffes qui serviront à les habiller. Elles ont aussi dans les champs des emplois proportionnés à leur intelligence et à leurs forces.

L'agriculture occupe la plupart des hommes ; pour la leur enseigner , les missionnaires manient la bêche et conduisent la charme. Les Indiens sèment dans leurs champs une grande variété de légumes et de grains ; ils produisent beaucoup de maïs et de manioc , bases ordinaires de leur alimentation. Le pain de manioc offre le double avantage d'être nutritif et de se conserver longtemps. Un père de famille cultive un lot plus que suffisant pour lui permettre de pourvoir aux besoins de tous les siens. Il existe, en outre, des terrains auxquels chacun doit sa part de travail , et qu'on appelle la jpos-

session de Dieu. Les produits de cette exploitation sont mis en réserve pour les années dans lesquelles la grêle , la disette ou d^autres accidents exercent leurs ravages. Cette récolte sert encore à couvrir les dépenses nécessaires à Tentretien des églises , à fournir des secours aux orphelins , aux veuves , aux infirmes , aux malades , aux familles des absents , à celles des guerriers qui se battent pour le pays et des fonctionnaires qui donnent leur temps aux intérêts publics.

Afin de préserver les néophytes des mauvais exemples , on interdit aux Espagnols et aux Indiens non convertis de séjourner plus de trois jours dans les réductions.

Antoine d^Ulloa dit à ce sujet : a Les raisons des pères jésuites pour en user ainsi sont fort sensées. Leurs chrétiens vivent dans la plus grande innocence , obéissent scrupuleusement aux lois divines et humaines , ne reconnaissent pour maître que Dieu d ans le ciel et le roi sur la terre ; ni la vengeance , ni Tinjustice , ni aucune mauvaise passion ne pénètrent dans leur cœur. Ils se gâteraient bien vite , si cette mesure de sage prévoyance était supprimée. »

Les Indiens ne restent étrangers ni à Tindustrie ni aux arts. Des frères de la compagnie de Jésus , habiles en divers métiers, viennent d^Europe pour enseigner leurs états aux indigènes, savent exciter l'émulation des apprentis, et parviennent à former de bons ateliers de charpentiers , de menuisiers, de serruriers, de fondeurs, de tisserands, de doreurs, de peintres et de sculpteurs. Les Indiens excellent surtout à reproduire ce quUls voient ; ils font d'excellentes copies à la plume de gravures sur acier, imitent avec beaucoup d'adresse les chandeliers, les croix, les encensoirs, les ornements en fonte ou en bois qu'ils ont sous les yeux, et parviennent facilement à fabriquer des orgues aussi justes et

aussi solides que les modèles arrivés d'Espagne. Après Pécole y les enfants les plus intelligents pour les arts entrent dans les ateliers et apprennent les métiers pour lesquels ils ont le plus d'aptitude. Plusieurs y réussissent assez pour devenir à leur tour d'excellents mattres.

Aucune monnaie ne circule dans les réductions. Leur commerce consiste dans des échanges de marchandises et de denrées. Chaque année elles équipent des bâtiments qui portent dans les villes espagnoles les produits à exporter, tels que Therbe du Paraguay, le tabac, les fruits du pays , les peaux de divers animaux , les toiles de coton, etc. Le prix de ces marchandises sert à payer rimpôtdû à rÉtat, le mobilier des églises, les instruments d'agriculture et divers outils.

Les Indiens aiment passionnément la musique, et sont souvent doués de voix harmonieuses. Muratori dit à ce sujet: « ... A- peine un missionnaire avait-il cornmencé de chanter quelques cantiques sur la doctrine chrétienne, que les indigènes, encore infidèles, sortaient de leurs forêts et de leurs retraites pour suivre avec les plus vifs transports celui dont la voix avait frappé leurs oreilles. Les voyant alors réunis en grand nombre , le religieux commençait à leur annoncer les vérités évangéliques , et préparait ainsi la naissance d'une nouvelle réduction.

« Quand le groupe est formé, les missionnaires choisissent les enfants qui montrent dès leurs premières années des dispositions pour la musique ; ils leur apprennent à chanter et à jouer des instruments avec tant de justesse et de précision, que leurs pieux concerts plaisent et ne touchent pas moins que ceux d'Europe. Ils jouent avec succès des orgues, du luth, de l'épinette, du violon, du violoncelle, de la trompette, etc. Les

instraments dont ils se servent sont presque tous Touvrage de leurs mains. »

Pour civiliser les Indiens , les apôtres avaient dû surtout lutter contre Tivrognerie, le désordre des mœurs, la prodigalité, Timprévoyance et la paresse. Ces pauvres indigènes étaient si insouciants, qu^au début ils mangeaient les bœufs destinés à labourer leurs champs; mais avec le christianisme Tamour de Tordre, du bon emploi du temps , et Thabitude de prévoir entrèrent dans leur âme ; leur conduite devint exemplaire. Ils eurent si grand'peur de s'enivrer, que quand ils se trouvaient dans les villes espagnoles ils s'abstenaient de boire du vin , en disant : « Nous savons sa qualité ; le vin d'Espagne est excellent; mais, pour nous, c'est du poison. » Au lieu de reeter prodigues et de dissiper leurs biens en folles dépenses, ils se montrent charitables et partagent volontiers avec les pauvres. Ils ignorent complètement le luxe et les dangers de la richesse ; ils n'ont guère de superflu ; mais dès qu'ils savent un de leurs frères dans le besoin , ils s'empressent de le secourir. Une de leurs grandes joies c'est de contribuer à la construction et à l'embellissement de leurs églises ; ils iraient jusqu'à se priver du nécessaire si l'on ne mettait des bornes à leur générosité.

Il existe dans le pays une espèce d'abeille qui produit une cire d'une éclatante blancheur ; ils en fabriquent des cierges , qu'ils font brûler devant les images de la sainte Vierge. Un jour, comme on conseillait à une famille à bout de ressources de vendre cette cire, le chef s'y refusa et répondit : « Nous l'avons consacrée à notre bonne Mère, qui, nous le savons, ne nous abandonnera pas dans nos besoins. »

Ils pratiquaient pour les morts ce culte de respect, de reconnaissance et de prières qu'on doit à des âmes

aimées qu^il importe de soulager, et à des corps qui se ranimeront un jour pour ne plus mourir. Le cimetière, placé près de Téglise, entouré de murs et de plantations , était souvent visité. Les fleurs, les palmiers , les citronniers et les orangers y croissaient en pleine terre, comme pour symboliser les aimables vertus de ceux qui étaient partis et les fidèles souvenirs de leurs survivants. Du cimetière, une lai^e allée, bordée de beaux arbres, conduisait à la chapelle des âmes du purgatoire. Là, chaque semaine, on venait en procession pour entendre la messe, après avoir fait des stations et récité des prières devant les croix dont cette avenue était parsemée.

Des oratoires se rencontrent aussi dans la campagne autour des réductions. Les processions y viennent aux fêtes de saint Marc , des Rogations , dans les stations du jubilé, etc.

Les fêtes solennelles sont célébrées avec la plus grande pompe ; les voisins y sont invités , et se gardent bien de manquer au rendez-vous.

A l'anniversaire du patron, par exemple, on se livre à des réjouissances publiques dont on parle longtemps d'avance. Dès la veille, un beau cortège parcourt les rues principales, au son du tambour et des autres instruments. Précédé du grand étendard royal, Valfiere ouvre la marche , monté sur un cheval richement caparaçonné, et se dirige vers Téglise pour entendre les premières vêpres; les enfants s'amusent ensuite sur la place, sous les regards vigilants de leurs mères. Le soir, des feux de joie brillent de distance en distance, et les rues sont illuminées.

Le lendemain, on se rend à la grand'messe avec l'appareil dont on s'est servi pour aller la veille aux vêpres. A midi , le repas des étrangers se sert avec des rafrat-

cliissements offerts à tout le monde ; puis on retourne à Téglise pour les offices, et ensuite les courses de bagues commencent. Après la distribution des prix aux vainqueurs, on donne le signal, et chacun se retire en bon ordre.

Mais rien n^est comparable à la procession du très saint Sacrement. Les maisons tapissées de stores peints ou brodés, de festons et de feuillages, des lions et des tigres solidement enchaînés, de beaux poissons dans de grands bassins , échelonnés les uns et les autres sur le parcours du cortège, pour proclamer en quelque sorte le souverain domaine de Jésus-Christ sur toutes les créatures et assister à son triomphe ; le sol jonché d^herbes odorantes , les rues embellies par des arcs de triomphe ornés de fleurs et de branches d^arbres ; des oiseaux de toute couleur attachés par de longs fils , qui semblent jouir de leur liberté, et qui voltigent gracieusement sur ces arbres ; les chants des musiciens soutenus par les voix des fidèles : tout annonce le zèle et Tesprit de foi dont les habitants sont animés. On fait figurer dans les décorations les prémices des récoltes pour les offrir au Seigneur , et les grains à semer afin qu'il les bénisse. Tous travaillent aux préparatifs ; les petits enfants eux-mêmes tiennent à honneur d^ apporter leur part de temps et de forces. Les fonctionnaires publics , la milice à pied et à cheval accompagnent le saint Sacrement, et quand il rentre dans Téglise, on lui présente les aliments exposés sur son passage pour en distribuer le meilleur aux malades et le surplus aux assistants.

Le soir, un feu d'artifice sert de couronnement aux joies chrétiennes de la journée.

Dans d'autres circonstances , des jeux d'adresse , des représentations théâtrales où les hommes seuls sont

acteurs, des petites guerres simulées, des tirs avec prix pour les frondeurs, les archers, les lanciers, etc., captivent l'intérêt et occupent agréablement les loisirs de certains jours de repos.

En général, les réjouissances ne dépassent pas les bornes de la bienséance , et sont combinées de façon à entretenir la gaieté, à fortifier la santé, à faire aimer la religion et à augmenter la ferveur.

Aussi les Indiens convertis se traitent avec douceur ; ils sont unis, s'aiment, s^entr'aident dans les maladies, reçoivent les épreuves avec actions de grâces, et goûtent tout le bonheur possible en ce monde. « Parmi eux, selon le témoignage du P. Charlevoix, le mien et le tien ne sont pas connus ; car c'est n'avoir rien à soi que d'être toujours disposé à partager le peu qu'on possède avec ceux qui sont dans le besoin. »

Un évêque, après sa visite pastorale, disait : a Je ne crois pas qu'en une année il se commette un seul péché mortel dans toutes les réductions. »

Un néophyte, à l'heure de la mort , exprimait de la manière suivante à son confesseur la satisfaction de son âme : a Père bien -aimé, je remercie Dieu de l'avoir inspiré de traverser le Parana; je devrais le bénir quand ce ne serait que pour te sentir près de moi en ce moment; car tu me rends doux de mourir, et je suis assuré de voir le Seigneur après cette vie. »

Comment un si merveilleux changement avait-il pu s'opérer? Evidemment le doigt de Dieu était là ; c'était lui qui inspirait aux missionnaires le dévouement, et aux néophytes le zèle qu'ils mettaient les uns et les autres à prêcher et à pratiquer la parole sainte. Les instructions religieuses, quoique très multipliées, étaient toujours écoutées avec un admirable recueillement. Suivant l'expression de saint Jean Chrysostome, les

néophytes étaient suspendus aux lèvres de l'orateur sacré comme les petits de Thirondelle quand ils attendent au bord du nid la nourriture qui leur est apportée. Les prédications se terminaient d'habitude par des considérations propres à exciter le regret des fautes commises ; alors Téglise retentissait de soupirs et de sanglots ; il n'était pas rare de voir des chrétiens s'imposer des austérités dont il fallait modérer la rigueur.

Une fois qu'ils étaient convertis, leur intelligence se développait et leurs sentiments s'élevaient en s'épurant; ils devenaient de fervents propagateurs de l'Évangile. Quand un religieux annonçait le projet de porter la vérité chez une peuplade sauvage, un grand nombre de fidèles sollicitaient la faveur de l'accompagner. Les élus admis à prendre part aux travaux apostoliques surabondaient de joie. Guides et interprètes, ils frayaient un passage à travers les forêts; puis, quand on était arrivé au but du voyage, ils célébraient avec effusion les bienfaits de la religion , les vertus des prêtres qui en sont les ministres, et ils disposaient ainsi les barbares à écouter le missionnaire avec respect. Ils étaient au comble de leurs vœux quand ils avaient réussi. Lorsque les néophytes n'étaient pas assez nombreux pour former une nouvelle réduction, ceux-ci étaient accueillis dans les anciennes en amis et en frères, quoiqu'ils eussent été regardés jusque-là comme d'implacables ennemis.

Muratori ajoute à ce sujet : c La charité des Indiens ne se borne pas là : ils suppléent, autant qu'il est en eux, à la disette d'ouvriers évangéliques où se trouvent souvent ces contrées. Quand la saison des pluies est passée , on voit des troupes de néophytes , avec les caciques à leur tête, parcourir les terres voisines des réductions pour annoncer Jésus-Christ aux infidèles.

Ces fervents chrétiens prennent avec eux une ample provision de vivres et quelques bagatelles qu'ils savent être agréables aux Indiens sauvages. Après s'être munis et fortifiés de la sainte eucharistie , après avoir pris la bénédiction de leur missionnaire et ses conseils, ils se mettent gaiement en chemin. Les fatigues et les dangers inséparables de ces sortes d'excursions ne sont pas capables d'affaiblir leur zèle. La mort même, soufferte pour une pareille cause, devient l'objet de leurs désirs les plus empressés. On compte plus de cent néophytes qui ont péri par les mains des barbares en travaillant à leur conversion.

« Ils retournent néanmoins rarement dans leurs réductions sans ramener avec eux un grand nombre d'infidèles. Ceux-ci, après avoir constaté la vérité de toutes les promesses qu'on leur a faites, ne tardent pas à demander le saint baptême, et deviennent bientôt de fervents chrétiens.

« Les néophytes exercent encore leur zèle et leur charité d'une autre manière qui mérite d'être rapportée. Les nations sauvages sont presque toujours en guerre. A leurs yeux , le principal avantage de la victoire consiste à faire beaucoup de prisonniers pour les égorger ensuite, et se rassasier de leur chair dans les festins et les réjouissances qui terminent leurs expédi* tions militaires. Ces barbares emploient les os de ceux qu'ils ont dévorés à armer leurs flèches de pointes si dangereuses, que les blessures sont regardées comme mortelles, dès qu'il reste dans la plaie le plus petit fragment.

a Leur coutume est de garder les enfants de leurs prisonniers afin de les vendre à d'autres peuples , et de se pourvoir des choses qui leur manquent. Lorsqu'ils vont faire ce trafic et qu'ils approchent de quelque ré-

duction, c^est pour les chrétiens une précieuse occasion de gagner des sujets à Jésus-Christ.

« Le corrégidor, après avoir regu ses instructions du missionnaire, va trouver les Indiens sauvages, pour racheter tous les prisonniers. Dès que le marché est conclu, il emmène les enfants. Ces malheureux, demimorts de faim , excédés des mauvais traitements qu'ils ont endurés, se voyant délivrés d'un affreux esclavage et de la crainte d'une mort prochaine, recouvrent bientôt leurs forces. Le cacique et les principaux habitants prennent soin des gargons et les reçoivent chez eux, selon la distribution qu'en fait le missionnaire. Les filles sont placées chez les femmes les plus sages et les plus exemplaires de la réduction. Ces enfants, élevés avec ceux des chrétiens , nourris et entretenus comme eux , acquièrent peu à peu l'amour de la vertu. Ils apprennent la langue du pays, s'instruisent des mystères de la religion , et , lorsqu'ils sont suffisamment disposés^ ils sont admis au baptême. Le jour où ils sortent de l'esclavage du péché est aussi celui où ils recouvrent leur liberté tout entière ; alors ils ne diffèrent en rien des autres chrétiens. Il y a des réductions où l'on met tous les ans quelque chose en réserve, pour délivrer quelques-uns de ces esclaves, qui trouvent ainsi leur salut, pour ainsi dire, dans la ruine de leur nation.

<c J'entreprendrais en vain de détailler toutes les industries que la piété suggère aux fidèles pour contribuer à la propagation de l'Évangile. Quelques néophytes se chargent d'enseigner la langue du pays aux missionnaires nouvellement arrivés dans les peuplades. Ils s'en acquittent avec une application et une patience incroyables, sans jamais s'ennuyer de répéter cent fois le même mot. On a connu un cacique qui s'occupait à traduire dans sa langue des prônes et des sermons, afin

94 LE PABAGUAYi

de mettre les nouveaux missionnaires en état d'exercer plus tôt les fonctions du ministère évangélique.

« Enfin, lorsqu'on veut fonder quelque réduction, les anciennes se chargent de fournir aux Indiens nouvellement rassemblés tout ce qui leur est nécessaire, jusqu'à ce qu'ils puissent se soutenir parle travail. Elles leur donnent des grains en abondance , soit pour leur nourriture, soit pour ensemencer les terres qui viennent d'être défrichées. Elles leur envoient des troupeaux, des ouvriers, des artisans de toute espèce. Il est vrai que les évoques , les gouverneurs et les autres Espagnols les plus distingués par leur naissance et leur générosité, sont aussi dans l'usage de contribuer à cette bonne œuvre. »

Chez ces sauvages chrétiens , dit Chateaubriand , on ne voyait ni procès , ni querelles. Abondamment pourvus des choses nécessaires à la vie , gouvernés par les mêmes hommes qui les avaient tirés de la barbarie, jouissant dans leurs familles et dans leur patrie des plus doux sentiments de la nature, connaissant les avantages de la vie civile sans avoir quitté le désert, et les charmes de la société sans avoir perdu ceux de la solitude, ces Indiens se pouvaient vanter de jouir d'un bonheur qui n'avait point eu d'exemple sur la terre. L'hospitalité, l'amitié, la justice et les tendres vertus découlaient de leurs cœurs à la parole de la religion, comme des oliviers laissent tomber leurs fruits mûrs au souffle des brises.

Des résultats si prodigieux comblaient de joie les pères jésuites, et augmentaient encore leur ardeur. Un bon père de famille travaille avec courage, soutenu par la volonté de gagner un salaire qui fasse vivre ses enfants. Le commerçant, le voyageur, l'artiste, s'exposent aux fatigues et aux dangers pour augmen-

ter leur fortune ou pour acquérir de la renommée ; mais Ténergie du missionnaire est bien supérieure, et, comme la grâce lui montre l'excellence du but qu'il s'agit d'atteindre, il se dit qu'il n'en fera jamais assez pour sauver les âmes et leur montrer le chemin du ciel.

Les réductions étaient soumises au gouvernement ecclésiastique des évèques dans les diocèses desquels elles avaient été fondées. L'église de chaque réduction était desservie par deux religieux qui étaient Tun curé et l'autre vicaire de la paroisse, et tenaient leurs pouvoirs spirituels de l'autorité épiscopale. Quand les prélats visitaient ces contrées pour administrer le sacrement de coniirmation , ils étaient édiliés des exemples qu'ils y rencontraient, et ne manquaient pas de les citer aux Espagnols , beaucoup moins fervents que les anciens sauvages.

L'évêque de Buenos-Ayres avait deux cents lieues à parcourir pour se rendre de sa ville épiscopale aux lieux où avaient été organisées les réductions de l'Uruguay , les plus rapprochées de sa résidence. Dans cette longue traversée, il ne rencontrait ni village ni maison où il pût s'abriter. 11 passait la nuit sous des tentes qu'on dressait le soir, et qu'on pliait le lendemain; mais à son arrivée quel accueil il recevait I Quel enthousiasme et quels témoignages de reconnaissance le dédommageaient de ses fatigues ! Les Indiens n'omettalent rien de ce qui pouvait lui prouver leur vénération, bien heureux de recevoir et contempler le premier pasteur, le père de leurs âmes I

Les habitants des réductions étaient persuadés que la première affaire était celle du salut; ils cherchaient avant tout le règne de Dieu ; le reste leur était donné par surcroît. Les produits agricoles, joints aux nombreuses variétés de gibiers et de poissons, leur assu-

raient une alimentation réparatrice, et les cannes à sucre, croissant d'elles-mêmes dans les terrains humides, renfermaient une douce liqueur à leur usage.

Quant à leurs charges envers le roi d'Espagne, elles étaient peu nombreuses et faciles à porter. Sans doute ils étaient tenus de répondre à Tappel du souverain quand il les réclamait pour faire la guerre ou pour construire un fort ; mais TEspagne demandait rarement ce concours. Si elle percevait le modique impôt d'une piastre (un peu plus de cinq francs) sur les Indiens de vingt à cinquante ans, elle en exemptait les femmes et les hommes convertis dans un âge avancé. Les avantages dont jouissaient les indigènes convertis étaient bien supérieurs à leurs charges. Protégés et défendus contre leurs ennemis par les troupes espagnoles, ils étaient déclarés les sujets immédiats du roi; ni leur territoire ni leurs personnes n'étaient exposés à être cédés en fief ou en commende , et le trésor royal leur venait en aide pour l'entretien des missionnaires , et pour le payement des remèdes destinés aux malades. De plus, le roi donnait à chaque nouveau sanctuaire une cloche avec les ornements sacrés de premier établissement. Il envoyait d'Europe aux églises l'huile de lampe qui brûle jour et nuit devant le tabernacle, et le vin employé au sacrifice de la messe. Dans certaines circonstances il faisait des aumônes considérables, et témoignait ainsi sa joie de la soumission volontaire des Indiens à la couronne , et surtout de leur conversion au seul vrai Dieu.

Cependant les représentants du pouvoir espagnol diminuaient trop souvent son prestige aux yeux des indigènes en ordonnant, ou du moins en tolérant, des procédés iniques envers les Américains. Plus d'une fois , pour apaiser des ressentiments ou prévenir des

conflits, les gouverneurs durent recourir à Tinfluence acquise par les missionnaires sur les indigènes. La lettre suivante, écrite par Louis Quinonez au P. de Torrez, provincial de la compagnie de Jésus, prouve l'ascendant des religieux et la confiance quMls inspiraient. <x Mon révérend père, les Diaguites, très puissants dans le Tucuman, ont pris les armes contre nous; nos Espagnols ont tué quelques-uns de leurs chefs , et nous avons à redouter les plus horribles représailles, mais nous espérons dans votre zèle et votre charité. Envoyez - nous quelques missionnaires , ils acquerront du crédit sur Tesprit des Diaguites, et nous délivreront des dangers d'une guerre interminable avec ces barbares... » Jean Daria et Diègue de Boroa partirent en toute hâte pour répondre à cet appel; ils virent les peuplades ennemies, heureuses de leur venue, leur témoigner avec effusion une joyeuse reconnaissance. « Que n'êtes -vous arrivés plus tôt? leur disaient- elles. Si vous aviez été ici , nos caciques n'auraient pas été tués : ils seraient encore avec nous, et les Espagnols ne nous auraient pas ravi nos enfants pour les conduire dans leurs terres et les faire mourir à force de travail. Vous nous auriez défendus, vous qui vous opposez partout à ce que les Européens enlèvent nos compatriotes et leur infligent de mauvais traitements. » Les religieux réussirent au delà de leurs espérances. Us apaisèrent les volontés avides de vengeance , versèrent sur les caractères aigris le baume de leur ardente charité, étuvèrent les plaies, suivant l'expression d'un vieil historien , avec le lait de la miséricorde , promirent qu'à l'avenir les Européens n'attenteraient plus à la liberté ni à la vie des Diaguites, les touchèrent par leur bonté , et purent en admettre plus de cinq cents à recevoir la grâce du baptême.

Page 1